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Féminisme lutte de classes

2003 - 2023. Du Pain et des Roses : 20 ans de féminisme marxiste révolutionnaire

En Argentine en 2003, une délégation de militant.es du Parti des travailleurs.es socialistes (PTS) et des féministes n'appartenant pas à l’organisation décident de fonder le groupe féministe marxiste révolutionnaire « Pan y Rosas ». En cette année 2023, le vingtième anniversaire est l’occasion pour nous de raconter son histoire.

Andrea D’Atri

24 avril 2023

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2003 - 2023. Du Pain et des Roses : 20 ans de féminisme marxiste révolutionnaire

En décembre 2001, en pleine crise dans le pays, la mobilisation populaire renverse le gouvernement de Fernando de la Rúa. Courant 2002, alors que le péronisme propose de rétablir l’ordre, les manifestations scandent « qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste plus un seul ». La solidarité s’est construite par en bas entre les mouvements sociaux : les chômeurs qui réclament un travail décent, les usines occupées sous contrôle ouvrier, les assemblées de quartiers et les nouveaux groupes féministes se retrouvent dans la rue, des meetings, des actions et des manifestations.

La genèse : la lutte pour notre droit à décider

Dans ces expériences politiques intenses, un groupe de militant.es du PTS a appelé à ce que s’exprime publiquement et largement une solidarité féministe avec l’entreprise textile Brukman située dans la ville de Buenos Aires, et qui était alors sous occupation ouvrière. C’est ainsi que des personnalités du mouvement féministe ont exprimé leur soutien à ce combat ouvrier à l’image de la figure de la lutte pour le droit à l’avortement comme Dora Coledesky, ou d’une figure du mouvement LGBTI comme Lohana Berkins. Le soutien a été très large allant de féministes historiques du milieu académique ou/et militant, jusqu’à toutes les nouvelles couches de militantes. Elles défendaient l’importance de décider en assemblée des mesures à combattre, de la production... et que la lutte de Brukman soit un modèle à suivre pour faire valoir notre droit à décider.

Début 2003, Dora Coledesky crée l’Assemblée pour le droit à l’avortement. Nous y avons rencontré des militantes de différents groupes féministes, des organisations populaires, des mouvements sociaux et des militantes de partis de gauche. L’objectif : préparer la participation à ce qui serait la 18ème rencontre nationale des femmes, à Rosario, où nous voulions proposer un plan de lutte pour avancer dans la légalisation de l’avortement et répondre aux attaques que l’évêque local préparait contre nous.

Les militant.es du PTS ont décidé qu’il était très important de rendre visible la revendication pour l’avortement libre et gratuit. Pour cette raison, nous avons peint un immense drapeau violet qui disait « Pour le droit à l’avortement libre et gratuit ». Le lendemain de la manifestation à Rosario avec des milliers de femmes réunies derrière cette bannière, la revendication était, pour la première fois, sur la couverture du journal Página/12 [un des principaux journaux argentins]. De retour à Buenos Aires, dans une réunion de pas plus de trente ou quarante camarades, nous avons décidé de former un groupe féministe marxiste révolutionnaire, entre militantes du parti et sans parti. Nous partagions alors un ensemble d’idées qui ont ensuite été retranscrites dans le manifeste programmatique qui nous uni.es à Pan y Rosas.

Une lutte acharnée pour nos idées révolutionnaires

Pan y Rosas est rapidement devenue une référence, en tant qu’aile gauche du mouvement des femmes, large et très actif en Argentine, qui rassemble des expressions et stratégies politiques multiples et diverses. Nous avons construit notre personnalité politique au sein d’un mouvement où de nombreuses théories et traditions existaient, mais où le marxisme révolutionnaire avait été effacé de l’horizon idéologique par le postmodernisme qui a régné pendant les décennies d’offensive néolibérale.

C’est pourquoi nous sommes revenus aux classiques de la théorie marxiste et trotskyste, nous nous sommes appropriés les biographies des grandes femmes socialistes de l’histoire, nous avons étudiés avec attention l’intervention des militant.es et dirigeant.es marxistes révolutionnaires dans les grèves du 19ème et XXème siècle, dans les processus révolutionnaires mais aussi dans les périodes de réaction. Nous avons également essayé de construire un pont entre ces idées et les théories actuelles, et nous avons osé établir un dialogue entre l’histoire de la lutte des classes et l’histoire des féminismes. Nous avons collectivement élaboré notre propre vision des convergences et des divergences qui nous inscrivent dans le mouvement féministe avec nos différences spécifiques.

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La réflexion était encore plus nécessaire à un moment où le régime politique commençait à être recomposé par le kirchnerisme : un nouveau phénomène politique est apparu, issu du péronisme, qui a rempli ses objectifs en intégrant et cooptant les mouvements sociaux à l’État, tout en isolant et excluant les secteurs les plus subversifs. Malgré le fait que les mobilisations populaires et ouvrières s’estompaient en raison des espoirs suscités par le nouveau gouvernement, Pan y Rosas a continué de grandir et de réunir toutes les femmes qui ne voulaient pas renier leurs convictions pendant cette période de recul des mobilisations. Mais si Pan y Rosas y est parvenu, c’est parce que, lorsque les luttes sociales ont reculé, nous n’avons pas abandonné la lutte des idées.

Dans les réunions, les ateliers et les conférences que nous organisions dans tout le pays, le livre Pan Y Rosas, Pertenencia de género y antagonismo de clase en el capitalismo [Du pain et des roses, appartenance de genre et antagonisme de classe sous le capitalisme] prenait forme. Il a été publié en 2004. L’année suivante, nous avons publié Luchadoras. Historias de mujeres que dicieron historia [Combattantes. Histoires des femmes qui ont fait l’histoire]. Ce fut nos débuts pour, plus tard, avoir notre propre collection dans les Éditions de l’IPS, qui compte actuellement plusieurs titres sur les questions de genre dans son vaste catalogue.

Du pain et des roses... a été publié ensuite au Mexique, au Venezuela et dans l’État espagnol. Il a également été traduit en portugais, italien, allemand, français et anglais. Dans certains pays, deux ou trois éditions ont été publiées, suivies de présentations du livre qui ont réunies des centaines de personnes. Mais le plus important est qu’il a fini par devenir une modeste mais précieuse contribution à la formation de plusieurs générations de femmes qui ont embrassé les idées du féminisme marxiste révolutionnaire au cours de ces vingt années, non seulement en Argentine mais dans différentes parties du monde.

Travailleur, écoute, ton combat est notre combat

Aujourd’hui, après tant d’années de crise capitaliste et la pandémie, il y a beaucoup plus de voix dans le féminisme qui parlent de genre et de classe, qui expliquent la relation entre exploitation et oppression, qui reprennent certaines idées marxistes pour analyser la centralité des femmes dans les luttes de la reproduction sociale. Mais ce n’était pas le cas lorsque Pan y Rosas est né. C’est pour cela que, au-delà de participer à la lutte pour le droit à l’avortement – qui était un des axes fondamentaux du mouvement des femmes durant ces années – l’enjeu de construire un féminisme lutte de classes, qui prenne part aux combats de la classes ouvrières a toujours été un élément distinctif de notre organisation.

Lorsque nous avons choisi notre nom, inspiré d’une grève des ouvriers et ouvrières du textile, et que nous avons été soutenues par les ouvriers de Brukman, nous savions que nous voulions que les idées féministes marxistes atteignent les travailleuses, et soutenir leur auto-organisation dans la lutte contre l’oppression patriarcale et l’exploitation capitaliste.

Nous luttons contre tous les préjugés dans la classe ouvrière qui considèrent le féminisme comme l’affaire de petits cercles de femmes de la classe moyenne, et pour que de plus en plus de travailleuses soient convaincues de se battre pour leur propre émancipation. Nous nous confrontons également aux critiques de ceux qui considèrent que la lutte contre le machisme divise la classe ouvrière et que, par conséquent, nous devrions nous taire sur la violence ou la discrimination de genre qui se reproduit dans les relations entre les exploités eux-mêmes.

Avec nos camarades enseignant.es, infirmier.es, ouvrier.es, employé.es, chômeurs.es et précaires, étudiant.es, nous défendons toujours le développement de commissions femmes dans les syndicats, dans les mouvements, dans les universités, pour fédérer ce que les directions bureaucratiques divisent : travailleurs ayant des droits, non syndiqués, femmes au foyer, travailleurs indépendants, âgés, jeunes, immigrés...

Partout où il y a une lutte ouvrière, Pan y Rosas promeut la mise en place de commissions de femmes auto-organisées pour soutenir et développer le conflit jusqu’à la victoire. Et si la majorité des travailleurs sont des hommes, alors nous encourageons l’organisation de leurs femmes et familles à leurs côtés, pour briser l’isolement et les tensions dans les foyers, et reprenant ainsi les meilleures traditions des courants socialistes révolutionnaires dans l’histoire de la lutte des classes. Les camarades féministes marxistes révolutionnaires, de la classe ouvrière, souvent à la tête de nombreux conflits, sont notre plus grande fierté.

Sans frontières

Au cours des dernières années, lorsque le mouvement féministe est redevenu un protagoniste politique incontournable dans différents pays, Pan y Rosas a participé aux luttes pour le droit à l’avortement et contre la violence sexiste, aux luttes ouvrières, antiracistes, féministes, pour les droits LGBTIQ+, ainsi qu’aux mobilisations contre la droite et les gouvernements conservateurs et néolibéraux. 

Nous étions dans toutes les manifestations qui dénonçaient la répression policière, la criminalisation et la répression de la contestation et les pièges du « moindre mal ». Nous l’avons fait en Argentine, au Brésil, au Chili, en Bolivie, au Pérou, en Uruguay, au Venezuela, au Costa Rica, au Mexique, aux États-Unis, en France, en Espagne, en Italie et en Allemagne.

Cette extension à l’international en tant que courant féministe marxiste révolutionnaire s’est accompagnée de la publication de différents manifestes programmatiques, déclarations et prises de position. Mais nous avons également mené des campagnes de solidarité avec des femmes d’autres pays où nous n’étions pas présentes. Nous l’avons fait bien avant cette nouvelle vague féministe, par exemple en brisant le silence médiatique lors du coup d’État au Honduras en 2009, avec des collègues de Pan Y Rosas du Mexique et d’Argentine qui sont allées sur place pour aider les féministes rentrées en résistance. Ou en 2010, lorsque nous avons été à l’initiative d’une déclaration des féministes latino-américaines pour coordonner l’aide matérielle aux victimes du tremblement de terre en Haïti, indépendamment de l’ONU, et qu’une camarade mexicaine s’est déplacée pour participer à la coordination féministe qui s’est montée en République dominicaine. La même chose s’est répétée tout au long de ces années, à diverses occasions.

Nous avons commencé il y a vingt ans comme une poignée de camarades et aujourd’hui nous sommes des milliers de féministes marxistes révolutionnaires en Argentine et dans d’autres parties du monde.

Des positions parlementaires comme barricades

Ce développement de notre groupe féministe lutte de classe, marxiste et révolutionnaire a commencé et s’est formé dans le feu d’un mouvement démocratique croissant pour le droit à l’avortement, avec la marée verte, et contre la violence à l’égard des femmes, avec le mouvement Ni Una Menos [Pas une de moins]. Un mouvement de femmes pour le droit l’avortement qui a une longue histoire d’organisation et de luttes, a organisé 36 assemblées annuelles dans toutes les régions du pays et qui joue un grand rôle dans la vie politique nationale, avec des répercussions internationales.

Pan y Rosas a participé durant ces vingt années à ce mouvement actif et large, montrant qu’il est possible de s’unir dans l’action avec d’autres tendances et groupes sans perdre pour autant son identité propre. Le fait d’être à la fois souple dans l’unité d’action, et intransigeantes avec nos principes stratégiques, nous a valu la reconnaissance non seulement de celles qui partagent nos idées, mais de bien d’autres femmes qui expriment aujourd’hui leur respect pour l’engagement de nos collègues députés, législatrices, dirigeantes politiques, syndicales, étudiantes et intellectuelles qui sont aussi devenues des référentes du mouvement des femmes en Argentine.

La députée Myriam Bregman, mais aussi d’autres camarades députés, sont devenues des figures pour les nouvelles générations de la marée verte, en raison de leur engagement et de leur détermination à toujours mettre leur position politique et parlementaire au service des luttes de la classe ouvrière et du mouvement des femmes.

Que vingt ans ce n’est rien...

Bien que le retour sur ces vingt années est très dense et pourrait se poursuivre, notre féminisme marxiste repose sur quelques principes centraux : étudier, s’approprier et retravailler les idées du marxisme révolutionnaire sur l’émancipation des femmes et des opprimé.es ; défendre l’auto-organisation des travailleuses dans la lutte des classes ; développer une perspective et un militantisme internationaliste ; miser sur l’unité d’action la plus large dans toutes les luttes du mouvement des femmes sans perdre notre identité.
Si Pan y Rosas continue d’exister, après vingt ans, c’est fondamentalement parce que nous ne sommes pas un collectif affinitaire. Ce qui nous unit, ce n’est pas notre anatomie, nos désirs, l’oppression que nous subissons ou encore la colère contre ce régime social pourri, mais la conviction qu’il est temps d’en finir avec une société où dix personnes travaillent pour une personne qui se repose. Pour cela, il faut s’organiser pour lutter contre l’État capitaliste patriarcal, dans la perspective de la révolution socialiste et d’une société libérée de toutes les formes d’exploitation et d’oppression qui condamnent aujourd’hui la majorité de l’humanité.

Au cours de ces vingt années d’existence, nous avons participé à d’innombrables luttes, nous avons eu des défaites et des victoires partielles, nous avons participé à de nombreux débats qui n’ont pas toujours été productifs, nous avons fait de nombreuses élaborations ; on a vu naître plusieurs générations de féministes, on a rencontré les pionnières, on a été seules à ramer à contre-courant et on a aussi plongé dans la vague quand la marée est montée. Nous nous sommes nourries des multiples expériences du mouvement national et international des femmes et nous avons également apporté notre pierre à l’édifice de cette construction collective, avec notre identité et notre perspective. Mais si nous continuons ici, parmi tant de hauts et de bas, ce n’est pas à cause de l’un.e d’entre nous, individuellement, mais à cause de ces convictions que nous synthétisons ici et qui nous ont permis de nous battre aujourd’hui pour notre droit au pain et aussi aux roses .


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