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Analyse

Pourquoi l’inflation alimentaire n’a pas fini de grimper

A l’heure où les travailleurs se serrent la ceinture, une poignée d’industriels et de grands patrons de l’alimentaire profitent de la situation en augmentant leurs prix. Une hausse qui n’est pas près de s’arrêter alors que l’instabilité des prix alimentaire pourrait ouvrir la voie à un nouveau regain d’inflation.

Nathan Deas

26 septembre

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Pourquoi l'inflation alimentaire n'a pas fini de grimper

Crédit photo : M.Strīķis CC BY-SA 3.0

En cette rentrée, l’inflation sur les prix alimentaires s’est installée comme l’un des sujets majeurs de préoccupation pour les travailleurs et les travailleuses. De fait, la hausse des prix alimentaires culmine à plus de 21% sur deux ans. Alors que les salaires ne suivent pas, cette situation plonge dans la misère et la précarité des secteurs de plus en plus larges du monde du travail et de la population. Ainsi, au premier semestre, selon Le Monde, les ventes en grande surface ont chuté de 4,1%. Dans le même temps, les ménages arbitrent en faveur de produits moins chers : moins de produits de marques nationales sont vendus (-7,2% en volume au premier semestre), moins de produits bio (-13%). Pire encore, selon le dernier baromètre du Secours populaire, plus d’un tiers des Français n’ont plus les moyens de manger trois repas par jour.

Un taux de marge en hausse, conséquence d’une politique des prix de plus en plus agressive

Dans ce contexte, gouvernement et grands patrons n’ont cessé de multiplier les discours lénifiants, expliquant les hausses tarifaires par la répercussion de l’augmentation des coûts en lien, tour à tour, avec la reprise des échanges post-covids, la perturbation des chaînes d’approvisionnement, la guerre en Ukraine ou encore la crise énergétique. Or, si l’inflation a bien pour cause structurelle les mutations profondes des chaînes de valeurs depuis la Covid, puis la guerre en Ukraine, d’autres moteurs de l’inflation, certes plus conjoncturels, ont été identifiés et documentés.

Ainsi, comme le relève Romaric Godin dans un article récent publié dans Médiapart, l’inflation s’explique aussi « par des décisions des grands groupes de jouer sur l’inflation pour améliorer les marges. Ce que les résultats semestriels des groupes du CAC 40 ont confirmé, autant que les derniers chiffres de l’Insee qui, pour le deuxième trimestre, signale une hausse de 1,5 point des marges des sociétés non financières et précise que 73,3 % de cette hausse (soit 1,1 point) s’explique par les prix ».

En d’autres termes, on assiste à une forte progression du taux de marge, à savoir la part du bénéfice qui revient aux entreprises une fois qu’elles ont couvert leurs coûts de production. Aussi, comme le constate l’Insee, le taux de marge des entreprises augmente de manière continue depuis trois trimestres. Le secteur agroalimentaire a ainsi vu son taux de marge « s’envoler » de 30% au premier trimestre 2021 à un peu moins de 44% au quatrième trimestre 2022, comme le montre ce graphique réalisé par l’Institut La Boétie. Avec pour résultat un doublement des profits du secteur, « passant de 3 à 6 milliards » d’euros entre les quatrièmes trimestres 2021 et 2022.

La tendance est particulièrement visible dans l’agro-alimentaire, où les grandes entreprises et autres trusts ne se sont pas gênés pour continuer d’augmenter considérablement leurs prix au deuxième semestre, alors que les cours des matières premières et de l’énergie baissaient considérablement. Après une flambée en 2021 et au début de 2022, les cours internationaux des denrées alimentaires décroissent en effet depuis un an. En août, l’indice des prix des produits alimentaires de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) reculait de 2,1% par rapport au mois précédent, et de 24% par rapport au pic atteint en mars 2022.

En clair, plusieurs secteurs des grandes entreprises, notamment de l’alimentaire ont su profiter des mécanismes de l’offre et de la demande dans le contexte de l’envol du prix des matières premières pour s’accaparer un surplus de profit. Alors que la hausse du prix des matières premières est pour l’heure davantage contenue, les grands patrons restent déterminés à profiter de la crise en maintenant les prix à des niveaux élevés, ou en les augmentant encore. Une politique de prix qui constitue en définitive une spoliation supplémentaire alors que les salaires réels ne cessent de baisser faute d’une indexation de ceux-ci sur l’inflation.

La grande distribution et le patronat de l’agroalimentaire se renvoient la balle pour mieux se gaver de profits

Alors qu’il est désormais établi que le patronat de la distribution, les industriels de l’agro-alimentaire, ou encore les multinationales de la pétrochimie profitent de la crise, le gouvernement cherche à maquiller ce scandale par un écran de fumée. Son idée d’avancer la date des négociations tarifaires entre la grande distribution et les principaux fabricants de produits de grande consommation, afin de concrétiser la baisse des cours de certains composants devrait de ce point de vue accoucher à nouveau de peau de chagrin.

Pire, sur fond de désaccords entre les industriels et les distributeurs, une nouvelle poussée inflationniste pourrait être à l’ordre du jour. Ainsi, les patrons de la grande distribution, mercredi 20 septembre, n’ont pas manqué d’affirmer devant les députés qui les auditionnaient au sein de la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, qu’ils comptaient encore augmenter les prix comme le rapporte La Tribune. « Les échanges que nous avons aujourd’hui avec certaines multinationales nous font penser que les tarifs seront à la hausse (...) entre 5% et 15% », met en garde Thierry Cotillard, PDG du groupe Les Mousquetaires (Intermarché). On peut s’attendre « en 2024 à une inflation qui tournera autour de 3 à 4% » a pour sa part calculé Philippe Michaud, co-président du groupe Leclerc, qui évoque même « une inflation latente qui dure quelques années de cet ordre-là ».

Jérôme Foucault, président de l’Association des entreprises de produits alimentaires élaborés (Adepale) se justifie : les matières premières agricoles représentent une « hausse de 9% cette année, contre 28% l’année dernière ». Et les salaires, « au moins 5% de hausse en moyenne » explique-t-il à La Tribune tandis que « les frais financiers ont explosé et rendent le financement des stocks très lourd ». Comprendre : l’augmentation des prix correspondrait à un certain nombre de facteurs indépendants de leur responsabilité et ne serait pas due à la hausse des taux de marges. Une façon de réaffirmer que le patronat de l’agroalimentaire ne compte pas toucher à ses profits.

Un discours qui reprend à son compte le mensonge formulé par le gouvernement sur nos salaires depuis la rentrée. Problème, le chiffre d’une augmentation moyenne des salaires de 5% lancé au débotté alors que l’année 2023 n’est pas finie ne prend pas en compte les pertes de salaires réelles subies par les travailleurs les années précédentes, une manière de passer sous la trappe l’effet cumulatif de l’inflation. Selon les données de la Dares et de l’Insee, l’indice de prix harmonisé a progressé depuis juillet 2021 de 13,42 %, tandis que le salaire moyen de base a, lui, augmenté sur la même période de 6,77%, soit un décalage de 6,65 points. D’autre part, la hausse du prix des matières premières et le coût de production en général, c’est-à-dire la part de la valeur prise en charge par le patronat dans le prix de la marchandise, continuent d’être très fortement limités par la politique agressive des prix (voir partie 1). En clair, les taux de marge restent très favorables au patronat de la grande distribution.

Autrement dit, derrière les divergences, c’est en définitive la répartition des marges qui est au centre du conflit entre industriels et distributeurs qui s’accusent mutuellement de les faire croître. Si les différents secteurs du grand patronat se renvoient la balle, c’est pour mieux masquer que chacun a pu tirer son épingle du jeu, en augmentant ses marges à un moment donné où le rapport de force était le plus favorable. C’est ce qu’avoue à demi-mot le président de l’Union française des industries pétrolières (le Medef du pétrole) Olivier Gantois. « Cette amélioration nous sert à compenser ce qu’a connu le raffinage, notamment dans les quinze mois qui ont suivi les déconfinements, d’après Covid ». Une déclaration qui illustre la logique qui préside dans les différents secteurs du grand patronat : chacun attend son heure, mais tous tirent leurs épingles du jeu, ce dont témoignent les profits records du CAC40.

Instabilité alimentaire, monopoles et « prix collants »

Alors que la hausse des prix de l’alimentaire n’est pas près de s’arrêter, une aggravation de l’inflation n’est pas à exclure. La rupture de l’accord céréalier de la mer Noire entre la Russie et l’Ukraine continue de peser sur les ressources disponibles (les deux pays représentent un tiers des exportations mondiales de céréales), et surtout sur le coût de production et de transport des marchandises. Une situation qui pourrait s’avérer particulièrement dramatique alors que la sécurité alimentaire pour les travailleurs et les secteurs des classes populaires des Etats les plus pauvres se trouve déjà sous pression des conséquences du réchauffement climatique.

Les intempéries de ces dernières semaines et un mois de juillet historiquement chaud pourraient également mettre à mal un grand nombre de récoltes. Le gouvernement indien a d’ores et déjà imposé des restrictions sur les exportations de certains types de riz et la situation pourrait se généraliser. Dans une étude publiée début juillet dans Nature Communications, des chercheurs basés aux Etats-Unis et en Allemagne alertaient sur le risque que plusieurs grandes régions productrices de denrées alimentaires soient simultanément victimes de mauvaises récoltes ou de faibles rendements. Un scénario qui accoucherait probablement sur fond de choc sur la demande d’une nouvelle augmentation des prix des matières premières et plus généralement de tendances à l’augmentation de l’ensemble des prix alimentaires.

Une situation qui ne pourra être qu’aggravée par la situation ultra-monopoliste du secteur alimentaire. Quatre sociétés (Archer-Daniels-Midland Company, Bunge, Cargill, et Louis Dreyfus, connues collectivement sous le nom d’ABCD) contrôlent entre 70 et 90 % du commerce international de céréales. Plus haut dans la chaîne alimentaire, seulement quatre entreprises (Bayer, Corteva, ChemChiga et Limagrain) règnent sur près de 50 % des semences mondiales. Toutes ont considérablement augmenté leurs marges dans la dernière séquence, profitant d’une situation de quasi-monopole, qui leur permet de déterminer ce qui est cultivé, comment, où et à quel prix de vente. Une situation de monopole qui concerne aussi la distribution. En juillet 2021, une enquête conjointe du Guardian et de Food and Water Watch révélait que près de 80% des dix articles alimentaires de la grande distribution les plus achetés aux Etats-Unis étaient détenus par quatre entreprises. Sur fond d’instabilité de la production alimentaire, la situation monopolistique de la quasi-intégralité de la chaîne alimentaire qui conditionne fortement nos habitudes alimentaires ainsi que l’architecture de la production alimentaire mondiale constitue un facteur supplémentaire de la crise alimentaire à venir.

Enfin, comme le note l’économiste marxiste britannique Michael Roberts, dans un article, Food, trade and slumpflation publié sur son blog en août dernier, « la demande d’énergie est relativement élastique parce qu’il existe une augmentation de la production de combustibles fossiles et que la demande d’énergie varie en fonction de la croissance mondiale, de la production industrielle et du commerce. Ainsi, lorsque l’économie mondiale ralentira et que le secteur manufacturier entrera en récession, comme c’est le cas actuellement, la demande d’énergie pourrait chuter. Ce n’est pas le cas pour la nourriture. Des milliards de personnes dans les régions les plus pauvres du monde ont besoin de « sécurité alimentaire » car le coût de la nourriture absorbe la majeure partie de leurs revenus. Et une baisse de l’approvisionnement alimentaire fera grimper les prix beaucoup plus que l’énergie. En effet, les prix des denrées alimentaires restent « collants » et l’inflation alimentaire pourrait bien s’accélérer d’ici là alors que l’offre et le commerce mondial sont dans le marasme. » En résumé, le fonctionnement spécifique des mécanismes de l’offre et de la demande dans le secteur agro-alimentaire constitue une nouvelle raison de penser que l’inflation alimentaire n’est pas près de s’arrêter.

Comme toujours gouvernement et patronat continueront de nous expliquer qu’ils ne sont pas responsables et qu’il n’y a pas assez d’argent pour augmenter les salaires (seul moyen existant pour répercuter la hausse des prix) ou pour baisser les prix pour mieux continuer à enregistrer des marges. La réalité, c’est que depuis deux ans les entreprises font des profits records en profitant de la situation d’inflation. Qu’ils montrent la réalité de leurs livres de comptes et dévoilent combien de profits ils enregistrent ! Les travailleurs sauront largement établir un autre ordre de priorités pour les dépenses de chaque entreprise et pour l’ensemble de la société.

On constatera aussi combien un programme pour faire face à la pauvreté qui se généralise (augmentation des salaires, pensions et bourses d’au moins 400 euros et leur indexation sur l’inflation, aucun salaire ni aucune pension inférieure à 2000 euros) est immédiatement applicable en s’attaquant à leurs profits. Mais c’est précisément là que réside le cœur de problème. Arracher de réelles augmentations sur les salaires, c’est rogner sur les profits. Raison pour laquelle aucune négociation pacifique, n’est en mesure de les arracher. Raison pour laquelle aussi, face à la passivité des directions syndicales et à leur rentrée de « dialogue social », il y a urgence à imposer une autre orientation sur le terrain de la lutte des classes !


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Nathan Deas

@rp_deas

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