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Algérie. Quand les masses populaires mettent à nu les brèches du régime

vendredi 3 mai

En Algérie quelques semaines de mobilisation massive auront suffi à mettre à nu la faiblesse du régime et à obliger l’appareil militaire à intervenir. Les accents populistes du chef de l’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah cachent mal la perte d’hégémonie des classes dominantes, tandis que l’Etat policier se fait de plus en plus autoritaire, comme l’a montré la mort du jeune Ramzi Yettou des suites des coups des forces de répression. L’approfondissement des conditions de vie misérables imposées aux couches populaires ces dernières années s’est en effet accompagné de l’éclatement au grand jour d’affaires de corruption impliquant des sommes d’argent faramineuses. Et alors que le hirak (mouvement) galvanise les masses et leur fait prendre conscience de leur force, celles-ci tendent de plus en plus à remettre en cause le vol des richesses nationales, à l’instar des habitants de Tebessa qui manifestaient la semaine dernière devant une entreprise de mise en bouteille d’eau minérale pour exiger l’accès à l’eau potable gratuite pour tous. Ajoutés à la radicalisation d’une jeunesse désabusée par l’avenir qui lui est promis, ainsi qu’à des secteurs du mouvements ouvrier qui, s’ils n’ont jamais vraiment eu foi en leur direction bureaucratique, se retrouvent maintenant face à l’impérieuse nécessité de se réapproprier leur outil d’organisation et de lutte pour faire face aux attaques antisociales du régime, tous ces éléments polarisent le mouvement en cours entre une opposition libérale décomposée et les masses populaires qui s’engagent dans une dynamique de plus en plus combative et sans concession : « yetnahaw ga3 » (« qu’ils s’en aillent tous »).

Les fissures du régime que les politiques d’austérité conjuguées à la figure d’un Bouteflika malade laissaient paraître, sont devenues depuis le 22 février des trous béants dans lesquelles les masses populaires se sont engouffrées pour aller du rejet du cinquième mandat de Bouteflika au rejet du système. Jusqu’ici le régime a tenté de sauver sa peau en donnant l’illusion de faire du neuf avec du vieux. Mais pour tout ce que l’Algérie compte d’opprimés, rien n’a changé sauf qu’aujourd’hui les masses ont fait la démonstration que par leur force collective, elles pouvaient ébranler ce régime pourri. La perte d’hégémonie d’un régime responsable de l’approfondissement de la misère pour la grande majorité des algériens s’exprime au travers d’une crise de représentativité qui touche y compris les tendances politiques d’opposition, qu’elles soient réformistes ou libérales. Mais c’est pour l’opposition libérale que le coup est aujourd’hui le plus durement porté. Les partis de la vieille gauche réformiste, à l’instar du Parti des Travailleurs (PT), de la Fédération des Forces Socialistes (FFS), ou encore du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie se sont profondément décrédibilisés aux yeux des masses en jouant un rôle de contention, canalisant la colère vers des impasses électorales sans lendemain, et en étant de fait cooptées par le régime que ce soit en participant aux premiers gouvernements de Bouteflika, ou en s’intégrant à la bureaucratie d’Etat au niveau des mairies, daïras et wilayas. Pour l’opposition libérale en revanche, plus que sa participation aux gouvernement, à l’instar d’un Ali Benflis premier ministre du premier gouvernement de l’ère Bouteflika, c’est la faillite du projet libéral porté par Bouteflika lui-même qui est la cause du désaveu des couches populaires. Alors qu’un Chadli Bendjedid avait pu s’appuyer sur la faillite du « socialisme de Boumediène » pour justifier la libéralisation de l’économie et les plans d’austérité appliqué après la crise de 86, le projet libéral a depuis fait la démonstration – après une décennie noire, la privatisation de nombreuses entreprises publiques qui est allée de pair avec la suppression massive d’emplois – auprès des masses de son incapacité à répondre à leurs aspirations démocratiques, en même temps qu’elle les a plongées dans la misère et la précarité. Celui-ci a rendu l‘économie algérienne encore plus dépendante du marché mondial et des puissances impérialistes, alors que la chute du prix du pétrole ces dernières années finissait de mettre en crise le modèle économique hérité de l’« infitah » (« ouverture »).

C’est dans ce contexte général d’affaiblissement de l’hégémonie bourgeoisie, avec la désertification du champ politique dû à la concentration des pouvoirs autour du Bonaparte Bouteflika, que les masses ont donc fait irruption depuis maintenant près de deux mois et demi. Poussé à la démission, le régime s’est trouvé face à l’absence de médiation politique pour prendre la direction d’une transition qui lui permettrait de se recomposer et d’assurer un « retour à l’ordre ». C’est donc l’appareil militaire lui-même, à travers le chef de l’état-major Ahmed Gaïd Salah, qui a dû prendre l’initiative, pilotant un gouvernement fantoche composé de technocrates pour la plupart inconnus et sans légitimité pour les masses, donc sans légitimité non plus pour les classes dominantes qui cherchent à mettre comme préalable à toute discussion la résolution de la crise actuelle. Mais si les « 3B », comme ils sont désignés par les manifestants (Bensalah, Beddoui, Belaïz, puis Bouchareb, respectivement le président de la République par intérim, le premier ministre, le président du conseil constitutionnel démissionnaire, et le président de l’Assemblée Populaire Nationale), sont honnis par les masses populaires, celles-ci peinent à formuler aujourd’hui un projet en positif pour affronter les classes dominantes sur un terrain politique, et ce malgré la radicalité du mot d’ordre « yetnahaw ga3 ». C’est pour cela que l’appareil militaire, s’appuyant sur son organisation suffisamment ancrée dans les secteurs stratégiques de l’économie et assez structuré pour se faire garant des institutions du régime, peut aujourd’hui se présenter comme ultime rempart de la bourgeoisie et de l’impérialisme. Cependant cette opération a un prix. Il faut au général Gaïd Salah capitaliser de tout son poids sur la conscience et le mythe national qui a conféré à l’armée une aura mystifiée, pour cacher ce qu’elle est vraiment : un détachement d’hommes armés au service des classes dominantes.

Cela s’est exprimé à travers les discours populistes du chef d’état-major, rabâchant l’attachement entre « le peuple et son armée » et affirmant la « légitimité des revendications populaires » sans plus de détails sur la nature des revendications en question. Seulement il fallait aussi pour l’armée donner des gages et se délimiter du clan Bouteflika et des affaires de corruptions vomies par les couches populaires, à travers une opération main propre qui a mis en accusation plusieurs grands patrons accusés de s’être enrichis grâce à leur complicité avec le régime. Seulement cette dernière manœuvre semble à double tranchant. D’un côté elle peut permettre à l’ultime rempart du régime de se laver les mains et de rétablir un semblant de crédit dans les institutions du régime en vue d’organiser les élections présidentielles du 4 juillet prochain, c’est-à-dire un moyen de canaliser la révolte dans un cadre électoral verrouillé d’avance. Mais de l’autre elle a aussi contribué à affaiblir le camp de l’opposition libérale. En effet, si les arrestations visaient expressément des milliardaires comme Haddad et Kouninef qui avaient pignon sur rue et qui s’étaient publiquement compromis avec le régime, [l’arrestation de Rebrab est quelque peu différente en ce qu’elle vise l’incarnation de l’opposition libérale en Algérie → https://www.revolutionpermanente.fr/Ce-qui-se-cache-derriere-l-arrestation-du-grand-patron-Rebrab-en-Algerie ]. Ainsi cette arrestation vise au départ à calmer les ardeurs par en haut d’une tendance politique qui se voyait déjà calife à la place du calife, et la priait de bien vouloir se ranger sagement derrière les militaires pour le bien de tout ce beau monde, au risque de se voir ressortir des dossiers de corruption gardés soigneusement au fond des tiroirs. C’es ainsi qu’Ali Benflis, qui moquait les concertations appelées par Bensalah la veille de la fameuse arrestation, s’est finalement exécuté et retrouvé à soutenir les militaires. Pendant ce temps, les Bouchachi et Assoul, au-delà de leurs cris d’orfraie, ont reconnu que l’armée serait un acteur incontournable pour mener à bien leur transition. Car de toute évidence cette opposition libérale, en n’ayant d’autre projet que la défense des intérêts des classes dominantes, et en ne perdant d’ailleurs pas de temps pour mettre sous le tapis les revendications sociales et démocratiques des masses populaires, n’a logiquement pas su les convaincre de sortir la défendre face aux attaques des militaires. Comment expliquer à un travailleur de CEVITAL précaire et sous-payé d’aller manifester pour défendre son patron milliardaire autrement qu’en le menaçant de sanction ? La contradiction était trop grande, de même que l’acuité politique des masses en cette période de mobilisation, pour qu’elles se laissent tromper par des appels à soutenir un patronat qui n’a d’autre projet que de mettre en place l’austérité par la voie des Benbitour & co.

Mais ce discours populiste du chef de l’état-major orienté à dessein contre la corruption ne peut malgré tout pas tromper longtemps les masses descendues par millions dans les rues. Tout d’abord la proximité pendant longtemps entre Gaïd Salah et Bouteflika qui l’a lui-même intronisé au poste de vice-ministre de la Défense ; de plus les épisodes de répression contre les manifestants qui ont eu lieu ces dernières semaines ne peut être attribués à personne d’autre qu’au chef de l’armée, l’homme fort du moment, y compris la mort du jeune Ramzi Yettou décédé suite aux coups de la police, les gazages et matraquages à Alger, ainsi que toutes les arrestations de manifestants. Enfin l’irruption sur la scène politique a entraîné un regain de combativité pour ce qui est des revendications sociales des couches populaires, ce que ne saurait tolérer un régime en crise comme le régime algérien maintenant dirigé par Gaïd Salah.

L’ami de Ramzi Yettou relate le passage à tabac du jeune mort suite aux coups de la police

Ces éléments sont constitutifs d’une polarisation de la situation qui s’exprime par un déplacement de la lutte et des revendications sur un terrain d’autant plus radical du côté des masses populaires. C’est cela qu’expriment les grèves multiples qui éclatent de manière plus ou moins coordonnée, permettant aux travailleurs d’obtenir des victoires partielles telles que les augmentations de salaires dans le secteur des Grands Travaux Pétroliers notamment à Hassi Messaoud, mais aussi dans les secteurs de la métallurgie à Oran avec l’obtention non seulement d’augmentation de salaire mais aussi du droit de créer une section syndicale, ou encore à Air Algérie où les grévistes ont également obtenu la titularisation des travailleurs précaires. Ces quelques conquêtes permettent non seulement de prendre conscience du potentiel de la classe ouvrière algérienne et apportent un démenti à tous ceux qui avaient la prétention de nier son existence et sa capacité à agir, et surtout elles posent la question de la construction d’un mouvement ouvrier suffisamment organisé pour être en mesure de peser de manière plus décisive encore sur la scène politique. Le mot d’ordre de réappropriation de la principale section syndicale, l’UGTA (Union Générale des Travailleurs Algériens), est une traduction de la prise de conscience de l’impérieuse nécessité pour les travailleurs de se doter d’un organe de représentativité démocratique et en toute indépendance de l’Etat et des patrons.

Mais cette volonté de « dégager » les bureaucraties syndicales, et pour passer le cap du dégagisme sa prolongation en la structuration d’un mouvement ouvrier, ne se fera pas sans l’appui de secteurs sociaux, tels que les habitants des quartiers populaires ou le mouvement étudiant, qui, en convergeant avec le mouvement ouvrier, lui permettront de poser la construction de son hégémonie et du nécessaire prolongement de son combat sur un plan politique. Or ces secteurs, du fait de la crise politique et de l’approfondissent des contradictions sociales du régime algérien, se radicalisent et entrent en bataille contre les directions réformistes historiques, en particulier dans la jeunesse. Il n’est à ce titre pas anodin que pour la fête du 1er mai, les étudiants de la faculté centrale d’Alger se soient rendus au rassemblement organisé devant le siège de l’UGTA pour réclamer la démission de Sidi Saïd et la réappropriation de l’outil syndical par les travailleurs. Les étudiants présents ont notamment fait part de leur soutien aux travailleurs et ont affirmé leur volonté de poursuivre ensemble la grève commencée dans les universités depuis le 22 février. Ils ont ainsi commencé à dessiner une perspective d’alliance entre mouvement étudiant et mouvement ouvrier. Ce dernier est mis de fait dans une situation où il doit endosser la responsabilité de construire une contre hégémonie à celle du bloc dominant, en prenant en charge les revendications des autres secteurs populaires, à l’image de celle d’une université gratuite et ouverte à tous par laquelle la classe ouvrière est la seule à être fondamentalement intéressée.

Les étudiant.e.s de la fac centrale venus soutenir les travailleurs à Alger pour ce premier mai de lutte. Les travailleurs syndiqués contestent la direction bureaucratique de Sidi Said et les étudiants les invitent à rejoindre le mouvement de grève générale qu’ils ont eux-mêmes entamés depuis plusieurs semaines.

La radicalisation de ces secteurs sociaux pousse le régime et les classes dominantes dans leur retranchement comme l’a également montré l’exemple de Tebessa, où 13 manifestants ont été blessés par balle suite à une action de protestation devant l’usine de mise en bouteille d’eau minérale Youkous, pour protester contre l’accaparement des sources d’eau par des entreprises privées, au détriment des couches populaires qui n’ont pas accès à l’eau potable. Ce jour là ce sont les patrons qui ont fait venir des baltaguia pour tirer contre les protestataires, qui n’ont pas tardé à répondre en mettant le feu à l’usine. Mais cela montre bien la brutalité d’un patronat assoiffé de profit et habitué à la protection du régime et de l’Etat, en particulier pour ce qui est du pillage des richesses nationales. Là encore, poser la question de la réappropriation de ces richesses et de leur redistribution en fonction des besoins passera forcément par l’alliance entre le mouvement ouvrier et les secteurs sociaux laissés à l’abandon par le régime actuel, afin de répondre aux aspirations démocratiques et sociales des masses populaires à travers l’élection d’une assemblée constituante révolutionnaire qui se donne pour tâche de mettre fin au régime et à ses institutions pourrissantes, de mettre fin à la domination impérialiste, et à réaliser véritablement les tâches de l’indépendance nationale confisquée en 1962.




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