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Amérique du Sud

Pérou. Comment la droite a-t-elle fait tomber le président Pedro Castillo ?

La destitution de Pedro Castillo constitue un saut dans la crise politique profonde que connait le régime péruvien. Elle est le résultat direct d’un coup institutionnel mené par la droite et l’extrême-droite péruvienne, conjugué à l’isolement d’un président ayant déçu sa base électorale.

Gabriel Ichen

8 décembre 2022

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Crédits photo : AFP

Ce mercredi, le président du Pérou, Pedro Castillo, a été destitué puis arrêté suite à des mises en cause pour corruption. Englué dans une crise politique qui dure depuis son élection et incapable de gouverner à cause du blocage institutionnel de l’opposition de droite, le président péruvien avait pris la décision de dissoudre le congrès (parlement) pour convoquer une assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle constitution. Dans la foulée, le congrès dominé par la droite, a fait passer « une motion de vacance » qui a été votée largement et qui a signifié la destitution, puis l’arrestation de Castillo. Sa vice-présidente, Dina Boluarte, est devenue, de facto, la nouvelle présidente du Pérou.

Pour Castillo, le dénouement d’un blocage institutionnel qui dure depuis son élection

Élu en juillet 2021, Pedro Castillo avait créé la surprise en remportant les élections présidentielles face à la candidate de droite Keiko Fujimori, fille de l’ex-président Alberto Fujimori qui avait imposé au pays un régime néolibéral particulièrement autoritaire. Syndicaliste enseignant, il a porté un programme de gauche réformiste promettant une rupture avec un changement de constitution et quelques nationalisations d’entreprise qui a cristallisé les espérances d’une partie importante des classes populaires urbaines, des paysans et des communautés indigènes du Pérou.

Dès le lendemain de son élection, la droite et le fujimorisme ainsi qu’une bonne partie du patronat péruvien ont contesté l’élection de Castillo, organisant des manifestations dans la capitale Lima. Un signal du blocage institutionnel que promettait la droite et toute une partie des dirigeants entrepreneuriaux au nouveau président. Largement dominé par l’opposition fujimoriste et la droite, le congrès a alors procédé à une véritable guérilla institutionnelle contre le gouvernement, occasionnant un clash entre pouvoir législatif et exécutif.

La motion de vacance qui a été votée ce mercredi pour destituer Pedro Castillo est la troisième tentative de destitution par une partie du congrès en seize mois de mandat, les deux premières n’ayant pas reçu le nombre de vote suffisant pour aboutir. Mais petit à petit, à mesure de l’approfondissement de la crise politique, plusieurs soutiens de Castillo au congrès et au sein des institutions et dans la classe politique ont fini par lui tourner le dos. À cela s’ajoutait une offensive du pouvoir judiciaire contre Castillo, accusé de « corruption » et de « détournement de fond public ». Des accusations fomentées principalement sur des déclarations anonymes dans la presse et largement relayées par l’opposition. 

Au moment de l’annonce de la destitution, Castillo était déjà complètement isolé et seul. Les principales institutions du pays, du pouvoir judiciaire aux forces armées en passant par la police nationale, lui ont tourné le dos et ont unanimement condamné sa tentative de dissolution du congrès en la qualifiant de « Coup d’État ».

Une absence de soutien populaire, résultat de la droitisation progressive de Castillo

Complètement marginalisé institutionnellement, Castillo n’a bénéficié d’aucun soutien populaire et a ainsi fini par être destitué sans même appeler au soutien populaire. Et pour cause, pieds et poings liés en termes de marge de manœuvre depuis le début de son mandat, il n’a jamais mis en place ce pourquoi une bonne partie des secteurs populaires de la société péruvienne l’avait élu président.

Pressurisé par la droite et incapable de gouverner, Castillo a rapidement procédé à un recentrage à droite de sa politique finissant par garantir le modèle néolibéral instauré par Alberto Fujimori. Il a très vite fait d’importantes concessions au patronat des grandes entreprises et aux milieux d’affaires en nommant par exemple un banquier néolibéral, Julio Velarde, à la tête de la Banque Centrale des réserves du Pérou.

A mesure que la pression du congrès et du pouvoir judiciaire s’intensifiait, Pedro Castillo continuait sa droitisation. Après avoir tenté de gouverner avec le centre-gauche libéral, Castillo a fini par remplir le gouvernement de représentants directs du milieu des affaires. Son avant-dernier premier ministre avant sa destitution allant même jusqu’à draguer les franges les plus réactionnaires et extrême de la droite en revendiquant Hitler et Mussolini. Castillo a ainsi assuré une continuité nette avec les politiques néolibérales menées ces trente dernières années.

Ce faisant, Castillo s’est vite aliéné les secteurs populaires qui l’avaient porté au pouvoir et qui ont vu leurs espoirs complètement douchés. Ce divorce rapide entre les secteurs populaires et Castillo a connu son expression maximale en avril dernier lors d’importantes mobilisations contre la hausse des prix et contre la politique du gouvernement. Menées notamment par les grèves des transporteurs routiers et par les paysans pauvres ces mobilisations ont été durement réprimées par le gouvernement, la police faisant quatre morts et Castillo annonçant l’État d’urgence avant de le lever face à la pression de la rue.

Une crise de régime qui vient de loin et qui est loin d’être refermée

L’annonce d’une dissolution du congrès par Pedro Castillo le matin du mercredi 7 décembre pour tenter de lancer un processus d’assemblée constituante sans soutien institutionnel ni populaire a donc été un véritable chant du cygne qui s’est terminé par sa destitution puis son arrestation. 

L’investiture de la désormais ex vice-présidente Dina Boluarte ne devrait pas refermer une crise de régime qui court depuis des années. En effet, c’est la troisième destitution que connait le régime péruvien depuis celle d’Alberto Fujimori en novembre 2000. Le dernier président élu avant Pedro Castillo, Martin Vizcarra, avait été destitué le 9 novembre 2020 par le même procédé. Son successeur par intérim, Manuel Merino n’a duré que cinq jours et posa sa démission le 15 novembre de la même année suite à des manifestations.

Nul doute donc que l’exercice du mandat de Dina Boluarte continuera d’être marqué par la crise politique profonde que connait le Pérou. La nouvelle présidente a juré fidélité à l’actuelle constitution héritée du dictateur Alberto Fujimori qui avait mené un coup d’État soutenu par les forces armées en 1992. 

Il est clair que les masses laborieuses et populaires péruviennes n’ont rien à attendre d’un tel régime en crise. Seule une mobilisation massive de la classe ouvrière et des classes populaires du Pérou pour imposer une assemblée constituante libre et souveraine pourra ouvrir une issue à cette crise qui se conjugue à une importante crise économique inflationniste. C’est ce que revendique le Courant Socialiste des Travailleurs au Pérou, organisation sœur de Révolution Permanente.

La trajectoire de Pedro Castillo, même si elle s’inscrit dans un contexte de crise politique profonde, rappelle également que les solutions de gauche néo-réformistes qui sont aujourd’hui au pouvoir en Amérique Latine représentent des impasses pour la classe ouvrière internationale. Et ce notamment dans un contexte économique et géopolitique international qui réduit considérablement les marges de manœuvre de ces nouveaux gouvernements pour satisfaire les revendications ouvrières et populaires. Sans exception aucune, que ce soit Boric au Chili en passant par Gustavo Petro en Colombie, López Obrador au Mexique ont d’ores et déjà commencé à décevoir les espérances de celles et ceux qui les ont élus. A peine élu au Brésil, Lula ne fait pas exception, comme en témoigne sa campagne marquée par un rapprochement avec le centre-droit.


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