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Monde

Fin de conflit ?

Guyane. Accord signé ce vendredi après sept semaines de mobilisation

La mobilisation historique du peuple guyanais vient, au moins partiellement, de payer. Après onze heures de négociations dans la nuit de jeudi à vendredi, les porte parole du collectif « Pou la Guyan dékolé » annonçaient la signature d'un accord de fin de conflit pour le début d'après-midi, heure locale. Ils ont obtenu 3,2 milliards d'euros de la part de l'Etat pour financer un plan d'urgence, soit 2,1 milliards de plus que ce qui avait été proposé par la Ministre des Outre Mer le 2 avril dernier.

Retour sur sept semaines de mobilisation : une chronologie

Avant de détailler les éléments connus à ce stade de l’accord qui vient d’être signé, ce dénouement au moins partiel donne l’occasion de revenir sur sept semaines d’une mobilisation historique.

Mercredi 22 février : première manifestation du collectif des « 500 frères contre la délinquance ». Dirigé par un ancien policier, remarqué pour ses méthodes fortes, ce collectif représente au sein de la mobilisation qui démarre un mois plus tard un secteur spécifique et réactionnaire, centrant ses revendications sur la thématique de la sécurité.

Semaine du 14 mars : grève des salariés de Endel, principal transporteur de la fusée Ariane. Ils sont rejoints par ceux d’EDF, ainsi que par les travailleurs du centre de santé de Kourou, commune où se trouvent les installations aérospatiales

Lundi 20 mars :Le mouvement s’étend, notamment dans l’éducation. Blocage du grand port maritime de Guyane et premiers barrages. Le rectorat ordonne la fermeture des écoles.

Mercredi 22 mars  : le lancement de la fusée Ariane 5 est ajourné. Il le sera à nouveau la semaine suivante du fait de la généralisation de la mobilisation, puis sine die.

Samedi 25 mars : les grévistes et les différents collectifs qui se créent refusent de négocier avec la délégation de représentants locaux des autorités. Fondation du collectif « Pou la Guyan dékolé ».

Lundi 27 mars : début de la grève générale, appelée par 37 syndicats regroupées dans l’Union des travailleurs de Guyane. Les barrages s’étendent et se massifient, bloquant 21 des 22 communes du pays. Les barrages servent de lieux de discussion et d’élaboration des revendications, qui touchent à toutes les souffrances du peuple Guyanais : routes, électricité, éducation (avec la demande de construction de 10 collèges et 5 lycées, l’ouverture de nombreux postes et la reconnaissance des langues locales), santé (contre la privatisation de l’hôpital de Saint-Laurent du Maroni, pour des embauches et des infrastructures), terres, reconnaissance des droits des populations autochtones, sécurité, culture, etc.

Mardi 28 mars  : mobilisation historique pour les manifestations organisées à Cayenne (15000 personnes) et Saint-Laurent du Maroni (5000), les plus grosses depuis la départementalisation dans un territoire qui compte 300 000 habitants. Le gouvernement décide de l’envoi d’une délégation ministerielle, avec le Ministre de l’Intérieur Matthias Fekl et la Ministre des Outre-Mer Ericka Bareigts.

Mercredi 29 mars  : les négociations entre une délégation issue du mouvement et la délégation interministérielles échouent, cette dernière refusant de les mener en présence de la presse et ne formulant que des propositions minimales.

Dimanche 2 avril  : mobilisation massive autour de la Préfecture de la Guyane à Cayenne, encadrée par les 500 frères. Les négociations qui s’y tiennent, partiellement en présence de la presse, s’interrompent après la proposition d’un plan de 1 milliard d’euros par le gouvernement, qui rejette la majeure partie des revendications du mouvement et concerne essentiellement des mesures sécuritaires (installation d’un bataillon de gendarmerie mobile et renforcement des effectifs existants, construction d’un tribunal de grande instance et d’une prison à Saint-Laurent) et en faveur du patronat local (notamment des contrats de construction). Ce dernier, satisfait, se retire de la mobilisation et se met à prôner la levée des barrages. Ces derniers tiennent néanmoins.

Mardi 4 avril :La mobilisation se durcit. 10 000 manifestants partis de Cayenne se dirigent vers Kourou, pour dénoncer la concentration des moyens alloués à la Guyane vers ce site stratégique pour l’impérialisme français et revendiquer 2 milliards d’euros supplémentaires pour répondre aux revendications populaires. 300 manifestants occupent temporairement le centre spatial, avant d’en partir dans la nuit.

Dimanche 9 avril : après une semaine pendant laquelle la mobilisation s’est maintenue à plein régime malgré les pressions du gouvernement comme du patronat local satisfait du premier plan, 2000 personnes sont rassemblées à Cayenne pour exprimer leur détermination. Les barrages sont maintenus pour la semaine.

Jeudi 13 avril :levée temporaires des barrages pour le weekend, décidée par une assemblée générale du collectif « Pou la Guyan dékolé », sur fond de manipulations du gouvernement.

Lundi 17 avril :les barrages reprennent, toujours autour de la revendication de 2 milliards d’euros supplémentaires pour le plan d’aide. L’ensemble de la bande côtière reste bloquée, même si le passage des piétons et des cyclistes est désormais permis.

Vendredi 21 avril  : signature du nouvel accord avec le gouvernement par le collectif « pou la Guyan dékolé ». Les barrages sont levés.

Signature et levée progressive des barrages

« Je rappelle que Monsieur Cazeneuve disait il y a encore quelques jours que demander deux milliards d’euros supplémentaire était irréaliste. Aujourd’hui c’est tellement irréaliste que c’est acté ». Ces mots sont ceux de Dany Rimane, les traits tirés par la fatigue après une longue nuit de négociation, devant la préfecture de Guyane à Cayenne. Actée, la signature de l’accord l’est bel et bien, sans être encore réalisée au moment où s’exprime le porte-parole du collectif « Pou la Guyan dékolé ». Rendez-vous avait en effet été donné à 14h (19h à Paris) pour la signature définitive, qui a donc eu lieu après un moment de repos et de relecture du texte. Le texte a ainsi été paraphé, en plus de Davy Rimane, par les quatre parlementaires, le président de la Collectivité Territoriale de Guyane, le président de l’Association des Maires, et enfin le préfet.

Signe de la force vivante de la mobilisation, tout au long de ce processus de négociation des centaines de Guyanaises et de Guyanais étaient rassemblées devant la préfecture, chantant des slogans comme « Nou bon ké sa » (« ça suffit »), « dé-ter-mi-nés », « mo-bi-li-sés » ou encore « Préfet il faut signer ». Annoncée dès le matin par le président du Groupement des transporteurs de Guyane (une association patronale), qui pour sa part la souhaitait en fait depuis déjà près de trois semaines, la levée des barrages a en fait été très progressive, et ce vendredi soir on apprenait que le collectif Toukans maintenait toujours le sien à Cayenne. Les milliers de personnes mobilisées depuis près de deux mois sur ces barrages, qui ont été le cœur du rapport de force constitué par le mouvement, se méfient en effet légitimement d’un accord qui pourrait contenir des pièges, et notamment la remise d’un certain nombre de revendications populaires à un processus ultérieur dénommé « projet Guyane » et dont les contours sont encore flous.

L’accord en quatre points clés

Si le texte de l’accord n’a pas été publié, on sait d’ores et déjà qu’il porte sur quatre points clés qui viennent compléter le premier plan négocié le 2 avril, et qui avait pour sa part contenté essentiellement le patronat local ainsi que les revendications sécuritaires. Ce nouveau volet comprend donc d’abord un plan d’investissement de 2,1 milliards d’euros, notamment pour la santé et l’éducation, pour lesquels les Guyanais revendiquaient des infrastructures (dix collèges et 5 lycées, des centres de soins dans les villages, le maintient dans la sphère publique de l’hôpital de Saint-Laurent du Maroni, etc) et la création des très nombreux postes manquants. Un comité de suivi, dont le collectif « Pou la Guyan dékolé » sera partie prenante, est prévu par l’accord.

Le second volet concerne l’ensemble des revendications foncières portées par le mouvement. L’Etat a dû céder sur la rétrocession de 250 000 hectares de terres à la Collectivité territoriale de Guyane. Il s’engage aussi à rétrocéder les 400 000 hectares dont avaient été historiquement dépossédés les peuples autochtones de Guyane, mais, selon les informations disponibles pour l’instant, ce point n’a pas fait l’objet d’un engagement de durée pour sa mise en œuvre.

Vient ensuite la question de l’évolution du statut de la Guyane, un point stratégique en ce qu’il est sous-tendu par la question clé du statut de la Guyane comme colonie française contemporaine. Ce changement de statut, discuté depuis quelques semaines déjà, est loin néanmoins de signifier la fin de cette tutelle, et très peu d’informations ont jusque là été fournies sur son contenu exact.

Enfin, l’accord stipule également que les autorités s’engagent à ne poursuivre aucune des personnes mobilisés au cours de ce mouvement historique, et ce pour toute la période allant de février dernier à ce vendredi 21 avril. Il s’agit d’un point clé, l’Etat français pouvant être tenté de réprimer à postériori, par des attaques en justice, ceux et celles qui ont manifesté, ont tenu les barrages ou ont occupé le port maritime ou le centre spatial de Kourou, pour casser la dynamique militante et de politisation qui s’est fait jour.

Rester vigilant. Une victoire revendicative partielle pour un mouvement historique

L’Etat français a donc, à travers cet accord, a du céder comme jamais il ne l’avait fait dans l’histoire de la Guyane, qui est celle d’une colonie esclavagiste peu à peu devenue l’un des lieux clés du dispositif maritime et spatial de l’impérialisme français. C’est le résultat d’une mobilisation exemplaire, d’abord par le nombre (le collectif « Pou la Guyan dékolé » estime que 50 000 Guyanais ont pris part directement à la mobilisation, sur les 300 000 habitants du territoire !), mais ensuite par sa détermination. Une mobilisation qui a évolué, exprimant d’abord un conglomérat de revendications issues de toutes les classes sociales du pays, celles du patronat local voisinant les demandes populaires, avant de tenir malgré le retournement de ce premier acteur vers le camp des autorités une fois de nouveaux contrats obtenus. Ces deux dernières semaines, ce sont bien les travailleurs, les peuples autochtones, les lycéens de Guyane qui ont tenu bon et ont imposé leurs revendications.

Avoir dû concéder les 2,1 milliards supplémentaires réclamés par ces derniers est la preuve, pour le gouvernement, de la peur que lui inspirait le mouvement, qui s’attaquait au cœur du dispositif impérialiste, à savoir le sous-développement et la mise en dépendance des territoires (ou plutôt des pays) dits « d’Outre-Mer ». Néanmoins, et au delà-même de la question de la concrétisation des engagements pris avec cet accord, question majeure puisque celui signé en 2008 n’a jamais été respecté, il faut noter que le gouvernement a cédé beaucoup...pour pouvoir tenir sur l’essentiel. Au terme de cette mobilisation historique, le peuple Guyanais reste entre les mains d’une France néocoloniale, qui se sert de la Guyane comme rampe de lancement de sa fusée Ariane, et donc comme moyen de puissance spatiale. Les 2100 hommes de la légion étrangère stationnés en permanence à Kourou pour protéger ce dispositif resteront, évidemment. Et avec eux la domination économique, culturelle et politique de l’Etat français. Néanmoins, l’expérience qui vient d’être faite constitue un terreau majeur pour les combats ultérieurs.




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