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Chili. Boric annonce un gouvernement modéré pour rassurer les milieux d’affaires

Le nouveau président chilien Gabriel Boric a annoncé vendredi la composition de son cabinet ministériel. De nombreuses figures de l'ancienne alliance de centre-gauche, la "Concertación", un pilier du régime, composeront son exécutif. De quoi rassurer les milieux d'affaires.

lundi 24 janvier

Le nouveau président chilien Gabriel Boric, élu le 19 décembre et qui prendra ses fonctions le 11 mars prochain, a dévoilé vendredi la composition de son cabinet ministériel. Le candidat de la coalition de gauche « Apruebo Dignidad » a ainsi mis fin aux spéculations et querelles entre les milieux d’affaires et les principaux partis du régime, qui ont tenté de délimiter le champ d’action du futur gouvernement, afin que les transformations sociales promises durant la campagne n’affectent pas la classe dirigeante du pays.

Malgré tout, il apparaît clair qu’il s’agira d’un cabinet de collaboration et de collusion avec les anciennes formations politiques du régime comme la Concertación (ndrl : coalition de centre-gauche qui a mené la transition démocratique et gouverné entre 1990 et 2010) et l’alliance de la Nueva Mayoria, (issue de cette dernière). Des forces politiques qui, de la même manière que les partis de la droite pinochettiste, ont été répudiées par le peuple lors de la rébellion de 2019.

Après plusieurs semaines de négociation pour définir ses futurs ministres, l’équipe de Boric semble vouloir combiner symbolisme politique et continuités. On notera à ce titre la présence de plusieurs femmes à la tête du cabinet, dont la ministre de la Défense Maya Fernandez Allende, petite-fille de l’ancien président emblématique assassiné par Pinochet. Ceci, tout en maintenant le cap actuel dans des ministères clés comme celui des finances, en articulant une alliance avec le parti socialiste traditionnel, l’un des piliers du régime post-dictature.

Parmi les ministres choisis par Boric, on retrouve à la tête des Finances Mario Marcel, actuel président de la Banque Centrale du Chili depuis 2016. Cet économiste lié au Parti socialiste a participé à tous les gouvernements issus de la Concertación, à commencer par ceux des démocrates-chrétiens Patricio Aylwin (1990-1994) et Eduardo Frei (1994-2000) au sein desquels il était à la direction des budgets publics (appelée la Dipres) puis à celui de Ricardo Lagos (2000-2006). C’est l’un de ceux qui ont jeté les bases de l’austérité et de la privatisation du secteur public. Sous le gouvernement de Michelle Bachelet, il a présidé la commission qui porte son nom, dont le but était de « perfectionner » le système des retraites mais qui s’est avérée être une attaque sociale supplémentaire pour les retraités.

Les hommes d’affaires et la sphère de la finance chilienne avaient déjà fait savoir qu’ils approuvaient la composition du cabinet annoncé par Boric, comme l’on démontré les « signaux du marché » comme la chute rapide du dollar et la hausse de la bourse. Andronico Luksic, l’un des hommes les plus riches du pays avait en effet déclaré que la nomination de Mario Marcel était « une grande décision ».

Le président de la Confédération de la production et du commerce (CPC) s’est également réjoui à la radio de la nomination de Marcel « Nous devons célébrer cela car Mario Marcel remplit de nombreuses conditions. Bien qu’il s’agisse d’une personne de centre-gauche (…) il est préparé et est absolument et techniquement compétent. Il a démontré ses capacités de gestion, de direction et de leadership dans des moments difficiles avec une approche très raisonnable, mesurée et cohérente ». Il a également déclaré que « si le président élu a décidé de nommer Mario Marcel au ministère des finances, il s’agit bien sûr d’une très bonne nouvelle, car cela montre la rationalité et la modération nécessaire. » L’homme d’affaires s’est également félicité de la nomination de la jeune ministre de l’intérieur Izkia Siches, qui a selon lui « le jeu de jambe et la ceinture nécessaire pour arriver à de grands accords », une phrase qui a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux en raison de son caractère sexiste.

L’annonce de ce nouveau cabinet confirme le glissement vers le centre de Boric, porté par la coalition de gauche Apruebo Dignidad. Mais il ne s’agira pas du gouvernement d’Apruebo Dignidad mais bien d’un gouvernement d’alliance avec l’ancienne Concertacion de centre-gauche, avec l’argument que le gouvernement a besoin de renforcer sa base parlementaire. La coalition de gauche dont est issu Boric n’est ainsi représentée que dans 12 ministères sur les 23 que compte le Chili. Sur la douzaine, seuls 4 vont au Parti Communiste, qui est pourtant la formation de gauche avec le plus de militants et la plus grande base électorale : une volonté là aussi de rassurer les milieux d’affaires.

L’ancienne Concertación se retrouve ainsi avec 7 ministères, auxquels il faut ajouter quelques indépendants du milieu des organisations internationales, où le parti socialiste a la plus grande influence, marquant sa présence avec Mario Marcel au sein même du comité politique, groupe des plus proches conseillers du futur président.

Un autre cas notable est celui du futur ministre du logement, Carlos Montes, économiste de l’Université catholique et législateur depuis les années 1990. Sa nomination est un signe de plus que le prochain gouvernement maintiendra l’essentiel du régime hérité de la dictature de Pinochet, en laissant de côté tous les discours sur le renouvellement de la politique. Il a été l’un des sénateurs du Parti socialiste qui a voté en faveur en 2013 de la détestable loi sur la pêche, qui garantit que 70% de la richesse halieutique se concentre entre les mains de 7 familles milliardaires chiliennes.

Enfin, dans le domaine de la santé, essentiel dans le contexte de la pandémie de Covid-19, c’est María Begoña Yarza qui a été nommée, pédiatre ayant une longue carrière dans diverses institutions où elle a été répudiée par les travailleurs pour ses pratiques antisyndicales et répressives.

Traduction : Kenza Adel



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