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Politique

Quatre homicides en trois mois

Rayana tuée à Clignancourt : « la légitime défense », éternel joker de la police

C’est le quatrième homicide en moins de trois mois dans le cadre d’un contrôle de police. Samedi 2 juin, les forces de l’ordre ont mortellement blessé à Paris Rayana, 21 ans, qui se trouvait à bord d’une voiture dont le conducteur, contrôlé pour non-port de ceinture, avait refusé de s’arrêter. Comme à chaque fois dans ce type d’affaire, la police invoque la légitime défense pour justifier les morts, bien que démentie par la réalité.

mercredi 8 juin

Crédits photographiques : AFP

Une mort de plus, racontée par l’une des passagères rescapées, Inès, 21 ans, qui dénonce l’attitude de la police dans une interview donnée mercredi 8 juin à France Info : « Je suis en colère parce que les policiers auraient pu faire autre chose […] ils n’étaient pas obligés de tirer directement. Il y avait des bouchons, la circulation, le véhicule ne pouvait pas aller bien loin. Moi, je ne connaissais pas le conducteur, mais je pense que cela peut arriver à tout le monde d’avoir un coup de stress. J’ai perdu une amie devant moi. Maintenant on va se battre pour la justice. »

Elle raconte qu’il est un peu moins de 10h30 ce samedi 2 juin au niveau de Clignancourt quand trois policiers à vélo « ont toqué à la vitre du conducteur parce qu’il ne portait pas sa ceinture de sécurité. Il n’a pas voulu baisser sa vitre. Il a accéléré et s’est arrêté 30, 40 mètres plus loin à cause de la circulation ». Alors qu’ils sont rattrapés par les agents à vélo, Inès raconte un déferlement de violences : « Tout est allé très vite. Je n’ai même pas entendu "Sortez de la voiture" ou "Mains en l’air". Ils ont cassé les vitres en tapant avec leurs armes […] On a entendu des coups de feu, la voiture qui repart. Tout cela s’est passé en même temps. Ils ont dû tirer une dizaine de coups. »

La passagère avant, Rayana, âgée de 21 ans est tuée d’au moins une balle dans la tête, tandis que le conducteur de 38 ans est blessé au thorax. Inès a à peine le temps de se rendre compte que son amie vient d‘être touchée mortellement qu’elle se fait interpeller par les policiers : « Je n’ai même pas eu le temps de bien réaliser et de la prendre dans mes bras […] Ils nous ont fait sortir de la voiture. Ils nous ont menottés. Ils nous ont laissé sur un coin de la scène, plus de trois heures en plein soleil, devant la foule. On ne nous a pas laissés voir de médecin. »

Un énième déchaînement de violences policières, que les forces de l’ordre cherchent à justifier par la légitime défense, joker désormais systématiquement invoqué, qui a le défaut de ne pas tenir face aux témoignages des passagers et des témoins. Les policiers invoquent le danger qu’une fuite en trombe aurait représenté pour les gens alentour, alors que la circulation empêchait la voiture d’aller beaucoup plus loin. En revanche, près d’une dizaine de coups de feu en plein Paris un samedi matin dans une rue très empruntée représentent un danger certain : « Un enfant, une mère de famille, n’importe qui aurait pu prendre une balle perdue », souligne Inès dans son témoignage. 

La légitime défense, joker impunité pour la police

 
Ces dernier mois, avant l’homicide de Rayana, âgée de 21 ans, il y a également eu celui de Boubacar (31 ans) et Fadjigui (25 ans), deux frères, tués à Paris le 24 avril dernier au niveau du Pont-Neuf par un policier armé d’un fusil d’assaut, lors d’un contrôle. Mais aussi Jean-Paul Benjamin, 33 ans, tué le 26 mars à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) par un policier alors qu’il était au volant d’une fourgonnette. Dans ces trois affaires, la police invoque la légitime défense. Pourtant, dans l’affaire du drame de Sevran par exemple, cette thèse est contredite par l’enquête qu’a récemment pu consulter Médiapart.

Ce jour-là, Jean-Paul Benjamin, livreur sous-traitant pour une antenne d’Amazon, décide de subtiliser une camionnette du groupe après un différend avec son patron. Il est rattrapé en route par une voiture de police et une équipe de la BAC. Un membre de cette dernière, Emmanuel N., sort de la voiture et le blesse mortellement au thorax au niveau cœur.

L’enquête révèle que le policier de la BAC se trouve alors « à plus de deux mètres du véhicule », comme l’explique Médiapart, « à la gauche du camion, au niveau de la portière », et non pas devant ou derrière, sa vie n’étant donc pas menacée par le véhicule. Aucun policier ne se trouvait devant le véhicule de Jean-Paul. De plus, le rapport balistique indiquerait que la balle a atteint « le dossier du siège du conducteur d’arrière en avant », rapporte le quotidien.

L’agent de la BAC livre lui une tout autre version, omettant certains faits, et prétextant un tir accidentel, puis lors de sa seconde audition, à un tir pour sauver sa propre vie, malgré le fait que Jean-Paul « n’ait pas été armé » et « qu’il ne proférait pas de menace ». Mediapart précise également : « Parmi les questions auxquelles Emmanuel N. n’a pas su répondre, reste celle du nombre de tirs effectués, n’étant ni capable d’expliquer pourquoi une cartouche manque dans son chargeur ni en mesure de préciser la nature de l’objet qu’il a ramassé au sol après le tir. Pourtant, les échanges radio parlent de plusieurs coups tirés, contredisant encore la thèse de l’accident ».
 

Le nombre de tirs en forte hausse après un assouplissement de la loi sur la légitime défense

 
Et si les forces de l’ordre ont la gâchette de plus en plus facile, c’est notamment parce que la loi du 28 février 2017 « relative à la sécurité publique », adoptée sous le quinquennat de François Hollande, qui avait cédé à la pression de la droite et des syndicats de police, introduit la notion « d’intention » dans l’usage de la légitime défense. Il n’est plus seulement nécessaire pour les policiers de justifier une mise en danger objective et immédiate pour des passants ou pour eux-mêmes, lorsqu’une personne cherche à échapper à leur garde, qu’ils ne peuvent l’arrêter autrement et qu’elle présente une menace, lorsqu’ils ne peuvent arrêter autrement un véhicule présentant une menace, et enfin, dans le but d’empêcher un "périple meurtrier". A l’époque nous écrivions : « Avec une telle extension, et au regard de la nature de l’institution policière, on peut d’ores et déjà s’attendre à plus d’impunité, de violences policières, et à un durcissement de la répression dans son ensemble. »

Comme l’explique au micro de France Info Fabien Jobard, docteur en sciences politiques et directeur de recherches au CNRS, spécialiste des questions de police et de justice comparées, cette loi a eu un effet très important sur l’usage d’armes à feu par la police : « Le calcul du policier peut éventuellement être : s’il y a un refus d’obtempérer, alors la personne, qui vient de passer le barrage, qui vient de me dépasser, qui ne me pose plus un danger immédiat, peut porter atteinte à l’intégrité physique d’autrui, donc je tire »

Même un rapport de l’IGPN - pourtant connu pour comme un établissement de blanchiment des violences policières - publié en août 2018, rapporte une hausse de 54 % de l’usage des armes à feu par rapport à l’année précédente (avec 394 occurrences enregistrées en 2017, contre 255 l’année d’avant).

De plus, l’élargissement constant du cadre de la légitime défense ne cesse d’être une revendication de la part des syndicats de police comme Alliance, de la droite et de l’extrême-droite, qui en avait fait une thématique de campagne, à l’image de Pécresse, Zemmour, Le Pen ou Dupont-Aignan.

Face au tournant autoritaire que nous connaissons depuis plusieurs années nous assistons à un usage de plus en plus brutal de la violence par les forces de l’ordre. Ce n’est pas une dérive d’une police prétendumment républicaine mais sa raison d’être. De même que les institutions supposées la contrôler comme l’IGPN, servent à blanchir. Alors que le rôle structurel de la police est de réprimer les secteurs populaires la jeunesse, et les travailleurs, nous ne pouvons avoir aucune confiance envers ses institutions ni envers les velléités de réformes à leur encontre. Toutes les affaires citées ont été marquées par le mensonge, les collègues qui se couvrent, pour justifier les meurtres, une offensive médiatique et physique de la police pour habituer à ces permis de tuer. Une restauration dans les faits de la peine de mort pour une police grassement avantagée par le pouvoir et armée chaque jour un peu plus d’armes plus lourdes et de droits plus larges.

Justice pour Rayana !



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