Société

Un quart d’heure ordinaire de la vie d’une femme rom

Modernisation et chasse aux pauvres à la Poste de Montpellier

Publié le 7 octobre 2016

Depuis des années à la Poste de mon quartier – la Chamberte, à l’ouest de Montpellier – il y a toujours une femme, rom en l’occurrence, qui tend la main, assise sur les marches du petit escalier qui monte au bureau en passant par le distributeur. C’est un endroit stratégique : qu’on aille à la boîte aux lettres, au bureau ou au distributeur, on passe à côté d’elle. Et puis il y a les marches, qui rendent la position assise prolongée un tout petit peu plus confortable. Elles sont deux à fréquenter cet endroit, selon les jours. Si l’une est un peu plus communicative que l’autre, elles ont toutes les deux bien intégré les codes exigés ici : jamais agressives, toujours souriantes, polies et humbles, comme on l’attend d’un pauvre en somme.

Dom Thomas

Ce matin je passe, on se salue. Je n’ai pas de monnaie, je décide d’en faire en postant mon recommandé. J’entre. Tiens, le bureau a encore changé. Maintenant, les recommandés, on peut s’en occuper entièrement sur l’automate : la preuve de dépôt est envoyée par Internet – en espérant qu’il n’y ait pas de défaillance de la machine. On m’évite ainsi de faire la queue au guichet. On m’évite également de parler à un agent humain de la Poste. Je teste, histoire de ne pas passer pour une vieille conne, tout en espérant vaguement que dans le contexte des réorganisations à la Poste et des souffrances qu’elles créent, les emplois des sympathiques agents de ce bureau, toujours prêts à m’aider à fermer un colis mal ficelé, ne soient pas supprimés. Après tout, si les machines peuvent libérer l’humain du travail, c’est une bonne nouvelle ! Le tout, c’est que les profits qu’elles permettent d’engranger soient partagés, pas comme dans notre système capitaliste où une nouvelle machine, c’est des travailleurs au chômage, mais du profit en plus dans la poche du patron uniquement.

Un flic municipal passe dans le bureau. L’uniforme, ça m’impressionne toujours un peu, rapport à toutes les violences commises en manif et dans les quartiers, y compris par des municipaux ces derniers jours à Béziers. Bon, il a l’air en service mais affairé à son courrier ; comme quoi tout le monde prend ses petites libertés avec son temps de travail. En bas ses collègues sont garés comme des culs – comme tout le monde là aussi.
En ressortant je m’interroge sur la somme à donner à cette dame à qui j’ai promis de faire de la monnaie : on est le début du mois mais faut penser à la suite... Je lui glisse une pièce, échange souriant, on se souhaite la bonne journée et bon courage. Je pars.

Mais une voix m’interpelle. « Madame, s’il-vous-plaît ! » Je me retourne. La voix, qui est celle d’un agent commercial de la Banque Postale (ou du directeur ? pas vu son badge), ne s’adresse pas à moi, mais à la dame qui m’a souri l’instant d’avant. Sans discuter, elle prend ses affaires et s’en va. Plus loin, là où on l’autorise à s’asseoir. Là où elle ne dérangera personne, là où on ne la verra pas. Là où elle gagnera moins.
Je fais remarquer à cet homme bien propre sur lui qu’il empêche cette femme de gagner sa vie. J’aurais dû dire, « de faire survivre sa famille », mais l’émotion m’empêche de réfléchir. Il a l’air un peu gêné, mais me répond que « des gens se plaignent, à cause du distributeur ». Il veut que je « croie bien » que ça le dérange aussi de faire disparaître cette dame de la vue des bonnes gens.
Et moi je reste coite. Je ne trouve pas les mots pour lui dire que quand quelques-uns se plaignent, d’autres sont révoltés par le traitement qui est réservé aux pauvres, et aux roms en particulier, qui subissent en plus le racisme ; que ces autres pensent qu’il faut bien, pour survivre, que ces femmes et ces hommes puissent tendre la main quelque part.
Que je fréquente ce bureau de poste tout exprès pour saluer ces femmes : même si je ne les connais pas bien, je suis heureuse de les voir, de constater qu’elles ont l’air en bonne santé, qu’elles s’en sortent dans les minuscules espaces qu’on leur laisse. Je préférerais bien sûr ne plus les croiser et savoir qu’elles ont des ressources et un logement en dur - et non en tôle. Mais dans les circonstances actuelles, ça me fait plaisir de les voir.
Je suis en colère, et je m’interroge : si ce banquier a dit vrai, pourquoi est-ce que « les gens se plaignent » ? Face à ces femmes si discrètes, je ne vois pas bien ce qu’on peut trouver. Ou seulement, peut-être, la culpabilité d’avoir pour soi un peu, suffisamment, pendant que d’autres n’ont quasiment rien ; or l’idéologie de l’humanitaire, de l’aide charitable aux pauvres, nous a appris qu’on ne pouvait rien faire d’autre que donner une pièce ou un billet de temps à autre. Alors quand on n’a déjà pas tant que ça, on préfère ne pas voir les pauvres pour ne pas avoir à refuser. Les repousser plus loin. Mais quand tu n’as pas le droit de travailler (pas les compétences, pas les diplômes, pas les papiers), pas le droit aux aides sociales, pas le droit de tendre la main, et pas le droit de voler bien sûr... est-ce que tu as juste le droit de te taire et de crever ?