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Politique

Sur le stock stratégique disparu

Comment Jérôme Salomon a falsifié un rapport d’expert pour ne pas acheter de masques en 2019

Il y a une semaine, le Sénat a remis un rapport sur les leçons de la pandémie de Covid et l’impréparation du gouvernement. Un fait alerte particulièrement : la façon dont la Direction Générale de la Santé a tenté de justifier le non renouvellement du stock de masque en faisant pression sur les experts.

mercredi 16 décembre 2020

Crédits photos : Photo Christophe Archambault. AFP

Depuis le début de la pandémie, la question du port du masque et du stock de ceux-ci est au cœur des préoccupations. D’abord décrit comme inutiles, puis rendus obligatoires, la gestion du stock stratégique des masques était au printemps au centre des questions, avec cette inquiétude centrale : où sont passés les masques du stock stratégique constitué notamment après la crise de la grippe H1N1 ? Si on savait déjà que le non renouvellement de celui-ci était dû à des décisions de la Direction Générale de la Santé (DGS) qui avait volontairement mis de côté le renouvellement d’un stock d’un milliard de masques, le rapport du Sénat vient éclairer la façon dont ce choix a été fait, avec, au centre de la manœuvre, Jérôme Salomon, actuel Directeur de la DGS

En effet, le rapport sénatorial montre sur de nombreux points l’impréparation du gouvernement et revient sur l’historique des politiques concernant le stock stratégique et notamment le rapport Stahl, qui, en août 2018, avait rendu à la DGS ses conclusions quant aux mesures nécessaires pour se préparer à l’éventualité d’une pandémie de type grippale. Ce rapport, rédigé par l’agence Santé Publique France, avait en effet adressé de nombreuses recommandations, dont celle-ci : « L’importance d’un stock est à considérer en fonction des capacités d’approvisionnement garanties par les fabricants. La base de calcul est d’une boîte de 50 masques par foyer de malade. En cas d’atteinte de 30 % de la population, le besoin est 20 millions de boîtes. » Pourtant, lors de la publication du rapport, en mai 2019, la formulation concernant l’importance de la constitution d’un stock est totalement changée : « en cas de pandémie, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30% de la population. L’importance du stock est à considérer en fonction des capacités d’approvisionnement garanties par les fabricants ». C’est justement ce changement qui avait permis au gouvernement d’expliquer la décision, soi-disant fondée scientifiquement, de ne pas renouveler un stock d’un milliard directement, mais de se fonder sur « les capacités d’approvisionnement garanties par les fabricants », aussi floue cette recommandation soit-elle.

Or, ce que vient révéler le rapport sénatorial est accablant concernant la façon dont ce changement a eu lieu. Jérôme Salomon, déjà directeur de la DGS, a fait pression sur les experts scientifiques pour que le rapport n’explicite pas l’extrême nécessité de reconstituer le stock. C’est un mail du 21 février 2019, qui vient prouver cette découverte, Jérôme Salomon y fait pression sur la direction de Santé Publique France (SPF), la sommant de modifier ses formulations : « En effet, comment concevoir, sauf à vous décharger sur la DGS puisque vous agissez au nom de l’État pour la question des stocks, qu’un groupe d’experts de SPF [...] laisse penser que le stock de masques doit être autour de 1 milliard et que l’établissement pharmaceutique de SPF n’ait pas constitué des stocks à hauteur de ce qui est recommandé ? […] L’une des solutions pourrait alors être de modifier la rédaction de certaines formulations afin de centrer l’avis sur les besoins en contre-mesures médicales. Ensuite, il reviendra aux autorités de définir le stock nécessaire, en prenant en compte notamment les disponibilités des produits sur le marché […] Je souhaite éviter de nous mettre en situation de prendre des décisions précipitées [c’est-à-dire de devoir acquérir massivement des masques], qui pourraient nous mettre en difficultés collectivement, y compris sur le plan budgétaire  ». Suite à ce mail, le directeur de Santé Publique France, François Bourdillon, s’oppose dans un premier temps aux demandes de la DGS, invoquant l’indépendance scientifique de l’agence et la charte de l’expertise. Mais, après une réunion avec Jérôme Salomon, il finit par céder et lui répondre ceci : « voici donc en retour l’avis dans lequel j’ai retiré [...] toute allusion à un stock chiffré notamment pour les masques ».

Ces échanges mails, particulièrement accablants, viennent montrer que Jérôme Salomon a fait pression sur les experts scientifiques pour qu’ils modifient leur rapport, à travers des pressions liées aux questions budgétaires, alors que ceux-ci ont, dans un premier temps, refusé de leur faire. Que s’est-il dit entre François Bourdillon et Jérôme Salomon pour que le premier cède ? Ce qui est sûr, c’est que ce rapport vient montrer de manière éclatante comment, pour des raisons purement budgétaires, Jérôme Salomon a fait falsifier un rapport d’experts scientifiques pour ne pas renouveler le stock de masques, se rendant responsable à lui-seul de l’extension de la pandémie dans sa première phase, lors de laquelle le défaut de masques a eu un impact dévastateur.

Malgré ces révélations, les sénateurs, dont les rapporteurs du texte, Catherine Deroche (Républicaine), Bernard Jomier (PRG) Sylvie Vermeillet (UDR) ont préféré ne pas porter plainte contre Jérôme Salomon, estimant que la justice peut « s’autosaisir ». Malgré les preuves irréfutables qu’ils apportent concernant une affaire de corruption de la part d’un très haut fonctionnaire, dont les actions ont entraîné la mort de patients atteints du Covid-19, ces élus préfèrent donc protéger le gouvernement et éviter de faire des vagues. Quant à la prétendue indépendance de la justice, aucun doute qu’à moins d’un véritable scandale public sur cette question, elle préférera se taire et protéger le gouvernement Macron d’un énième scandale.




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