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Notre classe

Prolétaires 2.0

« Le travail à la tâche est meurtrier ». Réaction d’un ex-livreur Deliveroo au Cash Investigation.

Hier soir, Cash Investigation le magazine d'Elice Lucet a diffusé un reportage sur les prolétaires modernes du numérique. Il était notamment question des plateformes numériques Uber et Deliveroo. En tant qu’ancien livreur Deliveroo je voudrais revenir sur ce reportage pour donner mon impression.

mercredi 25 septembre

Crédit photo : DR vu sur le site du NPA

Travail à la tâche, précarité et accidents

Le documentaire permet de faire éclater au grand jour ce que nous sommes des milliers à subir dans le silence depuis des années. Sous couvert de flexibilité, c’est bien l’exploitation que nous subissons. Un journaliste s’est inscrit chez Uber Eat. Il a gagné 358 euros en travaillant 39 heures, soit 9,32 € de l’heure. Seulement ce que ne dit pas le reportage, c’est que sur ce chiffre, il faut retirer les frais d’entretien du vélo et 25 % de cotisations. De plus, pour pouvoir comparer avec des salariés classiques, il faudrait retirer l’équivalent des congés payés, des cotisations chômages, ainsi que de la retraite auxquels n’ont pas droit les livreurs. Ce qui fait une nette différence.

C’est cette différence précisément qui fait que le travail à la tâche est meurtrier. Pour avoir un bon « chiffre d’affaire », il ne faut pas compter ses heures augmentant le risque d’accident, notamment à cause de la fatigue et aller le plus vite possible pour faire le plus de commandes et espérer toucher un bonus. Le reportage découvre qu’en 2017 en Belgique 39 % des livreurs avaient eu un accident, soit 10 fois la moyenne des salariés. Si une ancienne salariée n’avait pas dévoilé ses chiffres, personne ne serait au courant. Combien d’accidents chez Deliveroo et Uber Eat depuis le début de l’année ? Personne ne sait. Et surtout pas les livreurs.

Atteinte au droit de grève version 2.0

Le reportage permet de comprendre pourquoi il est aussi difficile de faire grève et de nous organiser chez Deliveroo. Il montre des images de la grève que nous avions faite en 2017, où nous nous battions contre des conditions de travail intenable et une rémunération de plus en plus basse. A l’époque, nombre d’entre nous avions en effet très peur d’être identifiés puis réprimés par la plateforme.

Cash investigation prouve ce que nous savions alors : Deliveroo utilise la géolocalisation de l’application pour découvrir qui sont les livreurs grévistes et les sanctionner, ce qui est pourtant complètement illégal. Et ces pratiques sont évidemment toujours d’actualité comme le montre l’interview de Nassim, viré pour avoir organisé la grève de cet été..

Dans la tête de Deliveroo, s’il est possible de virer les grévistes, c’est aussi qu’il faut absolument maintenir l’illusion selon laquelle les coursiers sont des « partenaires » de la multinationale. Tout est fait pour éviter les requalifications des livreurs en salariés. Ils vont jusqu’à bannir des mots de leur vocabulaire pour minimiser les risques. Ainsi on ne « convoque » pas, on « invite », on ne parle pas de « virer », mais de « rompre le contrat » et « l’ancienneté » devient la « durée de prestation ». C’est le type d’attention qui montrent que les plateformes ont bel et bien peur de voir les livreurs requalifiés en salariés. Pendant tout le reportage, les dirigeants des plateformes ne disent d’ailleurs que ça « Les livreurs sont contents d’être indépendants » (et se taisent sur les salaires, les accidents, le fichage, etc.).

De mon expérience de livreur c’est faux. Certes, la plupart veulent continuer à choisir leurs horaires pour tout un tas de raisons personnelles, familiales, économiques ou même parce qu’ils ne veulent pas organiser leurs vies autour du travail. Mais les livreurs veulent des protections sociales, en cas d’accident un livreur ne touche rien. On a tous vu/connu des livreurs travailler avec un poignet dans le plâtre par exemple. Les livreurs veulent une sécurité de l’emploi, des rémunérations garanties, des congés payés et bien d’autres choses. Bref, les livreurs veulent un contrat, même s’ils n’idéalisent pas, à juste titre, le salariat.

Bérangère Couillard, députée et LREM porte-parole des plateformes sur le plateau

A la fin du reportage Elise Lucet laisse notamment la parole à Bérangère Couillard, députée LREM. Elle vient défendre le projet de loi du gouvernement « orientation des mobilités ». Cette loi se contente pourtant simplement de proposer aux plateformes d’adopter une charte (qui n’est donc pas une obligation) pour encadrer ces métiers. Cette loi ne sert, donc, à rien. Les plateformes font passer leurs bénéfices avant les livreurs ceux-ci ne sont qu’un simple numéro. La député se contente ensuite de se faire la porte parole des plateformes jouant par exemple le chantage à l’emploi, en expliquant que « 40 000 emplois sont en jeu » ou quand elle feint de se préoccuper de l’organisation syndicale des livreurs : les syndicats ne seraient pas représentatifs des livreurs et c’est « autour d’une table qu’ils doivent négocier ». Or tout le monde sait évidemment, que l’organisation collective est déterminante pour imposer un rapport de force. Notons tout de même que la députée emploie le mot « virer » pour parler des livreurs, sous-entendant, malgré elle et contre les délicates recommandations de Deliveroo que c’est bien du salariat déguisé.

Le reportage d’Elise Lucet, comme souvent, permet de révéler aux yeux de tous la manière dont les patrons s’engraissent sur notre dos, dans l’impunité la plus totale malgré le sang qu’ils ont sur les mains.

Cependant, à la fin on aurait aimé savoir où va l’argent pour que les rémunérations soient si basses ? Qui possède Deliveroo et Uber ? Qui envoie des jeunes livrer sous une tempête pour un billet ? A qui profite le crime ? Bref, on aurait aimé savoir qui est vraiment derrière l’algorithme.




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