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Politique

Témoignage

« On va te tuer sale chien ! » Violences policières et 4 jours en garde-à-vue sans soins : récit d’un GJ

Samedi 16 mars, de retour de la manifestation des Champs-Elysées : « Nous avons vu une ligne de forces de l’ordre charger en hurlant dans notre direction. Effrayés et paniqués, après la tension de cette journée, nous avons commencé à courir dans le sens opposé au leur. Nous avons couru, couru de peur ! Puis j’ai entendu crier 'arrête-toi !' »

jeudi 28 mars

Samedi 16 mars vers 17h00, Pierre* et Paul*, rentrent tranquillement de la manifestation des Champs-Elysées sur Paris. Ils décident de louer une trottinette électrique qui est mise à disposition sur la capitale.

Pierre* témoigne : « Nous avons décidé de partir vers 16h30 car c’était l’heure de la dispersion et le rond point de l’étoile était ré-ouvert à la circulation. De plus, comme les stations de métro Etoile et Champs-Elysées étaient fermées, nous avons loué une trottinette électrique pour rentrer plus vite. Nous avons commencé à descendre l’avenue des Champs Elysées avec la trottinette que mon frère conduisait, mais nous nous sommes aperçu que le bas des Champs-Elysées était complètement fermé et que des milliers de gilets jaunes étaient encore sur place. Nous avons décidé de prendre une rue parallèle pour trouver la station de métro la plus proche. Toujours en trottinette, nous avons avancé dans cette rue (rue d’Artois Paris 8), quand au loin, nous avons aperçu un homme courir dans notre direction, il semblait fuir la police.

Suite à ça nous avons vu une ligne de forces de l’ordre charger en hurlant dans notre direction. Avec mon frère, nous avons été effrayés et paniqués, de voir une charge de forces de police aussi impressionnante, après la tension de cette journée. Mon frère a jeté la trottinette sur le côté et nous avons commencé à courir dans le sens opposé au leur. Nous avons couru, couru de peur en fin de compte !

Ensuite, j’ai entendu crier « arrête toi ! », je n’ai pas compris tout de suite que cela m’était adressé, je me suis retourné et ai vu un policier me pointer avec sa matraque et me dire « Toi, Arrête-toi ! » Je me suis arrêté, et me suis mis sur le trottoir, en pensant que de toute façon, je n’avais rien fait, et qu’ils voulaient interpeller l’homme qui courait devant moi depuis le départ.

"Mon premier réflexe a été de me mettre en boule pour me protéger de leurs coups qui redoublaient"

Mais en fin de compte, je me suis fait plaqué au sol très violemment en une fraction de seconde. Mon premier réflexe a été de me mettre en boule pour me protéger de leurs coups qui redoublaient. Ils m’ont mis des coups de pieds dans l’abdomen, dans la tête. L’un d’eux m’a écrasé la tête sur le trottoir en sautant dessus avec son genou, de là ils se sont mis à me mettre des coups de poings sur tout le visage sans relâche, ils m’ont ouvert la bouche, j’étais en sang. Pendant tout ce temps, ils m’ont insulté « Fils de pute ! On va te niquer ta mère sale chien ! Enfin Enfin Enfin ! Ferme ta gueule on va te buter ! On va te tuer sale chien ! » J’avais du sang partout sur le visage, sur les vêtements et sur le trottoir. J’étais en pleurs, je criais de peur et de douleur. Je ne comprenais absolument pas ce qu’il m’arrivait.

Je me suis mis à appeler mon frère pour rechercher son regard, pour me rassurer. Autour de moi, les gens hurlaient « arrêtez, mais arrêtez ! », beaucoup d’entre eux on filmé la scène. Mon frère était désemparé, paniqué, mais libre. (...)

Ils m’ont demandé de mettre mes mains dans mon dos pour me menotter, mais je me faisais encore frapper et ma tête toujours écrasée sur le sol maintenue par un genou, je ne pouvais plus bouger tellement j’étais sonné. En voulant tout de même donner ma main gauche, dans le chaos général, je pense m’être appuyé sur la main d’un policier pour qu’il puisse me menotter. Mais celui-ci c’est mis à crier « il me tord le doigt ! »

Tout le long de mon interpellation, malgré les coups et les insultes proférés à mon encontre, j’ai toujours vouvoyé les policiers et n’ai proféré aucune insulte, encore moins tordu de doigt délibérément. Je me suis passivement laissé menotter. Ils m’ont levé et m’ont assis dans la rue, deux « street-médic » sont arrivés pour me nettoyer le sang que j’avais sur moi et voir si mes blessures n’étaient pas trop graves. Ils m’ont donné de l’eau et m’ont passé quelque chose sur la lèvre. J’étais terrorisé, je pleurais beaucoup, j’avais très mal.

"Dans le fourgon, je me suis retrouvé avec des gens en sang"

J’ai essayé de dialoguer avec les policiers, pour leur expliquer ma version, où je me rendais, etc., mais ils n’ont jamais voulu m’écouter. Ensuite, ils m’ont transféré dans une voiture. En voiture, pendant une heure, car il n’y avait plus de place nulle part. Ils m’ont dit qu’ils avaient perdu les clés de mes menottes, je suis donc resté une heure comme cela à attendre menotté. Ils ont fini par me les enlever avec une pince pour me passer des rilsans.

J’ai été ensuite placé dans un fourgon, où je me suis retrouvé avec des gens en sang. N’ayant jamais connu tout ça, car je n’ai jamais été arrêté, j’avais vraiment très peur. Ils nous ont emmenés à l’ancien dépôt de Paris, toutes sirènes hurlantes, en roulant à toute vitesse comme si nous étions des terroristes.

Une fois arrivé au dépôt ré-ouvert uniquement pour les arrestations en masse des manifestations Gilet Jaunes, nous avons été fouillés de haut en bas, pris en photo. Je me demandais vraiment ce que je faisais là, j’avais la peur au ventre. J’ai demandé à passer un appel, qui m’a été refusé, j’ai donc donné le numéro où se trouvait ma famille… et c’est eux qu’ils ont appelé bien plus tard.

"Je devais absolument être suturé rapidement"

J’ai aussi demandé à voir un médecin, car j’avais du mal à respirer. Vers 23h, je pense car j’avais un peu perdu la notion du temps, j’ai été examiné par un médecin, qui a dit que je devais aller faire des radios et que j’avais une plaie très profonde dans la bouche et que je devais absolument être suturé rapidement. Je devais recevoir entre 5 et 6 points de sutures au moins. Il m’a remis une feuille indiquant tout cela. Les policiers m’ont dit qu’ils allaient m’y emmener. Mais au final j’ai passé mon temps à leur demander de m’emmener …mais je n’ai jamais vu la couleur des urgences, ils ont refusé de m’y emmener !

J’ai été monté en cellule de garde à vue. Une cellule d’une insalubrité incroyable, ça sentait l’urine, et la crasse. Un seul matelas pour quatre dans 6 ou 8m². Une lumière intense et éblouissante allumée 24h sur 24h. Nous n’avions que de l’eau chaude et jaunâtre. Nous avions ce que nous pourrions nommer comme des toilettes, dans un état pitoyable. A manger, nous avons eu du riz cru servi à 4 h du matin.

"J’ai dormi à même le carrelage, sans chauffage"

Ma première nuit a été horrible car j’ai dormi à même le carrelage sans chauffage, et les images terribles de cette agression m’ont tourné dans la tête toute la nuit en plus de la douleur qui me tiraillait.

L’après-midi, l’OPJ m’a interrogé sur ma version à moi (ENFIN) tout en remettant en doute chacune de mes paroles. Il a tout fait pour me piéger à chaque question en essayant de me faire passer pour un casseur, un pilleur, un énervé. Mais j’étais là à cette manifestation, sans masque, sans casque, sans lunettes, je n’avais rien volé ni cassé… Je suis Gilet Jaune mais pacifiste.

Je pleurais, en disant que je n’avais rien fait, et j’avais très peur toujours. Cette peur d’eux et de l’injustice m’a tenu tout le long et me tient encore aujourd’hui. Je suis retourné dans ma cellule et j’ai tourné en rond, suite à la prolongation de 48 h de ma garde à vue. J’étais tellement noué de stress et de peur que je n’ai pas mangé pendant ces 72h.

Durant la deuxième nuit, j’ai revu le médecin, et je lui ai fait par de mes angoisses, de mes idées noires qui resurgissaient ici dans cette cellule. Il m’a donné de quoi faire redescendre la pression, j’ai enfin pu dormir.

Pour avoir un peu d’eau fraîche, il fallait que les policiers nous emmènent aux toilettes d’à côté, ce à quoi ils nous ont répondu qu’on n’était pas dans un restaurant…

"J’avais peur de tout perdre, ma femme, mes enfants, ma vie"

J’ai beaucoup cogité, je pensais à ma famille ma femme, mes enfants, mes frères, mes parents, à ma petite vie tranquille que j’avais peur d’avoir perdue.

Lundi après-midi un policier est venu me chercher pour que je lui donne les codes de mon téléphone. Au début j’ai refusé… suite à ça, il m’a menacé d’alourdir ma peine et de me mettre directement en prison. J’ai donc obtempéré et donné mes codes sous la contrainte. Je n’avais rien à me reprocher à part des partages de vidéos gilets jaunes et des images enregistrées dans mes photos de gilets jaunes.

Ils m’ont fait croire que si j’ouvrais mon téléphone ils me faisaient sortir le soir même… ce qui n’est bien sur pas arrivé… J’ai passé 24h supplémentaire en garde à vue. Ils m’ont transféré dans le nouveau dépôt. Là j’étais vraiment anéanti, je me suis imaginé le pire, comme partir en prison pour des choses pour lesquelles j’étais totalement innocent. J’avais peur de tout perdre, ma femme, mes enfants, ma vie.
Tout le long bien sûr, je me suis fait fouiller, menotter comme un moins que rien, comme un voyou.

Troisième nuit, dans le nouveau dépôt cette fois. Ce transfert, dans le but de me faire comparaître en comparution immédiate. Dans ce dépôt, il y avait beaucoup beaucoup de gilets jaunes, mais pas que… J’ai redemandé à voir un médecin, car je devenais de plus en plus anxieux et j’étais envahi par de plus en plus d’idées noires et toujours ces douleurs au niveau de ma lèvre toujours pas soignée et de ma nuque. Le médecin m’a redonné des anxiolytiques.

"Je serai jugé en septembre pour rébellion et violence sur policier"

On m’a mis dans une cellule neutre avec cette fois un matelas et une petite couverture. Le mardi matin, vers 9h30, on m’a sorti de cellule pour m’emmener voir une enquêtrice sociale à laquelle j’ai du raconter toute ma vie… Quelqu’un est venu me dire que je sortais dans l’après-midi, je ne passais plus en comparution immédiate mais serai jugé le xx* septembre au tribunal de Paris, pour Rébellion et Violence sur policier... Gros soulagement pour moi juste de savoir que je sortais enfin de l’enfer mais dans l’incompréhension totale des faits qui me sont reprochés.

J’ai demandé à plusieurs reprises de voir les caméras portatives des policiers ainsi que les caméras de rue. Mais les policiers qui m’ont agressé ne portaient, malheureusement pour moi, pas de caméras, et les vidéos-surveillances de cette rue sont a priori inexploitables…

Suite à ça je rencontre le procureur et le juge qui me notifient mon interdiction d’être vu sur la capitale jusqu’à mon jugement, et que je venais d’intégrer le fichier des personnes recherchées !

SORTIE

Une fois dehors, j’appelle ma femme en pleurs, elle aussi est en pleurs au téléphone. Je retrouve mes parents venu chercher une trace de moi car pendant mon incarcération, aucune nouvelle de moi ne leur avait été donnée : ni parents, ni femme ne savaient où j’étais. Nous fondons tous en larmes de soulagement, de joie de nous retrouver, enfin.

Sur le chemin du retour, je suis vu par un médecin qui constate mes blessures : une plaie superficielle au niveau de la lèvre inférieure, une plaie profonde au niveau de la lèvre supérieure qui aurait du être suturée, des douleurs costales gauches (radiographies demandées), des cervicalgies intenses (radiographies demandées), des céphalées violentes, des douleurs au niveau de la paroi abdominale, un hématome étendu au niveau de la joue droite et un traumatisme psychologique important. 5 jours d’incapacité temporaire de travail.

Mon seul tord avoir eu peur dans ce chaos général. »

Raconté par Pierre* le 20 mars 2019 suite à sortie de GAV

• Prénoms et dates changés pour protéger l’anonymat

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