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Ce qui nous attend…

Géopolitique de la guerre civile en Syrie

Publié le 24 août 2016

Des alliances qui évoluent au fil des combats, un feuilletage de conflits multiples, à la fois religieux, ethniques, sociaux et géopolitiques : voilà ce qui caractérise la guerre civile en cours en Syrie et qui semble remettre en cause la prémisse la plus élémentaire de tout conflit, à savoir distinguer les « amis » des « ennemis ». Mais ce qui se joue en Syrie en dit long, également, sur la situation internationale.

Claudia Cinatti

Les protagonistes du conflit

D’un côté se trouve le régime despotique de Bachar al Assad appuyé par ses alliés, en l’occurrence la Russie, l’Iran, le Hezbollah libanais et les milices chiites iraquiennes.
De l’autre se trouvent les « rebelles ». Il s’agit, en réalité, d’un éventail assez composite de dizaines de groupes, qui laïques, qui islamistes, qui modérés, qui salafistes, et qui se disputent parfois le contrôle territorial des zones qui sont sous leur coupe. Au sein de cette opposition anti-Assad les principales forces sont l’Armée Syrienne Libre, appuyée par les Etats-Unis notamment, l’Armée de la Conquête, à savoir l’ancien Front al Nosra, lié à Al Qaïda et soutenu par l’Arabie Saoudite et le Qatar, et, bien entendu, l’Etat Islamique, qui a réussi à s’étendre des deux côté de la frontière syro-iraquienne et a refondé le « Califat ».
Le troisième acteur est la minorité kurde de Syrie. Le Parti de l’Union Démocratique (PYD), branche syrienne du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) d’Oçalan y est prédominant. La position du PYD a été, dans un premier temps, ambiguë vis-à-vis du régime syrien après 2011. La minorité kurde a de tout temps été persécutée et opprimée sous le régime du parti Baas, au pouvoir à Damas. Néanmoins, au fil du conflit, al Assad a progressivement laissé le contrôle du Rojava, le Kurdistan syrien, frontalier avec la Turquie, au Nord, aux mains des combattants kurdes, de façon à redéployer ses efforts contre les autres groupes rebelles. Les Kurdes, eux, ont concentré leurs efforts contre les agents de la Turquie et contre l’Etat Islamique, ajustant leurs alliances tactiques à ces objectifs, ce qui a, parfois, conduit à une collaboration objective avec l’armée du régime.

Le rôle de Daech dans la guerre

Depuis août 2014, le conflit est surdéterminé par la guerre contre l’Etat Islamique, dans le cadre de la coalition pilotée par les Etats-Unis, et cette guerre se mène autant en Iraq qu’en Syrie.
De leur côté, la Turquie et la Russie combattent, toutes deux, Daech, mais à partir de positions opposées dans le cadre de la guerre civile. En réalité, Moscou a utilisé la « guerre contre le terrorisme » pour renforcer la position du régime de Assad en bombardant les rebelles, y compris ceux qui sont les plus proches des Etats-Unis. Ankara a maintenu, tout d’abord, une politique de bon voisinage avec Daech. L’Etat Islamique était fonctionnel au principal objectif de la Turquie, à savoir éviter que ne surgisse à sa frontière Sud une nouvelle entité kurde autonome.
Mais à ces conflits croisés se rajoutent également des conflits sous-jacents plus structurels, avec, d’un côté, la « guerre froide » que se livre l’Iran et l’Arabie Saoudite et, de l’autre, les tensions entre les Etats-Unis et la Russie.

Un véritable bourbier

Il ressort de la situation un enlisement catastrophique tant sur le plan militaire que diplomatique.
Assad ne peut gagner la guerre mais la Russie et l’Iran l’ont remis en selle. Moscou et Téhéran ont permis au régime de se maintenir à Damas et dans ses bastions côtiers, d’où il tente des contre-offensives contre les positions des rebelles.
Le siège d’Alep, la capitale économique du pays, est assez paradigmatique de cette situation. Le sort de la ville, à forte valeur stratégique et symbolique, pourrait déterminer à lui seul l’issue de la guerre civile. Bien qu’Alep se soit jointe tardivement au soulèvement contre le régime, la ville est devenue l’un des principaux centres de l’opposition à Assad. Depuis 2012, la ville est divisée en deux : l’Ouest est dominé par le gouvernement alors que l’Est est aux mains des rebelles, notamment de l’ASL et de l’ex Front Al Nosra, pourtant rivaux. Les YPG, les milices kurdes qui opèrent dans le cadre des Forces Démocratiques Syriennes, front constitué et appuyé par les Etats-Unis, disputent quant à elles certaines poches kurdophones au Nord de la ville. La coalition pro-Assad a décidé d’en finir avec ce statu quo mais sans succès jusqu’à présent. Fin juillet, l’armée syrienne, appuyée par l’aviation russe et les milices chiites venues d’Iraq, du Liban et d’Iran, ont lancé une offensive militaire sans précédent. Les combats ont coupé les bastions rebelles de leurs bases d’approvisionnement, prenant en otage près de 300.000 civils. Début août néanmoins, les rebelles ont réussi à briser l’étau avec l’appui du Front pour la Conquête du Levant, à savoir l’ancien Front Al Nosra, qui a rompu formellement avec Al Qaïda avec la bénédiction d’Al Zawairi, l’homme fort du réseau djihadiste.
Une situation similaire se joue à Hasaka, dans le Nord-Ouest du pays, où le statu quo entre milices kurdes et forces pro-régime a été rompu alors qu’elles se partageaient jusqu’à il y a peu le contrôle de la ville. Pour la première fois depuis le début de la guerre, l’armée syrienne a lourdement bombardé des positions tenues par les YPG. Cet affrontement est potentiellement très dangereux car il pourrait entraîner dans son sillage les Etats-Unis et la Russie, ce qui pourrait changer le caractère de la guerre en cours.

Renversement d’alliances. La photo et le film

La guerre civile en Syrie laisse voir les transformations et les réalignements géopolitiques en cours. Il s’agit d’éléments encore instables, certes, mais qui pourraient se consolider alors que se précise la faiblesse du leadership nord-américain.
N’ayant pas choisi l’option militaire, à l’exception des bombardements aériens, la politique de l’administration Obama consiste à chercher une issue diplomatique au conflit. C’est ce à quoi s’est essayé John Kerry à travers les sommets (ratés) de Genève et les tentatives de coordination militaire avec la Russie, en dépit de l’opposition du Pentagone (ce qui indique les divisions existantes au sein même du camp démocrate). Le problème de cette option, pour Washington, est que c’est Moscou qui possède les clefs des négociations et que tout prolongement du conflit joue en faveur du Kremlin. Cet avantage, Poutine le tire davantage de la faiblesse des Etats-Unis que de la puissance toute relative de la Russie. Les Etats-Unis, donc, ne peuvent concéder une victoire trop facile à la Russie mais ne peuvent pas non plus dissimuler le fait qu’en refusant l’option d’une intervention au sol, c’est la Russie qui a déjà gagné la guerre, à moins que les conditions sur le terrain ne changent du tout au tout.
Une autre source d’inquiétude pour Washington a trait à la collaboration entre la Russie et l’Iran. Téhéran a en effet permis, pour la première fois depuis la Révolution de 1979, l’utilisation par une puissance étrangère de bases aériennes dans le pays. Le rapprochement entre Téhéran et Moscou dépasse, également, le simple conflit syrien. Mi-août, une rencontre tripartite entre l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Russie s’est tenue à Bakou afin de discuter d’un couloir commercial entre les trois pays. Par ailleurs, même si les intérêts de Moscou et de Téhéran peuvent être divergents dans le reste du Moyen-Orient et que la Russie ne souhaite pas être entrainée dans le conflit sunnites-chiites, le Kremlin souhaiterait que l’Iran intègre l’Organisation de Coopération de Shanghai, un forum de pays non-occidentaux que la Russie dirige aux côtés de la Chine.

La Turquie, de son côté, qui a longtemps été l’un des principaux soutiens des anti-Assad, vient de reconsidérer l’ensemble de sa politique au vu des échecs accumulés. En effet, le conflit syrien représente, pour Ankara, 2,5 millions de réfugiés sur son sol et lui a coûté 20 milliards de dollars. Pour certains analystes, la Turquie se trouve dans la même situation que le Pakistan vis-à-vis de l’Afghanistan : l’Etat Islamique s’est transformé en un problème interne pour Ankara et Daech essaiera par tous les moyens de faire payer le prix fort pour l’abandon de sa politique de tolérance à son égard. C’est ce que l’on retrouve derrière la succession d’attentats, ces derniers moins, en Turquie.
Le président Erdogan, par ailleurs, est sorti renforcé de la séquence du coup d’Etat raté de juillet. Cela lui a permis de consolider un peu plus son régime autoritaire, de liquider des opposants et d’intensifier le combat contre les Kurdes. Le niveau de popularité d’Erdogan atteint, selon certains médias, plus de 67%, ce qui lui donne davantage de marge de manœuvre pour poursuivre avec les purges au sein de l’armée, l’administration, les médias et les universités.

Sur le plan international, à travers son rapprochement de Moscou et de Téhéran, Ankara essaye de briser l’isolement dans lequel le pays s’était enferré, notamment à la suite de l’épisode de l’avion russe abattu dans l’espace aérien turc. Parallèlement, les rapports entre la Turquie et son allié historique, les Etats-Unis, sont au plus mal. Erdogan est persuadé que l’administration américaine se trouve impliquée dans la tentative de coup d’Etat du 15 juillet ou, a minima, a laissé faire les gülénistes, leur leader, Fetullah Gülen, se trouvant exilé aux Etats-Unis. A la veille de son voyage à Moscou, Erdogan s’est d’ailleurs fendu d’un discours à la rhétorique très anti-américaine.

Néanmoins, il reste à voir si Erdogan saura manœuvrer entre la Russie et les Etats-Unis ou restera pris en étau entre les deux poids-lourds. Par ailleurs, tant les purges en cours au sein de l’armée que l’intensification de l’intervention militaire (en Syrie, dans le Kurdistan turc, contre l’Etat Islamique, etc.) pourrait affaiblir les Forces Armées turques et, par ailleurs, rien n’indique qu’Ankara veuille réellement revoir son alliance stratégique avec Washington et avec l’OTAN. La visite officielle du vice-président étatsunien Joe Biden a pour but de renouer des liens distendus.

Néanmoins, les élections présidentielles américaines à venir rajoutent une couche d’incertitude. Personne ne sait ce dont serait faite une politique étrangère décidée par Donald Trump en cas de victoire, peu probable, du candidat républicain. Ce dernier a passé son temps, ces dernières semaines, à faire l’éloge de Poutine et s’est même interrogé à haute-voix sur la possibilité de recourir aux armes nucléaires pour rayer Daech de la carte… En revanche, en cas de victoire démocrate, Hilary Clinton a déjà annoncé qu’elle serait beaucoup plus interventionniste qu’Obama. Ce n’est pas un hasard si elle est classée parmi les faucons du camp démocrate.

Ce qui nous attend…

Les guerres civiles réactionnaires telles que celles qui secouent la Syrie ou le Yémen, les interventions impérialistes, la restauration de régimes dictatoriaux, comme en Egypte, l’apparition de phénomènes aussi aberrants que l’Etat Islamique sont le sous-produit de la défaite des soulèvements des Printemps arabes, à l’exception partielle de la Tunisie. En revanche, il ne s’agit plus de problèmes proche et moyen-orientaux. Les conséquences de cette situation se font sentir jusqu’en Occident, notamment dans les pays où résident d’importantes communautés arabo-musulmanes. La crise des réfugiés pour l’Union Européenne, la succession d’attentats terroristes atroces en Belgique, en France et dans d’autres pays sont autant de symptôme des secousses géopolitiques proche et moyen-orientales. C’est ce qui permet de justifier tous les virages autoritaires, à commencer par celui de François Hollande et de son gouvernement, de même que le renforcement de l’extrême droite qui tente de tirer profit de la situation pour prôner des « solutions » racistes et ultra-réactionnaires.

Voilà donc les signes avant-coureur de la nouvelle situation de convulsions sociales et politiques que nous traversons, une séquence qui sera marquée par les tournants césaristes pour la bourgeoisie, par les guerres mais également par les révolutions.

Trad. CT.