^

Culture et Sport

Cinéma

"Sorry we missed you" : La maltraitance de l’ubérisation mise à nu dans le dernier Ken Loach

Ce mardi soir, la plus grande salle de cinéma parisienne a accueilli dans une vive émotion le talentueux Ken Loach, venu présenter son dernier chef d'œuvre "Sorry we missed you", en présence de précaires de différents secteurs actuellement en lutte, touchés de voir la souffrance de leur exploitation quotidienne racontée à l'écran.

vendredi 18 octobre

La salle numéro une du prestigieux UGC Normandie sur les Champs-Elysées était comble pour l’avant-première parisienne du dernier film de Ken Loach Sorry we missed you ce mardi. La projection a été suivie d’un débat animé par Ken Loach lui-même, son scénariste Paul Laverty, Clémentine Autain et Olivier Besancenot. La salle pleine de 850 personnes accueillait pour l’occasion de nombreux travailleurs en lutte : livreurs Deliveroo, femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles en grève depuis le 17 juillet, salariés sans-papiers de Chronopost Alfortville en grève depuis le 11 juin, employés de la boutique Nike des Champs-Elysées, Gilets Jaunes et enseignants "stylos rouges".

Le glaçant constat de la misère sociale due à l’uberisation du travail

Le film Sorry we missed you nous dresse un constat poignant de la misère sociale qui découle de l’uberisation du travail, dans un contexte anglo-saxon qui n’a rien à envier au contexte français. Il montre un ancien salarié, Ricky, qui prend un nouvel emploi, cette fois comme auto-entrepreneur au sein d’une plateforme de livraison de colis sous-traitante des services postiers et des grands groupes de vente en ligne de type Amazon. Le réalisme est ici encore plus percutant que pour son précédent film Moi, Daniel Blake qui gardait encore un aspect incroyable dans l’absurdité des situations. À travers ce nouveau film de Ken Loach, l’incroyable devient la réalité aliénante de la spirale dans laquelle ces soi-disant auto-entrepreneurs sont pris. Si au début de l’histoire, Ricky peut sembler séduit par le discours sur la supposée "liberté de s’enrichir" que promet l’uberisation, il déchante très vite. Devant tenir des rythmes l’obligeant à prendre tous les risques, devant faire des journées interminables pour remplir les quotas, le protagoniste y perd la santé mais aussi et surtout, c’est tout le foyer familial qui se trouve impacté. A bout de nerfs à cause du travail, il s’éloigne ainsi petit à petit de sa femme Abby, aide-soignante à domicile, elle aussi exposée à la précarité et aux horaires décalés. Son fils, de la génération des millenials, ne peut évidemment pas dans ces conditions avoir une vision positive de l’avenir, et se met en rupture totale avec les études et ses parents. La petite sœur, encore à l’école, voit ainsi toute sa famille imploser sous l’effet de l’aliénation de ses parents par le travail. Une immersion précise et documentée, pleine de détails, comme la bouteille en plastique pour uriner dans le véhicule de livraison, ou encore le degré d’isolation des "salariés" contraints à s’auto-gérer tout en subissant l’oppression managériale permanente et des sanctions monétaires en cas de manquements aux quotas.

Un film qui fait écho à de nombreux secteurs précaires en lutte

Suite à la projection, le débat s’est ouvert avec des interventions de Ken Loach, du scénariste Paul Laverty, de Clémentine Autain et d’Olivier Besancenot, qui ont été jusqu’à évoquer la nécessité d’exproprier les grandes entreprises d’utilité publique, et même de prendre le pouvoir aux capitalistes. Olivier Besancenot s’est dit très touché par le film, soulignant la similitude entre les conditions de travail observées dans la plateforme de livraison de colis du film et celles des centres de livraison de La Poste. Il a ensuite adressé des remerciements chaleureux au réalisateur pour l’ensemble de son oeuvre et de "ses punchlines à Cannes" :

Parmi les précaires en lutte qui se sont ensuite succédé sur scène, l’écho était unanime : tous étaient très touchés de s’être reconnus dans la souffrance du travail relatée par le film.

Ainsi, un livreur Deliveroo, dont les conditions de travail ont été mises à nu récemment par Cash Investigation, réagissait : "tout ce qu’il y a dans ce film est vrai. On nous vend une indépendance artificielle sauf qu’elle crée une liberté artificielle. Parce qu’on travaille encore plus que ce qu’on travaillait avant. Notre patron c’est juste notre ventre, c’est le fait de pouvoir manger, de pouvoir dormir, qui nous pousse à travailler 14-15 heures par jour".

Même identification pour les salariés de l’Hôtel Ibis Batignolles qui ont livré un témoignage poignant sous un tonnerre d’applaudissements : "Le film nous concerne, nous qui travaillons dans les hôtels, par rapport aux conditions de travail : les cadences infernales, quand tu travailles et que tu arrives à la maison tu peux pas éduquer tes enfants, suivre les devoirs, parce que tu es fatigué". "Les films j’en ai regardé beaucoup mais c’est la première fois que je pleure, parce qu’il retrace la même chose que nous avons vécu à l’Ibis Batignolles. Nous on a une camarade qui a été violée par l’ancien directeur de cet hôtel, et quand ce crime a été commis, le groupe Accor a fourni à cet ancien directeur tous les grands avocats et la collègue n’a eu aucun soutien, on lui a seulement proposé de changer de site. Vous voyez bien que ces capitalistes s’en foutent des salariés, la seule chose qui les intéresse c’est l’argent".

Pour ce livreur de colis de La Poste, les conditions de travail sont les mêmes en France et en Angleterre : "c’est la même réalité dans les dépôts français, en Ile-de-France 90% de colis sont livrés par des sous-traitants. La Poste a été condamnée il y a 4 mois pour prêt illicite de mains d’oeuvre et délit de marchandage avec les mêmes éléments : des journées de travail de 14 heures, 6 jours par semaine". Son témoignage a été suivi par celui des salariés sans-papiers de Chronopost Alfortville, en grève depuis le 11 juin : "Ce film nous concerne, on subit la même maltraitance, la même exploitation. Déjà ils savent qu’on est sans-papiers mais ils en profitent pour nous exploiter. On fait des heures sup non payées, on travaille la nuit à des salaires de journée, et on ne peut rien réclamer à nos boîtes d’intérim parce qu’on est sans-papiers. Pourtant on travaille là-bas depuis 2 ans".

C’est ensuite la salle qui a pu s’exprimer, et une enseignante "stylo rouge" a également tenu à tirer la sonnette d’alarme sur le démantèlement de l’éducation nationale, notamment à travers le recours toujours plus importants aux contractuels.

Il ressort de cette soirée avant-première à la fois un cinéma qui traite de plus en plus, même si Ken Loach n’en est pas à son coup d’essai, de l’aliénation toujours plus grande que nous promettait le capitalisme et qu’accentue le neo-libéralisme, des films de réalisme social comme "Sorry we missed you" aux grandes productions hollywoodiennes comme "Le joker". Mais aussi que l’art à caractère social sait réunir et rassembler les secteurs avancés de la lutte de classes à une époque de tension sociale et d’affrontements, en France et de par le monde.




Mots-clés

Ken Loach   /    souffrance au travail   /    Ubérisation   /    Cinéma   /    Culture et Sport