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Société

Deux poids, deux mesures

Balkany, la justice de classe et les prisons

Après 150 jours de détention, Patrick Balkany a été remis en liberté, pour raisons de santé mentale et physique. Pendant ce temps, on laisse crever le reste de la population carcérale, dont l’état de santé est tout aussi dégradé que celui de l’ex-maire de Levallois, mais qui n’a ni son porte-monnaie, ni sa notoriété.

jeudi 13 février

Crédits photo : AFP

En tout, Patrick Balkany n’aura passé que 5 mois en prison, sur les 9 ans requis, dans des conditions à mille lieues de la majorité des personnes emprisonnées en France : cellule personnelle de 9 m2, qui reste ouverte pendant la journée, avec douche et téléphone fixe… Il reste sous contrôle judiciaire, et aura l’obligation de pointer au commissariat deux fois par mois, et l’interdiction de quitter le territoire français.

Des salons de Levallois à la prison de la Santé

Une expertise médicale rendue publique mardi a conclu que son état de santé n’était “pas compatible avec une détention ordinaire”. Le rapport fait donc état d’une “dégradation manifeste de l’état général” de l’ancien maire de Levallois, “porteur de maladies sérieuses”, dont un “infarctus mésentérique” et fait part d’un “état dépressif marqué”.

Admettons. Ces pathologies ne semblent pas improbables, pour un homme de son âge. Sa souffrance est sans doute réelle : passer des salons de la mairie de Levallois à la prison de la Santé, ça doit faire un choc. Il a quand même perdu 30 kilos en 5 mois. Mais arrêtons-nous un instant sur ce que dénote cette dégradation de son état de santé, et surtout sur la remise en liberté qu’elle a entraîné, sur l’état des prisons française.

La prison, ça rend malade

Car un “état dépressif marqué”, quand on est en prison et qu’on ne s’appelle pas Patrick Balkany et qu’on n’a ni son avocat, ni son compte en banque, cela ne signifie pas une remise en liberté. Cela s’appelle… la norme. 80 % des hommes en prison présentent au moins un trouble psychiatrique, notamment une dépression (40% de la population carcérale).

Selon la section française de l’Observatoire International des Prisons : “Au total, huit hommes détenus sur dix présentent au moins un trouble psychiatrique, la grande majorité en cumulant plusieurs parmi lesquels la dépression (40%), l’anxiété généralisée (33%) ou la névrose traumatique (20%). Le taux de pathologies psychiatriques est 20 fois plus élevé en prison que dans la population générale. Or, la prison est un milieu pathogène. Et « l’incarcération de personnes atteintes de maladies mentales graves ne peut qu’entraîner une perte de repères et de sens : perte du sens même de la peine et de l’emprisonnement » mais aussi « perte du sens même du soin et du rôle de soignant » comme le relève le CCNE. Pourtant, loin de remédier à ce phénomène par une réflexion sur les failles de la psychiatrie générale en milieu libre, les pouvoirs publics mettent en place des dispositifs judiciaro-sanitaires qui avalisent la présence de ces publics en prison.

En 2017, on déplorait encore 103 suicides en prison, soit environ 15 suicides pour 10 000 personnes, entre six et sept fois plus qu’à l’extérieur. Dans un environnement qui n’a de cesse de dégrader, déshumaniser et réprimer les personnes emprisonnées, ce triste record n’a rien d’étonnant. Dans un pays où il y a un mort tous les deux jours en prison, dans le plus grand silence, la vie de certains détenus semble en valoir plus que d’autres.

Être malade en prison quand on ne s’appelle pas Balkany…

Prenons l’exemple de Monsieur R., dont l’histoire est racontée par l’OIP. Il purge une longue peine, et est détenu jusqu’en avril 2019 à la maison centrale de Poissy. Monsieur R. est atteint d’une grave pathologie qui entraîne des crises très douloureuses, pendant lesquelles il doit recevoir un traitement adapté, impliquant des injections régulières, une hospitalisation temporaire, un suivi par un kinésithérapeuthe. Problème : en mars 2019, un des mur d’enceinte de la prison de Poissy s’effondre, et des détenus doivent être transférés.

Monsieur R. se retrouve donc incarcéré à la maison centrale de Vendin-le-Vieil au mois d’avril 2019. Et comme cet établissement ne peut plus lui fournir ses soins, et bien Monsieur R. est tout simplement privé de soins. Voyez-vous, Monsieur R. n’a pas les ressources de Monsieur B(alkany). Désormais, on l’emmène menotté aux urgences quand ses crises se déclenchent, et il n’est pas suivi après. Et ce depuis avril 2019. Mais, contrairement à Monsieur B., il ne bénéficie pas d’une remise en liberté en raison de son état de santé.

Laélia Véron, enseignante en prison, dénonce également le deux poids, deux mesures qu’elle voit entre le traitement de ses élèves, et celui de Patrick Balkany. Pour un détenu lambda, avoir des problèmes de santé ne rime pas avec remise en liberté, mais avec double peine.

Selon la Commission européenne de Prévention de la Torture (CPT), dans les prisons françaises, la prise en charge médicale des “détenus particulièrement surveillés”, des détenus souffrant de maladie mentale et le traitement des cas de douleur aigüe font que “le traitement médical se trouve perverti et devient dégradant”. Lors d’une visite en 2006, la CPT écrit : “Les patients présentant des états de souffrance aiguë étaient placés dans l’une des cellules d’isolement, traités sous contrainte si nécessaire, et obligés de rester nus en cellule, soumis à un contrôle visuel régulier du personnel pénitentiaire. Il ne fait aucun doute aux yeux du CPT qu’une telle situation s’apparente à un traitement inhumain et dégradant pour le patient concerné (et est également dégradante pour le personnel concerné).

Que dire également de ses conditions de remise en liberté… Pour un grand nombre de prisonniers remis en liberté, pointer au commissariat deux fois par mois, c’est le Club Med. En général, ça ressemble un peu plus à : des horaires d’assignation à domicile, voire une assignation totale à domicile avec port de bracelet électronique, un pointage plusieurs fois par semaine dans un commissariat, parfois loin de chez soi, une interdiction de conduire…

Une chose est claire : personne ne peut vivre en bonne santé dans une prison française, privé de liberté, dans des conditions sanitaires déplorables, des repas insuffisants, un traitement avilissant, etc. Toutes les personnes en prison souffrent des conditions d’incarcération, et leurs états de santé en pâtissent.

Seulement voilà : on ne remet pas n’importe qui en liberté. Patrick n’est pas un détenu comme les autres. Il est riche, reconnu, influent, soutenu. Son état de santé est peut-être incompatible avec une détention en prison ; mais c’est le cas de milliers de gens. Ses droits ne sont correctements appliqués qu’en raison de sa position sociale, car un bourgeois reste un bourgeois, et la justice de classe reste la justice de classe...




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