Boris Lefebvre

La sentence n’est pas aussi lourde que pour Cahuzac mais les faits sont tout aussi graves : complicité de détournement de fonds publics et recel. Dans un scénario digne des films sur la mafia, Claude Guéant s’est retrouvé chaque mois de mai 2002 à mars 2004 à devoir répartir, à sa discrétion, une enveloppe de 10 000 euros, soit près de 210 000 euros en deux ans. Grand seigneur, Claude Guéant s’est accaparé la moitié de ce magot en distribuant le reste entre divers hauts fonctionnaires et Michel Gaudin, patron de la police nationale à l’époque.

L’argent, détourné à partir des fonds destinés aux frais d’enquête et de surveillance (FES) des policiers, aurait dû servir à rémunérer des policiers pour leur investissement. Ces primes, peu élevées, n’étaient pas destinées à la hiérarchie. Or, ces primes ont été supprimées par Sarkozy lui-même en 2003. Mais Claude Guéant a feint de ne pas être au courant, ce qui est pour le moins étrange pour le chef du cabinet de l’ancien ministre de l’intérieur. Pour masquer son larcin, Guéant affirme que cet argent venait des Indemnités de sujétion particulière (ISP), officialisée en 2002 pour compenser la charge horaire des hauts fonctionnaires. On le voit, l’ancien chef de cabinet de l’Intérieur a savamment entretenu le flou entre les primes destinées aux simples fonctionnaires et les primes réservées aux dirigeants du cabinet. Ainsi, Claude Guéant, avec la complicité de Michel Gaudin, a continué à faire exister un double système de primes : les primes en liquides du FES en plus des primes de l’ISP.

Claude Guéant s’est donc largement rempli les poches en profitant du système flou des primes en liquide ayant cours dans le Ministère. Ce système, qu’il prétend avoir assaini alors qu’il en a manifestement abusé à des fins personnelles, a perduré jusqu’en 2011. En effet, chaque année, la Direction Générale de la Police Nationale s’est vue octroyer une enveloppe en liquide à répartir à sa convenance, de manière totalement opaque. En tout et pour tout, ce ne sont pas moins de 34 millions d’euros qui ont été détournés et redistribués dans l’entre soi des couloirs du Ministère de l’Intérieur. Ce vaste système, normalement destiné à être réparti entre les commissariats puis entre les différentes forces de l’ordre, était en réalité ponctionné de toute part par ceux qui voyaient l’argent transiter dans leurs poches. La principale ponction étant effectuée à la source, évidemment.

L’affaire Claude Guéant ne fait que mettre en évidence la vaste corruption de l’État, de ses institutions et en premier lieu de sa police. Loin d’être les serviteurs intègres et zélés qu’on nous présente sans cesse, les chefs se servent allègrement et sans honte dans des finances obscures chargées d’acheter l’obéissance de la hiérarchie de la police. Ainsi, la police montre sa parenté avec les procédés du capitalisme : opacité des transactions et vol généralisé.