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Monde

L’ALGERIE AU BORD DE L’EXPLOSION ?

A Béjaïa, une simple grève contre la vie chère tourne à la révolte et menace de s’étendre

Depuis le lundi 2 janvier, Béjaïa, ville de Kabylie, est le théâtre de violentes émeutes, assorties de scènes de pillages. À l’origine de ce mouvement qui gagne d’autres zones de la wilaya et même Alger, une augmentation de 2 % du taux de TVA inscrite dans la loi de finances 2017. L’annonce de cette augmentation, pourtant limitée, suscite une grève très suivie des commerçants. Leur colère rencontre celle de la population et particulièrement des jeunes qui n’en peuvent plus de la cherté de la vie et le font savoir dans les rues. Claire Manor

mercredi 4 janvier 2017

Ces évènements démontrent qu’il suffit d’un rien pour que la situation prenne un tour explosif dans un pays où se combinent une situation économique et sociale catastrophiques et un pouvoir politique à la dérive, sorte de bateau ivre « dirigé » par un capitaine moribond.

Une crise financière structurelle 
 

L’Algérie est confrontée, depuis maintenant plus d’un an, à de très lourdes difficultés financières. D’un montant de 25 milliards de dollars en 2015, le déficit de l’État devrait atteindre près de 30 milliards en 2016 et il est probable que la situation empire encore en 2017.
Plusieurs raisons, liées entre elles, interviennent dans cette crise majeure. Première raison, la dépendance structurelle par rapport à la rente pétrolière. L’Algérie, pour qui les hydrocarbures représentent 98 % du montant des exportations, fait partie du groupe des pays qui subissent de plein fouet la chute des cours sur le marché mondial. Malgré les alertes qui lui ont été lancées, notamment par le FMI ou l’agence spécialisée Ecofin, le gouvernement algérien a décidé de continuer à tout miser sur les rentrées fiscales liées à la vente du pétrole, en tablant sur un prix de vente du baril entre 60 et 70 dollars. Quand on sait que le prix d’équilibre serait de 100 dollars et qu’il a été en moyenne de 50 dollars en 2016, on comprend que cette courte vue, optimiste contre toute raison, mène dans le mur.

Le deuxième facteur qui explique la conjoncture financière particulièrement critique de l’État algérien est l’épuisement des réserves de change qui, par définition, ne peuvent se maintenir ou se reconstituer que grâce à un équilibre ou à un excédent de la balance commerciale. Au rythme des dépenses d’importation, la réserve actuelle de 110 milliards de dollars permettrait de tenir environ quatre ans. Or, le déficit de la balance commerciale a atteint durant le premier semestre 2016, 11 milliards de dollars. Ne pas descendre en dessous de 100 milliards de réserve, objectif annoncé par le Premier ministre, semble tout simplement impossible à tenir.

La recette dans le cas d’une balance commerciale dangereusement déficitaire est bien connue, dépréciation de la valeur du dinar, en chute libre depuis deux ans, et son inévitable corollaire, l’inflation. En effet, faute d’une politique de développement de la production locale, les produits consommés en Algérie sont, pour beaucoup, importés de l’étranger. L’impact sur la cherté de la vie, contre laquelle se révolte aujourd’hui la population de Béjaïa en colère, était prévisible et ne peut que continuer à s’aggraver et s’étendre.

Une paix sociale impossible à assurer 
 

Depuis des années, le gouvernement de Bouteflika, pour maintenir une paix sociale fragile et assurer sa longévité, a eu largement recours à la pratique des subventions. Pour faire face à sa crise financière structurelle, il n’a désormais, dans le cadre de sa politique, qu’un choix restreint de solutions, très proches d’ailleurs de celles que les politiques d’austérité imposent aux travailleurs de l’autre côté de la Méditerranée : réduire de manière drastique les subventions ainsi que les dépenses d’investissement et de fonctionnement, en particulier pour le secteur public.
Par ailleurs, le dégagement de nouvelles sources de revenus par la croissance et ses effets positifs sur l’emploi s’avèrent peu probables. Si les effets de la crise ne se sont pas encore directement fait sentir en termes d’emplois et de licenciements, en raison de l’effet différé de la crise des hydrocarbures, la croissance, hors hydrocarbures est en net ralentissement. Passé de 5,1 % en 2015 à 3,8 % en 2016, le taux de croissance devrait se réduire de manière encore plus sensible en 2017, sauf miraculeuse reprise dans le domaine des hydrocarbures.

Le régime algérien se trouve donc confronté à la pire crise qu’il ait connue depuis les années 90, où des milliers d’algériens étaient descendus dans la rue pour protester contre la vie chère et l’absence d’alternative au « tout pétrole ».

Un pouvoir politique à la dérive  

Bouteflika s’est trouvé, lors des élections de 1999, à la tête d’un pays de 40 millions d’habitants, sortant d’une guerre civile de près de 10 ans qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts (entre 60 000 et 150 000 selon les sources). Depuis les élections de 1991, cette guerre avait opposé les dirigeants successifs de l’État algérien, au Front Islamique du Salut et aux divers groupes armés rivaux qui lui ont succédé et dont l’objectif était la création d’une république islamique. L’élection de Bouteflika a été suivie d’une loi amnistiant la plupart des combattants, ce qui a entraîné un retour à la vie normale. Malgré le calme, le gouvernement de Bouteflika n’a cessé de contenir d’une main de fer, toute velléité de reconstruction politique.

Aujourd’hui, en cette période de crise majeure, il y a une réelle vacance institutionnelle. Depuis qu’il a été atteint d’un AVC en 2013, Bouteflika, président grabataire, est totalement inapte à exercer ses fonctions. Le corps médical envisage d’ailleurs une échéance très proche. Les ministres, quant à eux, ont révélé au grand jour leur pétaudière lors de l’ouverture du Forum Africain où ils étaient venus affirmer la « vocation africaine » de l’Algérie. Le Premier ministre Sellal y a fait la démonstration qu’il n’était pas non plus maître à bord en se retirant juste après son allocution d’ouverture pour céder la place au camp de son principal rival, le chef de cabinet Ouyahia, au lieu du ministre des Affaires étrangères prévu comme deuxième intervenant… Les hôtes africains n’ont pas manqué d’être sidérés par ce déballage public.

Un avenir incertain…

La question qui se pose bien entendu est celle des risques et des opportunités que pourrait ouvrir une implosion politique du gouvernement algérien à la mort de Bouteflika. La révolte est d’ores et déjà présente, notamment dans les rangs de la jeunesse, et les évènements de cette semaine montrent qu’ils n’ont pas peur d’en découdre. Il reste cependant à savoir comment pourrait être soutenue et orientée politiquement la légitime colère populaire.
D’un côté, le parti islamique salafiste reconstitué à la périphérie de la Kabylie sous le nom de GSPC et qui a fait allégeance en 2003 à Al-Qaïda, attend son heure et n’a pas désarmé. Il ne manquera de se saisir de la brèche qui va s’ouvrir selon les méthodes réactionnaires qu’il sait déployer et qui ont été utilisées lors du Printemps arabe.

De l’autre, une situation des organisations et de la classe ouvrière qui rend difficile un mouvement progressiste, voire révolutionnaire. Victime d’un régime de généraux qui se succèdent depuis des décennies, le syndicalisme peine à se construire. D’un côté, un syndicalisme officiel directement sous la coupe de l’État et de l’autre un syndicalisme indépendant qui tente d’exister et se retrouve en butte aux moyens de répression de l’État, des plus administratifs aux plus répressifs. Même si la loi n’interdit pas officiellement la création de syndicats, elle fait tout pour l’empêcher : refus de récépissé d’enregistrement, obstacles à la formation des fédérations et confédérations, prétextes de non-conformité des statuts, ingérence arbitraire dans les activités syndicales, harcèlements et intimidation des leaders syndicaux…

Un tableau qui peut être inquiétant pour l’avenir des Algériennes et des Algériens que les États européens, et particulièrement l’État français, commencent à regarder comme de potentiels réfugiés venant grossir les rangs des Syriens, des Érythréens et de tous les autres dont ils ne veulent surtout pas, sauf pour exercer une pression sur le marché du travail.




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