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Monde

Renouveau des luttes au pays du jasmin

Vers une nouvelle explosion révolutionnaire en Tunisie ?

Ces dernières semaines, une vague de luttes traverse la Tunisie. Depuis les districts miniers qui sont en grève générale jusqu’aux jeunes diplômés au chômage, également mobilisés, le pays connaît une nouvelle vague d’agitation. La situation pourrait-elle en venir à déboucher vers une nouvelle explosion ?

mercredi 27 mai 2015

Le 13 mai, les grèves des juges et des professeurs de l’enseignement primaire ont paralysé les tribunaux et les écoles dans tout le pays. Près de 67.000 instituteurs ont fait grève pour revendiquer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Le mois d’avant, les professeurs du secondaire l’avaient déjà fait.

Pour sa part, la grève sauvage de cinq jours qu’ont lancé sans préavis les conducteurs de train de la ville industrielle de Sfax et qui a paralysé le système ferroviaire du pays, a été suspendue, « provisoirement », jusqu’au 1er juin, selon un communiqué publié le 18 mai par les grévistes, après un accord avec le syndicat majoritaire, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT). Les conducteurs de train ont menacé de relancer la grève au cas où leurs revendications, notamment l’augmentation du salaire de base, la revalorisation des primes ou encore la réactivation des promotions dès cette année, ne seraient pas satisfaites.

Dans les mines, les syndicats bloquent la production des phosphates, l’une des principales ressources de richesse du pays. A cela s’ajoutent les grèves déclarées par les agents de Transtu (le principal opérateur de transports urbains) pour les 26, 27 et 28 mai ; la grève des agents des stations de péage Mornag prévue pour les 30 et 31 du même mois ; la grève de tous les centres de formation professionnelle pour les 26 et 27 mai et la grève des agents et fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur pour les 19, 20 et 21 mai.

Avec ces grèves, ce sont 474 actions de protestation qui ont été observées au cours du dernier mois en Tunisie, selon les statistiques publiées la semaine dernière par le Forum Tunisien des Droits Economiques et Sociaux. L’ensemble de ces bagarres sont l’expression d’un mal-être social auquel les gouvernements successifs n’ont pas su répondre.

« Dignité » et « Travail »

Metlaoui, Om Lrayes, Mdhila et Redayf, villes de la ceinture minière du sud du pays, sont paralysées depuis le 20 mai par une grève générale. Des centaines d’habitants sont sortis dans les rues pour demander du travail et protester contre le chômage.

Cette action est la poursuite et un saut dans la campagne lancée la semaine dernière avec l’installation de tentes, à Gafsa, pour réclamer « dignité » et « travail ». Une affiche annonce même : « Nous achetons et vendons des diplômes universitaires », clin d’œil au désespoir de beaucoup de diplômés plus de quatre ans après la révolution qui a renversé le dictateur Ben Ali.

Le désespoir de ces secteurs sociaux va croissant et montre l’énorme désenchantement qui existe autour de la fausse « transition démocratique » entamée par le régime et saluée par tous les pays impérialistes comme l’unique exemple existant de changement dans cette région.

« Nous avons épuisé nos options », souligne ainsi Zied Salem, qui a fini ses études universitaires en mathématiques il y a neuf ans, mais qui gagnait sa vie de la contre-brande jusqu’à ce que la répression gouvernementale mette fin même à cela. « Après la révolution, nous avions un rêve, mais aujourd’hui, ce rêve est brisé ». Selon Salem, les leaders démocratiquement élus en Tunisie risque courent le risque de subir le même sort que Ben Ali. « S’ils ne nous donnent pas du travail rapidement, nos vies seront encore plus sombres. Nous allons nous révolter et les expulser », conclut ainsi Salem, qui a planté sa tente devant le bureau de la compagnie des phosphates.

Des paroles qui résonnent lorsque l’on sait que le processus révolutionnaire en Tunisie et dans le monde arabe a éclaté à la suite de l’immolation de Mohamed Bouazizi, en décembre 2010, pour protester contre l’arbitraire des autorités locales.

Une crise de l’autorité de l’Etat

Cette contestation sociale croissante montre les difficultés du gouvernement à contenir le mécontentement économique et social alors que les ajustements économiques pèsent durement. Cependant, les augmentations salariales attribuées aux professeurs du secondaire et travailleurs du service public obligeront l’Etat à s’endetter encore plus pour les respecter. Parallèlement, ces luttes ont encouragé d’autres catégories sociales, ravivant un processus qui n’a pas l’air de s’arrêter.

Le plus grave, pour la bourgeoisie, c’est qu’une crise de l’autorité de l’État ne se manifeste. C’est ce dont rend compte El Watan décrivant l’attitude du gouvernement devant les grévistes : « (…) le gouvernement a décrété, vendredi dernier, un ordre de réquisition à l’encontre [des cheminots], les rendant passibles de poursuites pénales s’ils maintiennent cette grève non reconnue par la puissante centrale syndicale UGTT ». « ’La poursuite de la grève, malgré la réquisition des employés et la non-reconnaissance du mouvement par l’UGTT, reflète les difficultés rencontrées par l’Etat à imposer son autorité », souligne El Watan en citant le secrétaire général du parti Al Massar, Samir Taïeb.

Le même flottement de l’Etat est observé au niveau du bassin minier de Gafsa, qui entame sa troisième semaine de fermeture globale de toutes les mines de phosphate et des usines d’acides phosphoriques de la région, qui constituent la principale richesse minière du pays. Le chef du gouvernement, Habib Essid, a effectivement annoncé, vendredi dernier, de nombreuses mesures sociales et économiques en faveur des localités du bassin minier pour palier le chômage, la pauvreté et marginalisation qui frappent cette région. Le problème, selon Samir Taïeb, c’est que « des promesses ont été données par les trois gouvernements installés après Ben Ali (Jebali, Laârayedh, Jomaâ), sans être réalisées. »

L’opposition commence à s’inquiéter : « Si le gouvernement ne prend pas de mesure concrète dans les prochaines deux semaines, la situation peut être plus compliquée et il se peut que nous ne puissions pas la contrôler » affirme Ammar Amroussia, chef du parti Front populaire.

Un test difficile pour le régime « post-révolutionnaire » tunisien : le rôle-clé de l’UGTT

La Tunisie a été le berceau du Printemps arabe. Avec l’Egypte, il s’agit du pays dans lequel la classe ouvrière plus ou moins organisée a agi comme une véritable force. Après le renversement de Ben Ali, en janvier 2011, une grande période d’instabilité politique, de démonstrations et de grèves, s’est ouverte et a finalement mis fin au gouvernement de transition composé de figures de l’ancien régime.

En octobre 2011, les élections pour l’Assemblée constituante ont eu lieu, révélant une carte politique très fragmentée, avec un relatif avantage pour le parti islamiste Ennahda qui a formé un gouvernement provisoire avec trois partis laïcs majoritaires. Mais la situation est devenue de plus en plus instable, caractérisée par une polarisation croissante entre les partis laïcs et les partis islamistes et la poursuite de la détérioration des conditions de vie des classes populaires.

En 2013, Chokri Belaid, syndicaliste de gauche radicale, a été assassiné. Ce crime politique a provoqué une vague de protestions, y compris une grève générale, et a accéléré l’affrontement entre les secteurs laïcs et islamistes. L’abdication du pouvoir des islamistes a permis une sortie politique dans laquelle l’UGTT a joué un rôle clé.

La nouvelle Constitution a été récemment approuvée en 2014. A l’issue des élections d’octobre l’an dernier, le parti bourgeois libéral et laïc Nidda Tounés l’a emporté sur Ennahda. Finalement, début 2015, un gouvernement de coalition entre les laïcs et les islamistes modérés s’est formé, à la tête duquel se trouve un ancien fonctionnaire de Ben Ali.

C’est ce nouveau gouvernement qui se trouve aujourd’hui devant un test social difficile dans le cadre d’une situation économique qui empire. Les éléments mentionnés, ici, vont-ils effectivement conduire à une nouvelle explosion révolutionnaire ? Rien n’est sûr. En revanche, le fait que le nouveau gouvernement, à quelques mois de sa formation, est déjà si contesté par pareille mobilisation démontre une fois encore la vitalité des masses et du mouvement ouvrier tunisien malgré les coups durs et les désillusions.

La formation d’une aile révolutionnaire capable de succéder à la direction centrale de l’UGTT, cette centrale syndicale énorme et puissante qui joue un rôle important dans le pays depuis l’indépendance et dont le poids et le rôle politique et revendicatif sont allés croissants depuis la chute de Ben Ali, est une question clé dans les prochaines semaines. Son rôle, à la fois dans l’expression de la radicalité des secteurs en lutte et des régions et dans le contrôle de ceux-ci, évitant soigneusement l’affrontement direct avec le pouvoir, est un facteur clé pour expliquer pourquoi le processus révolutionnaire en Tunisie a pu être dévié par des méthodes de réaction démocratique à la différence de l’Égypte et du coup d’Etat contre-révolutionnaire des militaires.

Surmonter cette direction bureaucratique et élargir l’UGTT jusqu’aux travailleuses femmes et aux salariés du privé, la transformant de l’UGTT en un véritable contre-pouvoir ouvrier et populaire, voilà les tâches centrales dans la prochaine période : pour que les nouveaux symptômes de réveil révolutionnaire des masses tunisiennes ne soient pas à nouveau frustrés ou mis en échec.

21/05/15




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