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Politique

Offensive raciste et sécuritaire

#OnVeutLesNoms : l’extrême-droite instrumentalise des drames à des fins racistes

Depuis plusieurs semaines, l'extrême-droite utilise des drames au service de campagnes racistes et sécuritaires. Une offensive qui s'inscrit dans une volonté de contre-balancer la dynamique du mouvement anti-raciste à l'échelle internationale et en France, et dont les pressions visent à imposer des mesures sécuritaires et xénophobes.

jeudi 23 juillet

Crédit photo : ALASTAIR PIKE / AFP

Depuis plusieurs semaines, la fachosphère, animée par l’extrême-droite et la droite la plus réactionnaire, multiplie les campagnes instrumentalisant des drames à des fins racistes. Les noms d’Axelle Dorier, de Philippe Monguillot et de Mélanie Lemée ont ainsi été associés sur les réseaux sociaux par l’extrême-droite et érigés en symboles. Surfant sur l’émotion légitime suscitée par ces affaires, l’extrême-droite tente de répandre l’idée d’une guerre ethnique à l’œuvre en France, et en profitent pour crier sa haine de l’anti-racisme.

« Justice Pour Axelle » : quand l’extrême-droite instrumentalise un drame

Dernière action en date, l’instrumentalisation du décès tragique de Axelle Dorier, une aide-soignante lyonnaise renversée par une voiture, est un cas d’école des campagnes que mène l’extrême-droite sur les réseaux sociaux. Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, une altercation éclate entre un groupe de fêtards, dont Axelle Dorier, et un groupe de trois automobilistes, après qu’une des voitures aient renversé un chien. « Selon nos informations, les amis s’en sont alors pris à la voiture du conducteur responsable de l’incident. Les occupants d’une autre voiture, une Golf, seraient ensuite intervenus pour soutenir les automobilistes. Alors que l’ambiance se crispe, le conducteur de la Golf accélère pour prendre la fuite, mais est bloqué dans une impasse, l’obligeant à faire demi-tour pour se retrouver de nouveau face à Axelle Dorier, qui lui fait signe de s’arrêter. » rapporte Le Point

Le conducteur va alors démarrer pour tenter de prendre la fuite et renverser la jeune femme, qui meurt après avoir été traîné sur plusieurs centaines de mètres. Auditionné par la police, « le conducteur a expliqué au cours de son audition avoir paniqué et tenté de prendre la fuite. » précise Actu.fr. Lui et son passager ont été depuis mis en examen, pour « violences volontaires ayant entraîné la mort et délit de fuite » pour l’un et pour « non-assistance à personne en danger » pour l’autre.

Depuis mardi, la fachosphère s’est emparée de cette histoire dramatique pour la transformer en une campagne raciste. Réclamant les « noms » des accusés, aux prénoms d’origine maghrébine, les tweets se multiplient pour transformer le drame en symbole d’une prétendue criminalité endémique des personnes racisées envers les Blancs En tronquant les faits, et en orientant leur présentation, l’extrême-droite entend en effet présenter l’affaire comme un « meurtre » perpétré volontairement par des jeunes d’origines maghrébines. « Meurtre d’Axelle à Lyon : les accusés s’appellent Youcef T. et Mohamed Y. » n’a ainsi pas hésité à titrer Valeurs Actuelles, laissant entendre que la mort d’Axelle serait intentionnelle, et qu’elle aurait à voir avec les origines des automobilistes, dans une opération purement et simplement raciste.

Les hashtag #JusticePourAxelle et #OnVeutLesNoms ont ainsi été propagés par des comptes d’extrême-droite, de Florian Philippot, qui a appelé à « nettoyer la France de cette racaille », à Marine Le Pen.

Jean Messiha du Rassemblement national s’est également illustré par plusieurs tweets sur l’affaire d’Axelle exigeant le « nom des assassins ». « Ce sont bien des racailles de cités » n’a pas hésité à affirmer le militant du Rassemblement National fustigeant le « silence » et le traitement médiatique fait à l’affaire. Les noms des « assassins » seraient volontairement dissimulés par les médias, et l’affaire traitée comme un simple « fait divers ».

Une offensive face à laquelle le Ministre de l’Intérieur s’est positionné, mardi à l’Assemblée Nationale, en reprenant sans détour les termes imposés par la fachosphère. « Nous espérons tous que les personnes qui sont responsables de ce meurtre soient évidemment rapidement sanctionnées et châtiées » a ainsi déclaré Gérald Darmanin. Une déclaration dénoncée par l’avocate du suspect, qui a regretté dans un communiqué « que, moins de 48 heures après les faits, cette affaire ait fait l’objet d’une récupération par l’extrême droite sur les réseaux sociaux, dans le but d’alimenter un climat de haine » tout en affirmant que « contrairement à ce qu’on peut lire, les personnes mises en examen dans ce dossier n’ont pas écrasé de chien, ni fait du rodéo sur les lieux du drame. »

Sans connaître et donc s’avancer sur le drame en question, on sait la propension de l’extrême-droite à faire feu de tout bois pour transformer un drame en fake news raciste. L’année dernière, le meurtre de Mamoudou Barry avait été présenté par l’extrême-droite et de nombreux médias comme l’acte d’un supporter algérien, mais quelques semaines plus tard on apprenait que « l’agresseur de Mamoudou Barry n’est absolument pas d’origine algérienne, mais turque, un homme apparemment sujet à des troubles psychiatriques. »

L’ « ensauvagement », la « barbarie » : l’extrême-droite impose ses concepts à des fins sécuritaires et racistes

Les campagnes successives de l’extrême-droite vont de pair avec la promotion du thème de « l’ensauvagement » de la société et de la banalisation de la « barbarie », repris là encore largement à l’image de l’édito de Natacha Polony pour Marianne intitulé "Axelle Dorier, Mélanie Lemée, Philippe Monguillot... La France, cette jungle", ou des déclarations de Bruno Retailleau sur France Inter mercredi matin. Rappelant les thèmes favoris de l’extrême-droite, et notamment de Laurent Obertone, dont le best-seller réactionnaire « La France orange mécanique » avait bénéficié d’une large promotion en France, l’auteur ayant même été invité en 2013 sur le plateau d’On n’est pas couché, ces campagnes participent à banaliser l’usage de concepts au contenu raciste évident, qui jouent sur le double-sens des mots « sauvages » et « barbares » qui évoquent à la fois la violence et, bien sûr, l’étranger...

En 2013, Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS spécialiste de la délinquance et de la Justice, notait d’ailleurs à propos de l’ouvrage de Laurent Obertone dont les concepts inspirent aujourd’hui les campagnes de l’extrême-droite : « tout son propos, toute cette accumulation de chiffres plus ou moins vrais et de faits divers plus ou moins tronqués n’a qu’un seul et unique but : arriver à la conclusion (parfaitement explicite) que tout cela est de la faute des Arabes et des Noirs et qu’il faut ouvrir des centaines de milliers de nouvelles places dans les prisons pour les y enfermer. »

À bien y regarder, les procédés mobilisés dans le livre apparaissent comme entièrement identiques à ceux sur lesquels reposent les campagnes de l’extrême-droite. Dans Mediapart, Louise Fessard décrivait ces techniques en 2013. « Construit sur le mode d’un compte à rebours vers une « explosion » finale, La France Orange mécanique n’aborde son réel sujet que dans les derniers chapitres : si la délinquance explose en France, c’est, selon l’auteur, du fait de la « mondialisation », entendez de l’immigration. Le procédé est assez habile. Assommé sous une avalanche de chiffres et 45 pages d’affilée de faits divers relevés dans la presse locale, le lecteur non averti s’engouffre dans l’explication « culturelle » offerte par Laurent Obertone. (…) Présenté comme un travail scientifique, ce « livre choc » accumule pourtant sans aucune précaution des chiffres souvent non sourcés, erronés, et interprétés au forceps pour coller à la thèse de l’auteur. »

De la même manière, l’extrême-droite tente d’imposer sa grille de lecture de différentes affaires à des fins racistes. Or, cette mobilisation sur les réseaux est indissociable d’une volonté claire : contrebalancer l’influence de l’anti-racisme qui a mobilisé des dizaines milliers de personnes en France, et instiller le poison de la division. Or, n’en déplaise à la droite, à l’extrême-droite, et au gouvernement, la jeunesse qui se mobilise aujourd’hui contre les violences policières est une jeunesse multiraciale : ce sont de jeunes noirs, arabes et de jeunes blancs qui sortent massivement dans la rue contre le racisme et les violences policières.

Derrière les campagnes de la fachosphère, une tentative de contre-balancer la dynamique anti-raciste

Derrière les campagnes successives de la fachosphère, qui souhaite transformer tous les faits divers impliquant des personnes d’origines maghrébines en campagne raciste, on retrouve une obsession claire : contrebalancer l’influence croissante de l’anti-racisme, qui a mobilisé massivement en France comme dans le monde ces dernières semaines. En particulier, l’extrême-droite poursuit ici son offensive contre le combat d’Assa Traoré pour obtenir la vérité pour son frère, Adama Traoré, mort au cours d’une interpellation en août 2016.

Le hashtag #JusticePourAxelle fait ainsi clairement écho au #JusticePourAdama qui est le mot d’ordre du comité Adama exigeant justice et vérité sur la mort d’Adama, décédé dans la gendarmerie de Beaumont-Sur-Oise. Damien Rieu, militant du mouvement identitaire a fait un tweet très explicite à ce sujet sur son compte : « Philippe, Mélanie, Thomas, Axelle : le temps des Français massacrés dans l’anonymat et l’omerta médiatique est terminé. Nous ne nous tairons plus sur nos milliers d’’’Adama”, qui sont, eux, de vraies victimes innocentes ».

André Bercoff, journaliste réactionnaire, a dans le même sens affirmé sur son compte :

Opposant artificiellement une série de drames, sans lien entre eux, à la mort d’Adama Traoré, qui est devenue l’incarnation du combat contre le racisme d’Etat et les violences policières en France, l’extrême-droite tente ainsi de dessiner une pseudo-unité des Français blancs, qui subirait l’oppression des populations issues de l’immigration. Cette inversion du racisme est surtout une véritable négation de l’histoire de l’Etat français qui a instigué l’idéologie raciste, largement entretenue par la droite et l’extrême-droite, pour justifier la colonisation et l’exploitation et l’oppression des populations issues de l’immigration. L’inversion de la réalité, dont la droite et l’extrême-droite sont coutumières, se trouve renforcée par l’instrumentalisation de véritables drames humains et par la reprise de ces discours à grande échelle, allant des médias dominants à la classe politique.

L’offensive de l’extrême-droite repose par ailleurs sur la négation du racisme d’État et des violences policières, renvoyant dos-à-dos toutes les victimes de violence. Un procédé qui n’est pas sans influencer y compris des journalistes situés à gauche comme Daniel Schneidermann. Dans un édito pour son média Arrêts sur Images, celui-ci cède nettement au discours de la fachosphère en s’interrogeant : « Mais pourquoi, plus de deux jours après les faits, la fachosphère semble-t-elle encore ce matin la seule à s’émouvoir de la mort d’Axelle Dorier ? Que fait, que dit, que pense la "gauchosphère" ? Que pensent tous ceux qui exigent depuis quatre ans justice pour Adama ? On ne le sait pas. A l’heure où j’écris, aucune occurence Axelle Dorier sur les sites du Monde et de Libération, par exemple. Sauf erreur, l’AFP n’a pas encore rédigé de dépêche. La gauchosphère est-elle à ce point enfermée dans sa bulle, qu’elle ignore la mort d’Axelle Dorier ? S’imagine-t-elle qu’on ne peut, à la fois, exiger justice pour Adama, et justice pour Axelle ? Ces deux exigences ne s’alimentent-elles pas à la même source profonde ? Mais bien sur que si, on peut. Qui l’interdira ? »

Un propos totalement erroné qui dilue la spécificité de la mobilisation en faveur de « Justice pour Adama », mobilisation qui dépasse depuis longtemps la simple exigence de Justice en faveur d’une victime pour incarner le combat contre tout un système raciste, dont les violences policières sont un pilier, comme l’ont bien montré des intellectuels comme Mathieu Rigouste. On peut s’émouvoir légitimement chaque fois qu’une personne meure dans des conditions dramatiques, mais comment ne pas voir qu’ici l’émotion de l’extrême-droite ne vise qu’à nier la légitimité du combat contre le racisme, et à tourner la mort d’une jeune femme en plaidoyer raciste et sécuritaire ?

Face aux offensives répétées de l’extrême-droite, il convient à l’inverse de rester ferme sur nos positions et de ne pas céder aux pressions de la fachosphère. La comptabilité macabre qu’a enclenché l’extrême-droite pour tenter de produire l’image totalement fallacieuse d’un racisme « anti-blanc » structurel, meurtrier et généralisé, est un procédé réactionnaire qu’il faut dénoncer. Celui-ci n’empêche pas de s’indigner et de s’émouvoir de toutes les morts dramatiques, mais pas sous la pression et sous les exhortations de l’extrême-droite, et surtout pas en tentant de les mettre sur le même plan que les victimes du racisme policier et étatique.

C’est ce qu’a pointé très justement Youcef Brakni du Comité Adama sur Twitter en réponse à Daniel Schneidermann. « Il faut la justice pour Axelle et pour toutes les victimes tuées par des criminels. Le slogan "Justice pour" vient du déni de justice systémique quand il s’agit des victimes entre les mains de la police. Opposer les victimes est ignoble et irrespectueux pour les familles. » a ainsi noté le militant anti-raciste.

Surtout, le projet sécuritaire et raciste que souhaitent imposer ces campagnes n’a pas tardé à être repris par le gouvernement. Mis à la défensive par la droite qui lui reproche de prétendues faiblesses sur le terrain régalien, Emmanuel Macron, interrogé sur la mort d’Axelle Dorier et d’autres personnes érigées en symbole par l’extrême-droite a déclaré mardi soir qu’« une réponse immédiate est nécessaire » et elle doit aller de pair avec un « changement d’état d’esprit profond ». « Toute personne qui porte l’autorité républicaine (...) mérite le respect et nous ne tolérerons aucun écart » a précisé Emmanuel Macron en promettant de « renforcer les équipements » et de « renforcer les politiques d’accompagnement ».

Des déclarations qui, avec les pressions de la droite et de l’extrême-droite, promettent un développement des aspects les plus sécuritaires, répressifs et racistes du macronisme, qui n’a pas chômé sur ces terrains-là contrairement à ce que sous-entendent ses adversaires de droite pour mieux se poser en alternative. Face à ces attaques à venir, et aux campagnes de l’extrême-droite, il convient plus que jamais de s’organiser et de répondre en refusant l’utilisation raciste de drames, mais aussi en pointant que la violence qui se déploie dans le système capitaliste est le fruit des inégalités structurelles, de la misère, de la dégradation des conditions d’existence et des perspectives d’avenir que génère ce système à tout moment, et qui ne prendront fin que par son renversement.

En outre, ces campagnes qui bénéficient malgré tout d’un certain écho, doivent renforcer l’urgence pour le mouvement anti-raciste et les révolutionnaires de bâtir un programme hégémonique qui permette d’articuler les questions de violences policières et de racisme d’Etat à la lutte contre la précarité, le chômage, les licenciements, pour que les travailleurs ne paient pas la crise. En effet, c’est sur la déconnexion partielle des thématiques anti-racistes avec les problèmes économiques – communs à l’ensemble de la classe ouvrière – que jouent l’extrême-droite pour tenter de consacrer la division entre des secteurs opprimés de la population, et même les opposer activement. Outre la nécessité de dénoncer ces attaques, il s’agit donc de bâtir un programme qui permette de forger une alliance durable entre l’ensemble des secteurs opprimés et exploités, dans la continuité de l’alliance qu’avait initiée le Comité Adama aux côtés des Cheminots de l’Intergare en appelant à rejoindre les Gilets Jaunes en novembre 2018. Une alliance qui sera seule à même de permettre de résister et de vaincre les offensives de l’extrême-droite et des classes dominantes pour nous diviser.




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