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Offensive autoritaire

« Terrorisme intellectuel » : Darmanin s’inspire des appels du pied de Chirac à l’extrême-droite

En déclarant cavalièrement en pleine Commission des Lois que c'est Jacques Chirac qui a popularisé le terme de "terrorisme intellectuel", Gérald Darmanin remet en lumière la tentative du RPR de se concilier les électeurs du FN en 1988, en mettant en avant « les valeurs communes à la droite et l'extrême droite ».

LRDN

6 avril 2023

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Texte paru initialement sur le blog Mediapart de LRDN que nous relayons avec son accord.

Dans le cadre de la Commission des Lois qui interrogeait ce matin Gérald Darmanin sur sa gestion du maintien de l’ordre, la députée Elsa Faucillon a posé au ministre de l’Intérieur une longue question qu’elle a conclue par une hypothèse somme toute raisonnable. Pour comprendre la disproportion évidente et l’irrationalité apparente de la politique de maintien de l’ordre actuelle, ne faut-il pas l’inscrire dans un projet politique prêté à Gérald Darmanin ces jours-ci ? Il s’agirait pour le ministre de l’Intérieur de préparer l’après-Macron en réorganisant, à son profit, le camp macroniste en un « bloc de droite 2.0 ».

Hésitante et peu élégante, la réponse du ministre ne rentrera sûrement pas dans le panthéon de l’éloquence parlementaire et des joutes politiques. Au contraire de la question incisive de Faucillon, elle a cependant eu les honneurs d’une reprise sur BFM TV. La transcrire à l’écrit permet de constater quel est le niveau actuel du discours gouvernemental devant les instances parlementaires : « Sur la question de Madame Faucillon… Bon, je lui rappelle d’ailleurs, je sais qu’elle ne connaît pas les oeuvres complètes de Jacques Chirac, c’est d’ailleurs un problème, mais en 1988 Jacques Chirac utilisait déjà le mot terrorisme intellectuel… Voilà ! À moins que Jacques Chirac était d’extrême-droite ? ce qui, ce qui, ce qui, ce qui ? bon, bon… Même Monsieur Ruffin a cité Jacques Chirac récemment ! donc, parlez-en avec lui… Je sais qu’à NUPES c’est compliqué en ce moment mais n’hésitez pas à écouter Monsieur Ruffin. »

Passons sur les bafouillements et l’oubli que l’usage de « à moins que » commande celui du subjonctif : nous ne serions après tout nous-mêmes pas très à l’aise si nous devions aller défendre devant des élus du peuple français le maintien de l’ordre à Sainte-Soline. Passons également sur les insinuations désagréables relatives à l’inculture politique d’une élue de la République et sur les injonctions ministérielles à mieux écouter un de ses collègues masculins qui se contentait d’évoquer le retrait du CPE en 2006. Arrêtons-nous plutôt sur l’argument grâce auquel Gérald Darmanin se sent autorisé à ne pas répondre à la question qui lui est posée par une membre de la Commission des Lois : parler le langage chiraquien protégerait de tout glissement à l’extrême-droite.

Quoique je n’ai pas lu les œuvres complètes de Jacques Chirac qui n’existent d’ailleurs que dans les rêves éditoriaux les plus fous de Gérald Darmanin, une rapide recherche m’a permis de retrouver, dès dimanche matin, dans quel contexte l’alors Premier ministre et candidat au deuxième tour de l’élection présidentielle avait parlé pour la première fois de « terrorisme intellectuel ». Lors d’un meeting à Lille le 3 mai 1988, Chirac déclame à la tribune une mise en accusation reprise en boucle dans les journaux télévisés du soir : « Pourra-t-on contester aux gaullistes le droit de parler de ce qui depuis toujours est à la base même de leur réflexion et de leur action ? La justice sociale, la famille, la patrie, la sécurité des uns et des autres, la liberté. Et par une espèce de censure sournoise que l’on nous imposerait, que de pseudo-intellectuels de gauche ou des politiciens socialistes nous imposeraient, nous n’aurions pas le droit, nous, de dire ce que nous en pensons. Et bien, je ne suis pas disposé, je vous le dis tout de suite, à subir le terrorisme intellectuel d’une gauche que j’estime moralement et intellectuellement décadente ».

De nouveau, passons sur le fait que, pour des raisons historiques évidentes, Charles de Gaulle n’aurait pas nécessairement fait de la famille et de la patrie les deuxième et troisièmes valeurs constitutives du gaullisme. Ne nous formalisons pas non plus du l’usage du conditionnel qui n’est pas du meilleur effet pour convaincre qu’une censure véritable étouffe le camp gaulliste. Contentons-nous de rappeler que le RPR est aussi désireux de débattre de valeurs pendant l’entre-deux-tours de 1988, puisque le 2 mai, Charles Pasqua accorde à Valeurs actuelles une interview « sur les valeurs communes à la droite et l’extrême droite ».

Quelques jours plus tôt, au cours du débat télévisé du 28 avril, François Mitterrand et Jacques Chirac ont abondamment parlé de sécurité et chacun a reproché à l’autre de faire preuve de laxisme à l’égard du terrorisme. Accusant notamment Mitterrand d’avoir amnistié Jean-Marc Rouillan de sa courte peine en 1981, Chirac se veut comme souvent le porte-parole d’une France supposément réduite au silence par le terrorisme intellectuel de gauche : « Mais, moi, je vais vous dire une chose qui, elle, n’est certainement pas contestable, demandez aux Français s’ils préfèrent avoir comme ministre de l’intérieur, Charles Pasqua ou Pierre Joxe, vous serez probablement stupéfait du résultat ! ».

C’est également en se présentant comme l’homme qui dit tout haut ce que les Français pensent tout bas et en agitant de nouveau le spectre du terrorisme intellectuel que Chirac tente de se justifier en 1991, dès le lendemain du discours d’Orléans, d’avoir parlé du « bruit et l’odeur » des familles étrangères polygames qui rendent fou le bon travailleur français résident de la Goutte-d’Or. Aux deux journalistes d’Antenne 2 qui lui demandent s’il est bien raisonnable de rapporter sans filtre ce cas exceptionnel et de présenter au discours indirect libre des témoignages supposément recueillis dans des quartiers difficiles, Chirac persiste et signe : « je demande simplement si dans notre pays, nous pouvons parler aujourd’hui des problèmes d’immigration sans être l’objet d’une espèce de terrorisme intellectuel, si on peut en parler avec des mots vrais, tels que les gens le ressentent ».

En se plaçant sous le patronage intellectuel de Jacques Chirac, Darmanin livre aux moins de trente ans une leçon d’histoire utile et peu rassurante. Avant d’incarner le rempart républicain en 2002, Chirac n’a pas hésité à infléchir son discours à l’extrême-droite pour tenter de remporter une élection présidentielle. En 1988, Jean-Marie Le Pen avait en effet obtenu plus de 14% des voix au premier tour. Goûtant peu à la tentative de captation des électeurs du FN par le RPR, il publie le 4 mai un texte intitulé « Nos valeurs » dont le caractère délirant peut être illustré par une seule citation. En 1988, le FN estime en effet que la principale menace sur l’identité française et l’âme de l’Europe est « le marxisme [qui] agit depuis plus d’un demi-siècle en agent dissolvant de notre civilisation ». Dans sa livraison du mois suivant, Le Monde diplomatique explique avec concision que « ce texte permet de retrouver en quelques pages un condensé du vocabulaire traditionnel de l’extrême droite » qu’Elsa Faucillon reproche à Darmanin de banaliser.

Ce détour historique souhaité par Darmanin permet finalement de rappeler que la droite gaulliste dont le ministre de l’Intérieur se revendique n’a pas attendu la crise des années 2010 pour tenter d’opérer des rapprochements avec le FN. Si le camarade Lordon rapportait hier que « Pasqua [...] avait été lui-même affecté par la mort de Malik Oussekine » en 1986, son « éthos » ancien ne l’a pas empêché d’organiser le 4 mai 1988 une rencontre secrète entre Chirac et Le Pen. Dans Valeurs actuelles, Le Pen va jusqu’à prétendre que le même jour, le ministre de l’Intérieur avait également eu la délicatesse de le prévenir de l’assaut du GIGN sur la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. À titre plus personnel, cette plongée dans la prose chiraquienne au tournant des années 1990 m’aura également convaincue qu’on a raconté aux enfants de 2002 une histoire un peu trop simple. À voir les résultats du FN à la fin du XXe siècle et les inflexions du discours d’une partie de la droite « républicaine » d’alors, il est rétrospectivement étrange que l’arrivée au deuxième tour de Jean-Marie Le Pen ait été jugée impossible par une large partie des Français avant de devenir réalité le 21 avril 2002.


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