Jeunesse

Le spectre de la sélection à l’entrée de toutes les licences se concrétise

Toulouse le Mirail. Passage en force de la sélection : quelles perspectives pour contrer l’attaque ?

Publié le 15 novembre 2016

Julian Vadis

C’est au terme d’une procédure cavalière et menée à marche forcée, totalement représentative de la pseudo-démocratie de l’institution universitaire réformée à coup de lois LRU et Fioraso, qu’un pas important dans l’instauration de la sélection à l’entrée de l’université a été récemment franchi au Mirail. Une attaque frontale qui impose une réponse ferme, et pour laquelle des perspectives de luttes sont déjà en discussion sur le court terme au sein de l’intersyndicale (personnels-étudiants).

Quand la « démocratie » universitaire fonctionne au coup de force

Il faut croire que l’utilisation d’un algorithme pour le moins obscur du logiciel Admission Post Bac n’est pas suffisant pour les présidences d’universités, et ce bien que celui-ci serve déjà d’instrument de sélection déguisée. Lors de la dernière CFVU (Commission Formation de la Vie Universitaire) de l’Université Jean Jaurès/Mirail à Toulouse a finalement été votée la mise en place du « contingentement », c’est à dire la sélection, dès la première année. Vous n’en aviez pas entendu parler ?

C’est normal : le vote sur cette question n’était pas prévu au menu, les organisations syndicales de personnels et d’étudiants représentées dans cette instance n’ont naturellement pas pu transmettre et discuter préalablement ensemble les enjeux d’une telle procédure – sans parler du fait que les représentants de certaines d’entre elles, censés participer en amont à une commission sur le sujet (et sans qu’il ne soit question, alors, de vote) n’avaient pas été prévenus de sa tenue... Une série habile de manœuvres qui s’est traduite au final par un vote lors duquel, parmi les organisations opposées au contingentement, certaines ont à juste titre voté contre, alors que d’autres, estimant que procéder à un tel vote revenait à en accepter le principe alors que les débats préalables nécessaires n’avaient pu se tenir, ou pensant qu’en se positionnant ainsi le message n’en serait que plus fort, ont refusé de prendre part au vote. Par-delà les divergences de tactiques et un manque de coordination, évidemment directement favorisé par la manœuvre initiale, le nombre supérieur de « pour » au terme du vote révèle avant tout l’opacité du dispositif, et plus largement à quel point la « démocratie universitaire » sur les questions centrales est un mythe : jamais une « démocratie » ne pourra se réduire à la simple formalité du vote…

Le « contingentement », un dispositif officiel de sélection

Un tel passage en force n’est évidemment pas explicable seulement par les circonstances locales ou les procédures des conseils issues des refontes institutionnelles imposées par les lois LRU puis Fioraso. La pression au contingentement émanait en l’occurrence d’une demande du rectorat de Toulouse, qui lui-même applique régionalement une politique gouvernementale d’ensemble.

Ce contingentement va se traduire concrètement par la possibilité de l’établissement d’un nombre de places limité dans chaque filière, dès le L1 à la rentrée prochaine. Il prendra la forme d’une « préférence régionale », soit des places prioritaires pour les bacheliers issus de l’académie de Toulouse : cela reviendra concrètement à exclure de l’accès à l’université un nombre important de non-toulousains, ou à leur imposer de se rabattre sur des formations ou filières ne correspondant pas à leurs aspirations initiales. Un tel dispositif, malheureusement, n’est pas nouveau. Beaucoup d’autres universités l’ont déjà instauré, parfois avec des modalités apparemment « démocratiques » (comme le tirage au sort, soit la roulette russe…). Mais l’enjeu est simple : lorsqu’on a institutionnalisé un dispositif préférentiel, tout est imaginable dans son prolongement, il suffit de rajouter des critères supplémentaires. Par l’argent, l’âge, le genre, la couleur de peau, le casier judiciaire, le nombre d’années de redoublements dans le primaire et le secondaire, etc. Tout est imaginable, le pire inclus. Dans tous les cas, la fin de l’université ouverte à toutes et tous, et le droit d’étudier dans la filière de son choix, est sonné.

Voilà pourquoi l’attaque, quoique inscrite dans la logique des politiques menées depuis des années, et appelée de vive voix notamment par la droite, mais aussi à « gauche », est d’une gravité sans précédent. Cette mesure va ainsi progressivement toucher des milliers d’étudiants, puisque chaque année les effectifs de bacheliers voulant entrer à l’Université augmentent, quand les facs, elles, invoquent « une capacité d’accueil trop limitée » jetant sur le carreau des milliers de « sans facs ». La situation au Mirail est par ailleurs extrêmement contradictoire sur ce point, puisque la nouvelle fac "Made in Vinci" permet d’accueillir ... moins d’étudiants que par le passé ! Le contingentement, soit la mise en place d’un numerus clausus, était déjà une pratique utilisée de fait au Mirail, notamment dans une filière comme la Psychologie où les effectifs sont importants : dans un contexte où, en même temps, s’opère unepuissante pression à l’IDEX(Initiative d’excellence) et à la fusion des pôles universitaires toulousains, armes dans la course sans fin à « l’excellence » (qui à leur tour constituent un maillon essentiel de cette politique de casse de l’université publique), ce vote à la CFVU vient confirmer cette logique et l’aggraver, puisque dorénavant les directions d’UFR qui font le choix de contingenter leur filière seront protégées par ce vote et leur responsabilité ne sera pas mise en cause.

Une sélection institutionnalisée qui va aggraver une sélection sociale déjà inique

Ce tournant vient dans les faits s’ajouter à un processus de sélection à caractère social, opérant au détriment des fractions les plus précarisées de la jeunesse, plus pernicieux mais déjà très brutal.

D’abord il faut rappeler que le manque chronique de moyens, qui sert justement de prétexte à la mise en place du contingentement, est déjà une réalité dans nos facs, reflétant la détérioration à la fois des conditions d’étude et de conditions de travail des personnels, qui doivent gérer la misère. Or il n’a par exemple pas été si difficile pour le gouvernement d’augmenter le budget alloué aux vigiles sur les campus, ou encore d’accorder une rallonge de 250 millions d’euros aux policiers manifestant pour une impunité totale et l’élargissement de leur arsenal répressif. Un parallèle qui en dit long sur les priorités d’un gouvernement délaissant la question d’un enseignement public de qualité et qui a entamé, depuis 2014, un tournant autoritaire croissant. C’est ce manque de moyens qui conduit à des amphi et des TD surchargés, où il est pour beaucoup impossible de suivre ses cours convenablement.

Mais ce tableau est incomplet : dans les faits la moitié des étudiants est contrainte de se salarier pour pouvoir étudier, ce qui, bien entendu, ne permet déjà pas, en soi, de poursuivre ses études dans des conditions correctes, et induit une forme de sélection-épuration aussi implicite que brutale. Les étudiants les plus précaires, ceux issus des milieux les plus défavorisés, de familles ouvrières ou populaires, en sont les premières victimes : rien d’étonnant par exemple à ce que leur proportion dans les filières des licences SHS ne soit minoritaire. La mise en place du contingentement au Mirail, son critère de « préférence régionale » et sa logique du « premier arrivé premier servi » ne vont rien faire d’autre qu’aggraver cette sélection sociale, puisqu’ils vont avant tout bénéficier aux jeunes ayant les moyens matériels de la mobilité et de « l’adaptation » à ces obstacles supplémentaires.

Lancer une campagne de dénonciation et riposter !

Les personnels et étudiants doivent donc être lucides, par-delà les instances officielles, conseils et procédures divers et variés, qui pour l’essentiel fonctionnent déjà au service d’une politique antisociale et antidémocratique d’ampleur, sur la nécessité vitale et prioritaire de reprendre concrètement leurs affaires en main, non seulement pour repousser telle ou telle attaque ponctuelle, mais plus généralement pour avancer leurs propres revendications. C’est par la mobilisation et la mise en place d’un rapport de force suffisant pour faire plier l’administration que ces derniers pourront influer sur le cours des politiques menées sur l’université. Outre imposer l’arrêt immédiat du processus de contingentement, nous devons réclamer des subventions publiques à la hauteur des besoins pour nos Universités, ainsi qu’une série de mesures permettant à tous d’étudier dans de bonnes conditions (bourses pour tous, logements étudiants et transport gratuit etc.), mais aussi l’embauche d’enseignants et de personnels administratifs (comme c’était réclamé lors de la grève en psychologie en début d’année) combinée à la titularisation des nombreux vacataires et personnels précaires.

C’est dans ce contexte que l’intersyndicale du Mirail s’est réunie la semaine dernière, pour discuter d’un plan de riposte qui devrait être communiqué dans les tous prochains jours. Entre dénonciation du coup de force à la CFVU, rassemblements à l’occasion des prochains conseils et Conseil d’Administration notamment, et bien sûr réunions des étudiants et personnels prêts à se mobiliser, les pistes ne manquent pas : donnons-nous les moyens d’une stratégie collective capable de faire reculer la présidence : c’est possible, mais surtout, c’est nécessaire !