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« L’esclavage c’est fini ! »

Grève d’Emmaüs : malgré la répression, les travailleurs sans-papiers restent déterminés

Malgré les tentatives de répression, les travailleurs sans-papiers d’Emmaüs Saint-André-lez-Lille sont toujours en grève après plus de 60 jours. Une détermination de fer qui a encouragé les compagnons d'Emmaüs de Grande Synthe, proche de Dunkerque, à partir également en grève.

Alexis Taïeb

31 août 2023

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Grève d'Emmaüs : malgré la répression, les travailleurs sans-papiers restent déterminés

De Saint-André-lez-Lille à Grande-Synthe, les compagnons Emmaüs relèvent la tête

Depuis le 1er juillet, les travailleurs sans-papiers d’Emmaüs Saint-André-lez-Lille sont en grève. Chaque jour, ils se réunissent en assemblée générale, discutent et votent la reconduction de leur mouvement. Surexploités, ils travaillent 40 heures par semaine pour une rémunération d’à peine 150 euros par mois. À l’origine, la direction d’Emmaüs Saint-André-lez-Lille leur avait promis, à condition qu’ils acceptent ces conditions de travail proches de l’esclavage, d’être régularisés au bout de trois années. Un mensonge éhonté, car pour cela la direction devrait être agréée Organisme d’Accueil Communautaire et d’Activité Solidaire (OACAS), ce qui n’est pas le cas.

Lire aussi : « La grève à Emmaüs rend visible les travailleurs de l’ombre » entretien avec Saïd Bouamama

Des conditions de travail terribles, une rémunération misérable, un chantage à la régularisation… C’est donc tout cela qui a provoqué la grève de ces travailleurs sans papiers qui, officiellement, n’ont même pas le statut de travailleurs mais celui de « compagnons », et qui ont décidé de relever la tête. Ils exigent d’être régularisés, que leur statut de travailleur soit reconnu, la condamnation d’Emmaüs pour travail dissimulé et le paiement des arriérés de salaire.

Et il y a neuf jours à peine, à moins de 100 kilomètres au nord de Saint-André-lez-Lille, les compagnons du Emmaüs de Grande-Synthe ont décidé de se lancer également dans le même combat. Comme l’explique Saïd Bouamama, sociologue, militant anti-raciste et soutien actif de la grève avec le Collectif Sans Papier 59 : « Le démarrage de cette deuxième grève est directement lié à celle de Saint-André, puisque c’est le fait que la grève dure qui leur a donné la force d’entrer en grève ».

Un lien quasiment organique entre la grève de Saint-André-lez-Lille et celle de Grande Synthe

Très concrètement, les travailleurs sans-papiers de Grande-Synthe sont entrés en grève « en contactant immédiatement » ceux de Saint-André, nous explique le sociologue. « Le lien est quotidien. Chaque jour, un porte-parole des grévistes de Saint-André se rend à l’assemblée générale des grévistes de Grande Synthe. Il y a un lien quasi-organique entre les deux luttes », poursuit-il.

Du côté de Grande Synthe, les raisons de la colère sont, à quelques détails près, les mêmes. « Dans la logique, c’est la même chose », explique Saïd Bouamama, « mais avec un degré de gravité qui est moindre. Mais les conditions de vie et de travail n’en sont pas moins scandaleuses ». En effet, les compagnons d’Emmaüs Grande-Synthe touchent légèrement plus d’argent que leurs camarades de Saint-André : « On travaille 35 heures par semaine et on touche 350 euros par mois. On nous crie régulièrement dessus pour nous mettre la pression. Dès qu’on a commencé à faire grève, la direction a menacé d’appeler la police », témoigne Fodé, l’un des compagnons en grève du site de Grande-Synthe.

« Le gouvernement est conscient que la question des sans-papiers peut exploser à n’importe quel moment »

Et justement, ce mardi 29 août alors qu’ils entamaient leur deuxième semaine de grève, les grévistes de Grande-Synthe ont vu des huissiers débarquer sur leur piquet pour déposer des assignations d’amende de 400 euros par jour avec des menaces d’expulsion de logement. « Les avocats ont réussi à faire sauter les assignations », nous a confie Saïd Bouamama. Mais cette tentative de répression est loin d’être la première.

En effet sur le site de Saint-André-lez-Lille, la direction avait déjà tenté le 26 juillet de casser de force le blocage de la production par les grévistes, et la police était venue intimider en distribuant des arrêtés d’interdiction. Une vingtaine de jours plus tard, la direction faisait perquisitionner la banderole des grévistes en pleine nuit. Pour Saïd Bouamama, cette répression quasi continue est loin d’être anodine : « Le gouvernement est très conscient que la question des sans-papiers peut exploser à tout moment. Car les raisons de la colère qui s’expriment ici sont très loin d’être isolées dans le pays. Donc leur priorité c’est de faire disparaître cette lutte, car grâce à celle-ci la question des sans-papiers devient visible ». Mais pas de quoi ébranler la détermination des grévistes, qui ce matin encore ont reconduit sur les deux sites la grève.

Pour rompre avec l’isolement, les directions syndicales doivent soutenir concrètement les grévistes d’Emmaüs !

Alors que les grévistes montrent une détermination exemplaire, les directions syndicales se contentent pour l’heure de simples communiqués. Présentes cette semaine à l’Elysée pour s’entretenir de nouveau avec le gouvernement, ces dernières ont plus de tension vers « dialogue social » que vers le soutien concret des travailleurs sans papier. Seule l’Union locale CGT de Tourcoing a organisé une manifestation à Lille en soutien aux grévistes.

Face à ce silence, et pour sortir de leur isolement, les grévistes d’Emmaüs sont d’ailleurs « allés interpeller Sophie Binet qui était dans le Nord aujourd’hui », explique Saïd Bouamama, avec l’aide de l’Union départementale CGT 59 « qui est entièrement impliquée dans la lutte ». De même, ils cherchent à s’organiser à la base en organisant dans les prochains jours une rencontre entre tous les grévistes d’Emmaüs, mais aussi avec les travailleurs sans-papiers de Chronopost d’Alfortville qui se mobilisent depuis plusieurs mois et les onze sans papiers de NTI en grève depuis lundi. Pour les soutenir, une pétition circule en ligne, ainsi qu’une caisse de grève.

À l’heure où le gouvernement prépare sa loi immigration, qui va encore aggraver les conditions de vie des sans-papiers, interdit le port de l’abaya dans les écoles et continue de stigmatiser la jeunesse issue de l’immigration, et quelques semaines seulement après avoir déployé une justice d’exception contre la jeunesse des quartiers populaires qui s’est révoltée après l’exécution de Nahel, il est plus qu’urgent que les directions du mouvement ouvrier sortent de leur torpeur et appellent à soutenir cette grève, tout en construisant un plan de bataille d’ensemble qui permette de faire reculer le gouvernement dans son offensive xénophobe et raciste.

Lire aussi : Attaques sociales, dialogue social : une autre rentrée est possible


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