^

Monde

Avec ou sans Maduro ?

Venezuela. Qui a raison ? Les médias ou Mélenchon ?

Depuis quelques semaines, la dramatique situation vénézuélienne est au cœur de l’actualité avec des interprétations diamétralement opposées. D’un côté, la plupart des médias prennent ouvertement parti pour l’opposition. D’un autre côté, les dirigeants de la France Insoumise continuent de justifier le gouvernement de Nicolás Maduro. Qui a raison ?

La presse française évoque abondamment la crise au Venezuela. Une fois n’est pas coutume, les éditorialistes prennent partie pour les manifestants contre les violences de l’État. Un parti-pris inverse à celui qui avait été le leur durant la loi travail lorsque les violences policières étaient commises sur leur propre territoire.

Mauvaise-foi de la grande presse

Le 29 juillet dernier, Le Monde publiait un éditorial cumulant tous les lieux communs de l’opposition bourgeoise au gouvernement Maduro. L’article évoque la centaine de personnes décédées durant la crise de ces derniers mois comme s’ils étaient tous « tués par balles lors de manifestations » « violemment réprimée(s) par la soldatesque du régime », omettant de préciser la diversité des sources de violences, le fait que certains militants chavistes aient été brûlés vifs par des opposants ou soient décédés à cause d’actions de guarimberos, des groupes armés exigeant le départ de Maduro. Évoquer cette diversité des sources de violences n’est pas une manière de justifier la répression du gouvernement, nous l’avons à maintes reprises dénoncé sur ce site mais de souligner que l’opposition de droite utilise des méthodes tout aussi détestables que celles du gouvernement.

Si Le Monde est aussi sévère avec le gouvernement Maduro et aussi complaisant avec l’opposition, c’est parce qu’il identifie (à tort) le chavisme à l’idéal socialiste qu’il défendre sans le mettre en œuvre. Ainsi, dans le même éditorial, l’effondrement des cours du pétrole est refusé explicitement comme une explication de l’affaiblissement du gouvernement d’un pays dont l’or noir représente plus de 95 % des exportations, et ce pour mieux accabler « l’incompétence et la corruption du régime chaviste ». Il est évident que si le cours du baril de pétrole était à 150 dollars, le gouvernement Maduro aurait des marges de manœuvre financière pour maintenir le même niveau de programmes sociaux que par le passé, et ce malgré la corruption qui, en effet, gangrène le budget de l’État vénézuélien.

L’opposition est ainsi considérée, dans cet éditorial, comme « majoritairement de centre-gauche », alors qu’elle reste libérale, liée aux États-Unis avec une base sociale centrée sur les classes possédantes. Le Monde confirme son point de vue depuis l’accession d’Hugo Chávez au pouvoir. En avril 2002, lorsque la droite et le patronat avaient orchestré une tentative de coup d’État contre Hugo Chávez, en lançant une répression immédiate sur les classes populaires, Le Monde écrivait dans son édition du 13 avril 2002 que Pedro Carmona, figure-clef de la tentative de putsch était une homme « pondéré » aux « qualités de dialogue et son ouverture », à « l’attitude conciliatrice ». La répression « de la soldatesque du régime » suscitait alors l’indifférence du quotidien de référence.

On touche-là aux véritables intentions des médias dénonçant la répression de Maduro. Leur but est d’en retirer des conséquences politiques sur le territoire national. L’éditorial que nous avons abondamment cité commence par l’accusation de la « gauche européenne et américaine » de « complaisances » à l’égard de Maduro. Mais cette volonté de disqualifier d’entrée de jeu tout projet de société alternatif au capitalisme néolibéral est également visible dans la déclaration de Saraï Suarez à l’émission « 28 minutes » de Arte du 2 août dernier : « c’est le rêve cubain, c’est la fascination qu’une gauche européenne garde en vie par rapport au projet de Fidel et de Cuba, c’est juste un rêve impossible et insoutenable. Le Venezuela est la preuve aujourd’hui que ce système, ce projet politique, c’est un grand échec qui est juste rempli de mensonges et de manipulations qui vont contre la population de ces propres pays ».

Cette accusation est d’autant plus absurde qu’au Venezuela, la part du secteur privé dans le PIB n’a pas régressé durant la présidence Chávez dont le bolivarisme est loin de l’archétype du socialisme tant honni par les journalistes. Les crises économiques ne sont d’ailleurs pas le propre de gouvernements menant des politiques économiques non-libérales. Des pays respectant scrupuleusement l’orthodoxie néolibérale peuvent aussi connaître des crises économiques profondes avec des conséquences dramatiques pour la population comme en témoignent l’Argentine en 2001 et la Grèce depuis 2009.

Les errements de Mélenchon

Si les éditorialistes instrumentalisent la crise vénézuélienne pour faire le procès de la gauche anti-libérale française, c’est en partie parce que la France Insoumise et le PCF prêtent le flanc à la critique. Les liens de Jean-Luc Mélenchon avec les gouvernements post-néolibéraux latino-américains tel celui d’Hugo Chávez sont anciens. Dès 2012, il les présentaient dans son livre-programme, Qu’ils s’en aillent tous, comme « des expériences dont on peut s’inspirer, des exemples qu’on peut suivre » (p.15), « des révolutions qui régénèrent les pays » (p.13). Mélenchon a réalisé deux voyages au Venezuela, en 2006 et à l’été 2012, dernier séjour au cours duquel il fut reçu officiellement par Chávez à l’occasion du Forum de São Paulo regroupant des partis de gauches, alors réunis à Caracas. Mélénchon avait créé des liens amicaux avec le jeune chef du bureau diplomatique d’Hugo Chávez, Maximilien Arvelaiz, et pendant la campagne présidentielle vénézuélienne d’octobre 2012 le leader de la France Insoumise avait dans Le Monde avec Ignacio Ramonet une tribune intitulée « Hugo Chávez, un homme diffamé » prenant la défense du leader bolivarien. Il apparaît en pleurs le jour de la mort d’Hugo Chávez et lui rend hommage : « ce qu’est Chávez ne meurt jamais ! C’est l’idéal inépuisable de l’espérance humaniste, de la révolution ». Au moment de l’élection de Nicolás Maduro, Melenchon avait également tweeté que le « Venezuela bolivarien est une source d’inspiration » et avait salué sa victoire.

Le dirigeant de la France Insoumise partage avec la « révolution bolivarienne » la volonté de redistribuer les richesses sans exproprier les plus riches, de refonder les institutions à travers la mise en place d’une Assemblée constituante et de mécanismes de contrôle des élus tels que le référendum révocatoire. Jean-Luc Mélenchon comme Hugo Chávez utilisent à l’envi leur charisme pour arbitrer les différends politiques et laissent peu de place à la critique.

Face à la crise dramatique que connaît aujourd’hui le Venezuela, la France Insoumise connaît un réel « embarras » comme le souligne Lilian Alemagna dans Libération. La proposition n°62 de l’Avenir en Commun, qui prévoit notamment une adhésion à l’Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), avait handicapé la fin de campagne de Jean-Luc Mélenchon. Depuis le début de la crise au Venezuela, le silence de Jean-Luc Mélenchon est assourdissant mais les paroles de ses lieutenants se font parfois les complices de la dérive autoritaire de Nicolás Maduro. Ainsi, Adrien Quatennens n’a pas hésité à déclarer le 1er août sur RTL que la crise « ne tient pas à une mauvaise gestion de Nicolás Maduro ».

Le Venezuela devient un talon d’Achille de la France Insoumise. Plantu, fidèle à ses habitudes réactionnaires, publie dans l’Express une caricature dressant un parallèle entre les tête de mort symbolisant les affrontements meurtriers au Venezuela et la France Insoumise. Une députée juppéiste de la République en Marche, Aurore Bergé, n’a pas hésité à interpeller sur Twitter Jean-Luc Mélenchon en reprenant son message saluant la victoire de Nicolás Maduro. Il est évident que ces messages se situent dans le sillage d’une presse qui se situe dans le camp de la droite vénézuélienne anti-chaviste tout en instrumentalisant le cas du Venezuela pour discréditer tout projet alternatif au néolibéralisme. Il est tout aussi évident que la mise en œuvre du programme de l’Avenir en Commun n’emmènerait pas la France dans une situation similaire à celle du Venezuela. L’économie d’une des plus grandes puissances de la planète, une puissance impérialiste pillant de nombreux pays, n’a pas grand chose à voir avec l’économie d’un pays rentier dépendant du cours du pétrole.

Les errements de la France Insoumise sur le Venezuela doivent néanmoins toutefois être analysées. Le projet de la « Révolution bolivarienne » comme celui de la France Insoumise reste celui d’une transition graduelle du capitalisme vers une société plus solidaire mais qui reste un projet illusoire. Il est évident que les élites économiques n’accepteront jamais de renoncer progressivement à leurs richesses. La stratégie de conciliation avec le patronat du gouvernement Maduro à travers le Conseil National de l’Économie Productive était vouée à l’échec. Désormais pris au piège, l’État vénézuélien réprime aussi bien les opposants bourgeois que les militants syndicaux et indigènes. La France Insoumise préfère se solidariser avec le gouvernement qu’avec les classes populaires.

A l’instar de nos camarades de La Izquierda Diario –Venezuela, nous dénonçons autant la dérive autoritaire de Nicolás Maduro que la droite putschiste vénézuélienne et les menaces d’intervention militaire des Etats-Unis, parce que nous défendons l’intérêt des classes populaires face à tous leurs ennemis, dont les éditocrates hexagonaux qui utilisent la souffrance du peuple vénézuélien pour disqualifier tout projet de société qui s’inscrirait en faux par rapport au modèle dominant préconisé par leurs maîtres.

Crédits photos : Juan Barreto // AFP




Mots-clés

La France Insoumise   /    Nicolás Maduro   /    Vénézuela   /    PCF   /    Jean-Luc Mélenchon   /    Monde