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Monde

Quelle Constitution après celle de Pinochet ?

Chili. Défaite cinglante pour la droite et le centre-gauche

Le Chili se rendait aux urnes, ce week-end, pour des élections locales, régionales et surtout constituantes. Le résultat est sans appel : c’est une grosse baffe pour la droite du président Sebastián Piñera mais également un coup de massue pour les socialistes et les démocrates-chrétiens qui ont gouverné le pays depuis le « retour de la démocratie ». Avec de très bons scores pour les candidats indépendants et ceux de la gauche radicale, PC et FrenteAmplio, le curseur est clairement positionné à gauche. Reste à savoir si ce sera suffisant pour se libérer de l’héritage Pinochetiste et de l’emprise de trente années de gestion ultra-libérale

lundi 17 mai

Dans le sillage de la rébellion d’octobre et novembre 2019

 

Ce sont en effet les dix-sept années de dictature de Pinochet et les trente ans de bons et loyaux services rendus par la Concertation, PS et DC, que des millions de manifestants et manifestants ont littéralement fait voler en éclats lors de la grande révolte populaire d’octobre et novembre 2019 au Chili. Pour sortir de cette situation, intenable pour le gouvernement, pour faire baisser la pression et pour canaliser la mobilisation sur un plan institutionnel, la droite au pouvoir appuyée par le centre-gauche avait joué son va-tout en proposant un référendum, plusieurs fois repoussé pour cause de pandémie, pour changer la constitution. En octobre 2020, une écrasante majorité d’électeurs a ainsi asséné une première défaite à la droite et opté pour la mise en place d’une convention constitutionnelle. Les élections de ce week-end représentaient la dernière étape avant le début des travaux de rédaction d’une nouvelle Charte pour le pays, régi depuis quarante ans par la loi fondamentale mise en place sous Pinochet. Les premiers résultats publiés avec la quasi-totalité des urnes dépouillées permettent de dresser un portrait du pays qui reste dominé par le sentiment de rébellion populaire qui s’est exprimé avec force au cours du printemps chilien d’octobre et novembre 2019 et que pandémie et manœuvres politiciennes ont réussi, un temps, à placer sous cloche.

Coup de bambou pour la droite, les démocrates-chrétiens et les socialistes

 

Au niveau de la Convention Constituante, la droite chilienne emmenée par Chile Vamos, le mouvement du président-millionnaire-homme d’affaires Sebastián Piñera, qui se présentait avec la droite « modérée » et l’extrême droite (UDI et Parti républicain), subit un revers historique : pas plus de 39 députés (« Constituyentes »), loin des 52 qui lui auraient permis d’atteindre une minorité de blocage pour entraver les travaux de la Convention. Le centre-gauche, qui a gouverné le pays sans discontinuer entre 1990 et 2010, puis entre 2014 et 2018, sort également extrêmement affaibli des élections, avec 25 députés. C’est l’expression d’un vote sanction qui a frappé autant les héritiers du pinochétisme que ceux qui ont « géré » son héritage ultra-libérale sans jamais le mettre en cause ni hésiter à donner de la matraque contre les lycéens, étudiants, syndicalistes, ouvriers en lutte et manifestants dès lors que le modèle économique et politique issu de la dictature était remis en cause.

 

Les bons scores des « indépendants » et de la gauche radicale

 

La grande surprise vient du côté des indépendants et de la gauche radicale. Plusieurs centaines de candidats aux postes de députés constituants, sur les près de 1300, se classaient parmi les « indépendants ». Ils sont plutôt situés à gauche, issus de la société civile, des mouvements sociaux et de défense de l’environnement, du mouvement des femmes ou du monde universitaire. Les sondages, ces dernières semaines, leur donnaient entre 8 et 16 sièges, mais ils en ont obtenu 30. La majeure partie s’inscrit dans une démarche de réformes de structure, s’oppose au modèle ultra-libéral sans pour autant remettre en cause le système dans son ensemble. Il n’en reste pas moins qu’ils représenteront un secteur avec lequel il faudra compter et auquel ne s’attendaient ni la droite, ni le centre-gauche, qui pensaient pouvoir limiter la casse aux élections et avaient conçu la Convention Constituante dans un cadre suffisamment contraint pour en limiter la portée réformatrice. L’autre coup de tonnerre, pour la droite et l’ancienne Concertation, vient du côté des scores de la gauche radicale. Les listes « Apruebo dignidad », menées par le PC et le Frente Amplio, obtiennent au moins 28 députés. Malgré la participation du Frente Amplio aux manœuvres ayant permis à Piñera d’orchestrer son plan de sortie de crise, en novembre 2019, et la trêve sociale que lui a concédée le PC, à travers son poids au sein de la CUT, la principale structure syndicale du pays, pour empêcher que la mobilisation ne se développe encore davantage et finissent par renverser la droite au pouvoir, par les manifestations et la grève générale, la gauche radicale a su capitaliser davantage que prévu en reconstituant un courant de soutien au sein des secteurs les plus radicalisés de la société chilienne. Cela s’est également traduit par les très bons résultats de la gauche radicale enregistrés au niveau des élections locales (municipales et régionales) : la droite a perdu plusieurs villes de grande importance comme Maipú, Estación Central, Viña del Mar et le PC, emmené par Iraci Hassler, a même réussi à déboulonner l’extrême droite de Felipe Alessandri de la municipalité de Santiago. 

Défiance des secteurs populaires et reprendre le chemin de la mobilisation

 L’autre question qui a dominé les débats et les commentaires sur les plateaux télé chiliens dimanche soir a trait au très fort niveau d’abstention, avec seulement 38,2% de participation contre près de 51% en octobre dernier lors du premier référendum sur la Constitution. Plusieurs facteurs expliquent cela, dont la pandémie, qui continue à frapper durement le pays, malgré une campagne de vaccination importante ou encore la distance et le coût du transport public entre les bureaux de vote et les zones de résidence des électeurs. Mais ce qui inquiète le plus les analystes et les représentants des partis de droite et de centre-gauche a trait au niveau de défiance que cette faible participation reflète. Loin de témoigner d’une désaffection vis-à-vis de la politique, entendue comme participation à la vie sociale, le niveau d’abstention témoigne d’une défiance très importante de l’électorat populaire vis-à-vis des partis traditionnels qui s’est traduit, également, au niveau des suffrages exprimés et qui entame un peu plus la légitimité du processus constituant entendu, par la droite et l’ancienne Concertation, comme une façon de mettre un couvercle sur la dynamique populaire qui a explosé au printemps 2019. Ainsi, si à Vitacura, dans la banlieue aisée de Santiago, l’un des bastions de la droite, ce sont 41% des électeurs qui se sont rendus aux urnes, ils n’ont pas dépassé les 13,7% à La Pintana, dans la périphérie populaire du Sud de Santiago. Par ailleurs, tout avait été conçu pour corseter et limiter le plus possible la portée de la Convention Constituante à venir, pour empêcher les élus, notamment, de pouvoir remettre en cause les traités commerciaux et les alliances signées par le pays à l’époque de l’ultra-libéralisme. Malgré cela, les mauvais scores de la droite et du centre-gauche remettent en cause leur capacité à ce que les Chiliens, également, appellent la « tambouille institutionnelle » (« la cocina »), destinée à vider la Convention, malgré ses limites, de son contenu. 

Ces élections sont donc un indicateur supplémentaire des tendances lourdes qui traversent le pays et de l’incapacité des partis institutionnels à ce que le Chili « revienne à la normale », malgré tous les efforts (et les millions) déployés et dépensés au cours de la campagne. Il n’en reste pas moins que c’est encore et toujours sur le terrain des mobilisations, sans attendre le résultat des discussions entre députés constituants, dans neuf mois, et sans attendre non plus les élections présidentielles de novembre 2021 qui s’annoncent compliquées pour la droite et le centre-gauche, que les millions de Chiliens issus des classes populaires de la jeunesse qui ont manifesté au printemps 2019 doivent continuer à s’exprimer, à rebours de ce que prônent le PC et le Frente Amplio qui déposent tous leurs espoirs dans une « Constituante de gauche ». La droite, le centre-gauche, les Forces armées et le patronat chilien feront tout pour la saborder et en limiter la portée.

Comme le défendent dans leur édito de premier bilan des résultats nos camarades du Parti des Travailleuses et Travailleurs Révolutionnaire (PTR)du Chili, la seule force d’extrême gauche qui se présentait en tant que telle dans huit districts du pays et qui a tout de même réussi à rassembler 50.000 voix, notamment dans plusieurs circonscriptions ouvrières et populaires, « la nouvelle situation qui s’ouvre avec la défaite des partis qui ont gouverné le pays pendant trente ans pose la question de l’urgence de reprendre le chemin de la mobilisation et de l’auto-organisation du monde du travail et des classes populaires. Il faut profiter de la défaite de ces partis pour organiser le combat sur la base de nos propres revendications : pour mettre fin au système privé des retraites par capitalisation (AFP), pour obtenir un système de santé et d’éducation gratuit et en finir avec le capital privé qui se fait de l’argent sur notre dos et sur nos droits fondamentaux, pour obtenir la libération des prisonniers politiques, pour en finir avec l’impunité des forces de police et que les responsables de la répression contre les mouvements sociaux soient jugés, mais également pour nationaliser sous le contrôle des travailleurs et des communautés les ressources du pays comme l’eau, le cuivre ou le lithium, de même que pour garantir le retour des terres communautaires aux Mapuches ainsi que le droit à l’auto-détermination des peuples autochtones ».

La situation qui s’ouvre, au Chili, alors que la mobilisation en Colombie contre le gouvernement de droite d’Iván Duque continue à battre son plein, indique les potentialités de changement qui continuent à être celle de la classe ouvrière, des secteurs populaires et de la jeunesse qui n’ont pas dit leur dernier mot.




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