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Succès total !

5 mars : manifestation massive et festive de l’enseignement supérieur et la recherche à Paris

Hier, une manifestation de l’ESR se tenait à Paris à l’appel de la Coordination Facs et Labos en Lutte. Malgré la pluie, la mobilisation a été un véritable succès avec une manifestation massive, réunissant de très nombreux établissements et laboratoires représentés par de nombreux cortèges très dynamiques. Un bol d’air frais pour le mouvement social après une succession de manifestations mornes.

vendredi 6 mars

« On ne prend pas la fac en otage, on part à sa rescousse »

Dès 14h30 hier, le succès de la manifestation de l’enseignement supérieur et la recherche se profilait, avec un rassemblement impressionnant devant l’Université Paris Diderot. L’occasion de prises de parole visant à rappeler les enjeux de cette manifestation inédite, à l’appel de la Coordination Facs et Labos en Lutte, qui réunit de nombreux établissements et laboratoires mobilisés contre la LPPR et la réforme des retraites.

« Madame la Ministre, on ne prend pas la fac en otage, on part à sa rescousse ! Ceux qui détruisent c’est vous. L’enseignement supérieur et la recherche ne sont pas des fers de lance économiques, nous n’avons pas vocation à rapporter de l’argent, nous avons vocation à créer du savoir et à former des individus émancipés. » lance Marie Sonnette, enseignante-chercheuse et animatrice de Facs et Labos en Lutte, à la tribune, en réponse au propos de Frédérique Vidal la veille. « Nous sommes déterminés. Aujourd’hui c’est le début, nous allons nous retrouver jusqu’au 31 mars, nous avons un mois pour amplifier ce mouvement et devenir la locomotive qui permettra de faire tomber les projets dramatiques de ce gouvernement ! » ajoute-t-elle.

Le ton est donné : les grévistes de l’ESR semblent conscients que leur mobilisation en propre ne suffira pas à gagner, et si la journée est placée sous le signe de l’Université et la recherche, elle ne s’y limite pas, dans un contexte où la lutte contre la réforme des retraites n’est pas refermée, malgré l’usage par le gouvernement du 49.3, et où de nombreux secteurs du monde du travail se posent la question de repartir en grève.

Une manifestation massive, festive et surprenante

Vers 15h, la manifestation démarre son parcours pour le moins inhabituel, qui permettra aux nombreux cortèges de passer devant différentes universités parisiennes, Tolbiac, Paris 3, Jussieu pour finir à la Place de la Sorbonne, arpentant des rues rarement fréquentées par les manifestants. En tête de manifestation, la banderole de la Coordination des Facs et Labos en Lutte ouvre la marche avec un message clair : « Etudiantes pauvres, salariées précaires, retraités menacés. Ensemble pour des postes et des moyens dans les facs et la recherche ! », suivie par différents cortèges de chercheurs (IPJB, CNRS), mais aussi des lycées comme Maurice Utrillo à Stains, ou encore des étudiants et lycéens des Hauts-de-Seine.

Très vite en descendant la cortège, le nombre et la diversité des banderoles surprend : « Dauphine en lutte », « UPEC en luttes », « UVSQ en lutte », « UPEM en lutte », « Institut Psycho en Lutte ». Très loin de la traditionnelle mobilisation des quelques bastions universitaires franciliens (Paris 8, Nanterre, Paris 1), une myriade d’universités moins habituées des mobilisations tient clairement le haut de l’affiche. « Même Assas est dans la rue » signale en ce sens avec justesse une banderole de l’Université Paris 2, plutôt connue pour ses militants de droite. Quant aux bastions, à l’exception de Paris 8 dont le cortège de l’UFR d’arts se fait remarquer avec sa batucada improvisée à partir de casseroles et de seaux, ils semblent ne pas savoir mobilisé massivement.

Mais la mobilisation massive d’universités peu connues pour leur tradition de lutte n’est pas la seule originalité de cette manifestation. Au centre du cortège, massifs, plusieurs centaines d’étudiants et d’enseignants des écoles d’architecture (ENSA) animent la manifestation. Maquettes colorées fixées sur des bâtons et brandies comme des panneaux, chapeaux fantasques en forme de créations architecturales, et un slogan qui résonne dans toute la manifestation : « Archis en colère ! Archis vénères ! ». Pour l’occasion, les étudiants des ENSA et les étudiants des Beaux-Arts ont même confectionné une magnifique boule de démolition, flanquée d’un panneau « Les ministères : une entreprise de démolition. »

Interrogées par Révolution Permanente des étudiantes expliquent leur présence, aussi inhabituelle que remarquée. « On a des conditions précaires, nos maquettes coûtent très chères et on n’a pas d’aides, le programme de licence va changer et on va nous supprimer les arts plastiques… c’est surtout la condition étudiante qu’on revendique aujourd’hui » explique ainsi Melissa, étudiante à l’ENSA Paris Val-de-Seine. « Ça fait deux ans que j’ai commencé mes études et on a déjà des problèmes de budget, de place. Le ministère de la culture donne un budget ridicule pour les étudiants en architecture, et les enseignants manifestent aussi parce qu’ils sont sous-payés ! » note quant à elle Thelma, étudiante en L2 d’architecture à l’ENSA Paris-Malaquais.

Si beaucoup d’étudiants présents revendiquent ainsi la lutte pour des revendications locales, à l’image de l’Institut de Psychologie de l’Université de Paris, dont la mobilisation a pris autour de l’indignation contre un projet de règlement intérieur liberticide, la situation politique impacte évidemment les manifestants. Dans les cortèges, de nombreux panneaux évoquant le 49.3 sont présents, tandis que la conclusion de la récente tribune de Virginie Despentes sur l’affaire Polanski - « On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde » - s’affiche à divers endroits de la manifestation.

Une journée très réussie, point de départ pour une nouvelle dynamique dans l’ESR ?

Tout au long de la manifestation, la pluie battante le dispute aux rayons de soleil, mais avec 25 000 personnes d’après les organisateurs, la journée est un incontestable succès. Par sa bigarrure, ses chants et panneaux qui témoigne d’une créativité retrouvée, et sa massivité, la manifestation témoigne de la dynamique de fond qui existe dans l’ESR, et qui s’était surtout exprimée ces dernières semaines au travers du corps enseignants et des chercheurs.

Pourtant, alors que l’absence du mouvement étudiant des dernières mobilisations importantes en France, des Gilets jaunes à la lutte contre la réforme des retraites, pouvait générer un scepticisme sur la volonté de la jeunesse de se battre, les cortèges et les visages des très nombreux établissements représentés semblent exprimer un mouvement de fond côté étudiants. Un mouvement qui touche l’ensemble des universités, de façon moins explosive qu’à certaines périodes du mouvement étudiant, mais très politique. A la veille de la Coordination des Facs et Labos en Lutte, et par-delà le succès de la mobilisation des enseignants-chercheurs sur les facs, cette première expression d’une nouvelle génération étudiante dans la rue, limitée à une avant-garde restreinte en termes quantitative mais présente dans de nombreux établissements situés jusqu’alors à la périphérie des mobilisations, constitue probablement l’un des bilans les plus encourageants de la journée.

En outre, la volonté affirmée dans les prises de parole de faire du mouvement dans l’enseignement supérieur et la recherche une « locomotive » d’une nouvelle mobilisation, avec en ligne de mire le 31 mars, prochaine date fixée par l’Intersyndicale, laisse entendre que les grévistes mobilisés sont conscients de la nécessité de trouver la voie d’une lutte commune avec d’autres secteurs, et des responsabilités qui pourraient leur incomber en ce sens. Un élément très important dans un contexte où de nombreux secteurs restent déterminés à lutter contre le gouvernement, mais où en l’absence d’un secteur capable d’entraîner les autres et d’initiatives des directions syndicales, cette colère risque fort de retomber.

Ici, l’enseignement supérieur et la recherche devra cependant faire face à ses contradictions, et notamment celles qui ont conduit de très nombreux professeurs titulaires à refuser de faire grève ou à reprendre les cours après quelques semaines de mobilisations, et ce en dépit de la pression fréquemment exercée par les non-titulaires et les BIATSS en faveur d’une « vraie » grève. Car à l’approche des partiels et si l’on assume que la mobilisation étudiante est une des composantes essentielles du mouvement dans l’ESR, la question des modalités de grève risque de prendre une importance accrue pour tous ceux qui sont confrontés aux pressions du système universitaire que le rejet massif de la LPPR par le corps enseignant est loin d’avoir abolies.

Aussi, la Coordination des Facs et Labos en Lutte des 6 et 7 mars devrait permettre de mettre sur la table ces problématiques urgentes si l’ESR souhaite jouer le rôle de « locomotive », ou en tout cas prendre part au retour en grève reconductible que de nombreux secteurs appellent de leurs vœux, à l’image des signataires d’un appel à une rencontre nationale pour la grève générale. Finalement, quelle que soit l’issue des semaines à venir, la manifestation d’hier aura prouvé, contre le scepticisme, que la possibilité d’une mobilisation massive dans l’ESR existe, mais qu’elle ne se révèle que lorsqu’une politique adéquate permet de cristalliser les aspirations hétérogènes de ce secteur.




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