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Notre classe

Deux semaines de combat payantes

Victoire des Leroy Merlin : c’est par la grève qu’on augmente nos salaires !

« Tout augmente sauf les salaires ! ». Le 17 novembre, les salariés de Leroy Merlin refusent ce constat et entament une grève. Deux semaines plus tard, la direction concède des augmentations d'un minimum de 65€. Une mobilisation inédite dans cette enseigne, qui montre la voie pour imposer des augmentations salariales partout dans le pays.

mardi 7 décembre 2021

Crédits photo : Alain JOCARD AFP/Archives

A Leroy Merlin, la plupart des travailleurs gardaient un goût amer du début de la pandémie. Ceux-ci étaient venus travailler malgré la peur du virus et avaient même dû assumer la charge de travail supplémentaire, puisque les magasins de bricolage étaient littéralement pris d’assaut par les clients à ce moment-là. Or, après leur avoir promis de la reconnaissance, les patrons de l’enseigne de bricolage proposaient à la rentrée 2% d’augmentations de salaires, avec un minimum de 40€ brut cette année, lors des NAO (Négociations Annuelles Obligatoires).

Des miettes, mais en plus des miettes mal réparties comme l’ont souligné les salariés. Les plus petites augmentations seraient en effet laissées à ceux qui ont déjà les plus bas salaires. Un syndicaliste CGT expliquait ainsi en novembre ce que donnerait cette proposition : « 40 €/mois pour un magasinier d’entrepôt gagnant 1 645 €, 90 €/mois pour un chef de secteur payé 4 500 € et 140 € pour un directeur de magasin. [...] Il aurait fallu un talon fort. Un employé n’a pas à être traité différemment d’un cadre ». Autrement dit ce sont ceux d’en bas, ceux qui ont les plus bas salaires, ceux qui n’ont pas pu télétravailler, que la direction entendait le moins considérer.

De quoi faire exploser la colère pour de nombreux salariés qui pointent le niveau de leurs salaires. « Je touche 1 235 euros net par mois et j’estime que ce n’est pas à la hauteur du travail que je fais. C’est inacceptable. » expliquait ainsi Cyril, un gréviste de 55 ans. Bob, intérimaire à l’entrepôt de Valence, touche 1251€ net par mois : « Les fins de mois sont difficiles. Ce n’est pas évident, je paye un loyer de 650 euros et j’ai deux enfants. Heureusement que ma femme travaille ».

Une grève de la première ligne pour les salaires

Cette colère par en bas a poussé le 9 novembre les quatre syndicats à refuser de signer cet accord et à se réunir en intersyndicale CFTC, CGT, CFDT, FO pour exiger de nouvelles négociations. Dans ce cadre, le 17 novembre, l’entrepôt de Valence se met en grève, suivi par Réau et Dourges. Bientôt, ce sont la moitié des 140 établissements qui participent au mouvement. Débrayages, grèves, blocages ou barrages filtrants, les salariés s’organisent dans chaque entrepôt et le mouvement prend de l’ampleur. La direction fait la sourde oreille.

Pourtant, les revendications salariales restent minimales. Comme le dit un gréviste : « on ne demande que des miettes. On ne demande pas de doubler les salaires ». « On se bat pour avoir 40 euros en plus par mois sur ce que la direction promet. 40 euros pour décharger du carrelage et des containers » s’exaspère Bob. Autrement dit, une revendication de 80€ brut minimum d’augmentation, à laquelle s’ajoute la demande de rembourser la moitié des jours de grèves et une prime plus égalitaire, étant donné que les primes les plus fortes sont encore une fois distribuées à ceux qui ont déjà les plus hauts salaires.

Face au mépris des patrons, la colère est immense. Un salarié tente même de s’immoler par le feu à Valence, avant d’être stoppé par ses collègues ! « Je n’ai plus rien à perdre », explique-t-il « Heureusement qu’il y avait des collègues pour me stopper. Mais à un moment donné, tu ne tiens plus. Mon salaire n’a pas bougé individuellement depuis 11 ans. » Au-delà de ce geste de désespoir, pour beaucoup c’est la première grève. « C’est historique chez Leroy Merlin. Il y a plus de non-syndiqués que de syndiqués dans le mouvement » décrit Karim Bachiri, délégué syndical CGT.

Après deux semaines de combat, victoire des grévistes

Durant les dix premiers jours de grève, la direction fait la sourde oreille, pariant sur l’épuisement du mouvement. Celle-ci osait même insinuer dans les médias que ses salariés étaient bien payés : « nos collaborateurs sont payés au moins 15 % au-dessus du SMIC. Nous sommes peut-être l’entreprise du secteur la mieux-disante. »

Mais face à la détermination des salariés, celle-ci a dû changer de posture. Forcés de revoir leur copie, les dirigeants de Leroy Merlin proposent une réunion pour le 30 novembre. C’est lors de cette rencontre que sera acté l’accord final, actant une hausse de salaires de 65€ brut minimum, ainsi qu’un doublement de l’indemnité inflation prévue pour décembre par le gouvernement, qui passe donc de 100 à 200€. 65€ : une belle victoire par rapport aux 40€ sur lesquels ne voulait pas lâcher la direction. Mais celle-ci aura quand même eu la mesquinerie de ne pas accorder les 80€ demandés.

Une victoire « de l’intersyndicale » ou des grévistes ?

Dans un article de bilan du conflit, l’Humanité titre « Mobilisation. A Leroy Merlin, l’intersyndicale arrache la victoire ». L’auteur note notamment : « La direction a beau se dire » fière » du résultat obtenu, c’est bien l’intersyndicale qui a arraché, mardi soir, l’accord établissant une augmentation salariale. »

Et pourtant, sans l’énorme colère par en bas, sans leur volonté d’en découdre, l’intersyndicale ne serait même pas née. Comment expliquer sinon qu’un syndicat comme la CFTC, syndicat majoritaire dans l’entreprise, ne se soit pas contenté de signer l’accord proposé plutôt que de rallier les autres syndicats dans la perspective d’une grève ? La CFTC est connue dans les différentes enseignes du groupe Mulliez pour être un syndicat du côté du patron, accompagnant ses mesures et même sa répression quand c’est nécessaire comme le notait G. Laplatine, délégué syndical central CFDT à Auchan, en 2014.->https://labrique.net/index.php/thematiques/enquetes-et-infos/350-chez-les-mulliez-la-carotte-et-le-baton-ou-tout-l-art-de-faire-rentrer-les-medias-dans-sa-cour]

Si ce « système CFTC » a été bousculé à Leroy Merlin, c’est par la rage et la combativité que les grévistes ont montré, comme nous l’avons décrit plus haut. Une rage dont on peut penser qu’elle aurait pu faire encore plus mal à la direction. Quand fin novembre, celle-ci commençait à reculer en proposant une nouvelle réunion, l’intersyndicale a en effet décidé sur le champ de lever tous les blocages d’Ile-de-France et d’assouplir les autres, pour « montrer un signal fort » et « sortir rapidement du conflit social ». Le tract est d’ailleurs explicite sur la stratégie : « le dialogue est et sera toujours notre moyen d’action principal et prioritaire ».

Pourtant, la colère était encore bien présente face à une augmentation relativement limitée par rapport à ce que touchent cadres et dirigeants de l’entreprise. Médiapart note ainsi : « Selon les syndicats, en 2019, les stock-options reversées à 144 personnes s’élevaient à 18 millions d’euros. Huit hauts cadres auraient reçu, en plus, plus de 2,56 millions d’actions gratuites. Enfin, le montant global des dix plus gros salaires 2020 serait de 2,69 millions d’euros. Interrogée sur ces sommes astronomiques, la direction ne dément pas. » Une colère qu’il aurait été possible de porter jusqu’au bout pour arracher des augmentations bien plus importantes.

On imagine ici aisément l’influence des syndicats comme la CFTC dans le choix de mettre fin au mouvement, bien que les dirigeants de la CGT n’aient pas incarné une stratégie alternative. « On ne sait pas ce qu’il faut en attendre, mais c’est un premier pas et on a levé le pied. La marchandise circule à nouveau », déclarait par exemple Romain Coussin, délégué central CGT. « Nous avons donc réussi à canaliser le mécontentement existant au sein de l’entreprise » dira même maladroitement un autre élu CGT.

En tous les cas, la victoire est avant tout celle des grévistes. Une victoire qui, dans un contexte où la question des salaires est devenue la priorité absolue d’une majorité d’entre nous, devient un exemple pour tous les travailleurs et travailleuses. Les Leroy Merlin ont montré la voie, les directions syndicales doivent prendre acte et préparer un grand combat pour les salaires. Alors que des grèves inédites se sont multipliées ces dernières semaines, non seulement à Leroy Merlin, mais aussi dans des entreprises peu habituées à ces conflits comme Décathlon, Sephora, Labeyrie, Arrivé Maitre-Coq, ou encore dans l’aéronautique comme à Daher ou aux Ateliers de Haute-Garonne, la colère existe et doit être coordonnée et étendue.

Une colère avec laquelle il faudra par ailleurs dialoguer avec des revendications radicales sur le terrain du pouvoir, à l’image de celles que défend Anasse Kazib et Révolution Permanente dans la campagne présidentielle : 300€ d’augmentation pour l’ensemble des salaires et minimas sociaux, SMIC à 1800€ net, indexation des salaires sur les prix. Des mesures essentielles pour refuser que les travailleurs ne continuent à payer la crise, et pour s’attaquer enfin aux profits faramineux des grandes entreprises.




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