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Crise climatique

Peut-on vraiment espérer quelque chose des COP ?

Dans une tribune publiée dans Libération le 6 novembre, les membres de la délégation étudiante de l’ENS-Ulm à la COP 27 affirment : « il faut encore espérer des COP ». Pas sûr.

Seb Nanzhel

9 novembre 2022

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« Il faut encore espérer des COP ». C’est ce qu’affirment dans une tribune publiée dans Libération le 6 novembre les membres de la délégation étudiante de l’ENS-Ulm à la COP 27. Alors qu’avait lieu ce dimanche en Egypte le lancement de la COP27, particulièrement discréditée, et que l’actualité écologique nous rappelle un peu plus chaque jour l’urgence d’agir, leur affirmation a le mérite de soulever une question : peut-on encore espérer quelque chose de ces grandes messes internationales sur le climat ?

Cette COP27 est en effet particulièrement décriée : elle prend place dans le régime dictatorial d’al-Sissi, qui exerce une répression féroce envers tous les opposants politiques mais également envers les militants écologistes. Elle compte également parmi ses sponsors certaines des entreprises les plus polluantes à l’image de Coca Cola ou Microsoft. Et comme chaque année, le défilé des jets privés et des voitures de luxe qui emmenaient les chefs d’Etats vers leurs discussions sur le climat et la « sobriété » ont suscité une indignation légitime. Cette édition se déroule également sur fond de guerre en Ukraine, de réarmement des Etats et de crise énergétique, sur laquelle les géants pétroliers et gaziers ont capitalisé pour multiplier les extractions polluantes.

Mais la tribune ne s’attèle pas tant à défendre la COP27 en elle-même que la logique plus générale de ces sommets internationaux : « il nous faut un espace de négociation. Les COP sont l’échelle de décision pertinente pour arbitrer des grands objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre », « Car, à l’inverse, que gagnons-nous à désespérer des COP ? ».

Nous y gagnerions, peut-être, une vision plus précise de nos objectifs et de nos tâches pour préserver l’habitabilité de la planète. Comme le rapporte la tribune elle-même, « A Glasgow, l’an dernier, les Etats ont adopté un nouveau pacte, qui, s’il était respecté, nous placerait sur la trajectoire d’un réchauffement moyen à +2,4 °C ». Une perspective catastrophique, qui mettrait en péril la vie de millions de personnes. L’ONU elle-même ne cache pas ses échecs successifs, affirmant le mois dernier « [qu’il] n’y a pas de chemin crédible vers les 1.5°C en place ». De fait, depuis leur lancement en 1995, les COP accompagnent une hausse toujours croissante des émissions de gaz à effet de serre et de leur concentration dans l’atmosphère. Comme le résume Andreas Malm dans Comment saboter un pipeline :

Depuis [la COP1 en 1995 en Allemagne, ndlr], les émissions annuelles totales de CO2 dans le monde ont grimpé d’environ 60%. Dans l’année de ce sommet, la combustion d’énergies fossiles a envoyé plus de 6 gigatonnes de carbone dans l’atmosphère ; en 2018, le chiffre est passé à 10. Dans les 25 années suivant le départ des délégations, plus de carbone a été libéré des stocks souterrains que dans les 75 années précédant leur rencontre […] En avril 1995, le mois de la fin de la COP1, la concentration atmosphérique de CO2 était de 363 ppm. En avril 2018, elle était au-delà de 410 ppm.(sic) [1]

Il ne s’agit dès lors pas de « désespérer » des COP, mais de faire le constat que dans cette bataille comme dans les autres, les Etats ne se situent pas de notre côté. Une réalité que Macron n’a pas manqué de rappeler, par une réunion à l’Elysée avec les entreprises françaises les plus polluantes le lendemain de son discours à la COP27, pour leur promettre de nouveaux financements. La répression (répétée) à grands coups de matraques et de LBD, d’accusations en « eco-terrorisme », ou d’emprisonnements des militants écologistes lorsqu’ils se mobilisent en est un autre témoignage.

Justifiant ce constat par le fait que les COP sont des « lieux du dialogue multilatéraliste, où il est normal que les déclarations et décisions abstraites priment sur l’action », la tribune appelle à « prendre le relais de l’action partout », « dans nos quotidiens, par nos choix politiques, professionnels, de mode de vie ou de consommation, voire de désobéissance ». C’est ainsi, selon ses auteurs, « sous notre pression collective que les gouvernements doivent se rendre aux COP pour y prendre des décisions à la hauteur. »

Une manière d’enfermer la mobilisation pour le climat, au pire dans des « choix » individuels qui n’en sont en réalité pas pour la majeure partie de la population, et qui restent totalement inefficients pour stopper les ravages causés par les grandes entreprises. Et au (mieux) dans la mobilisation pour influencer les décisions des gouvernements.

Les dernières années ont vu se lever une partie de la jeunesse et de la population en général, qui, par milliers et parfois par millions, sont sortis dans la rue pour manifester leur aspiration à un changement de système et pas de climat. Une des jeunes figures qui a émergé dans ces mobilisations, n’espère, elle, plus grand-chose de la COP. Greta Thunberg parlait en effet l’année dernière de « festival de greenwashing » à son sujet. Cette année, elle dénonce « l’arnaque » que constitue l’évènement. Comme elle, de plus en plus de jeunes et de moins jeunes de cette « génération climat » ne croient plus dans ces grandes messes internationales. Un renouveau possible de la radicalité du mouvement climat, qui devra s’allier avec les travailleurs afin de mener le combat contre un patronat qui pollue toujours plus et contre les Etats qui le supporte. C’est en prenant en compte la place stratégique centrale des travailleurs dans ce combat qu’il sera possible d’imposer une écologie qui, loin de s’enfermer dans des actions individuelles ou des tentatives d’influence sur les gouvernements climaticides, sera à même d’imposer les changements profonds à même de maintenir l’habitabilité de la planète.

[1] : traduction à partir de la version anglaise du livre.


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