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Coup de force au Sénégal et crise de l’impérialisme français. Entretien avec Survie

Le régime sénégalais traverse une crise historique : le président proche des intérêts français est de plus en plus contesté et vient de repousser de plusieurs mois la tenue des élections, prétextant le contexte de tensions dans le pays. Révolution Permanente s’est entretenu avec Nicolas Charbonneau, militant du collectif anti-colonial Survie, qui est revenu sur les coordonnées dans lesquelles s’insère la crise politique actuelle.

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Coup de force au Sénégal et crise de l'impérialisme français. Entretien avec Survie

Crédit photo : Serigne Diagne, wikimedia

Révolution Permanente. Est-ce que tu pourrais nous décrire la situation de ces derniers jours au Sénégal ? Et la nature du tournant que Macky Sall essaye d’imposer en repoussant les prochaines élections présidentielles ?

Nicolas Charbonneau : Tous les observateurs de la vie politique sénégalaise sont très surpris de ce coup de théâtre. Macky Sall a repoussé les élections. Au début, elles devaient se tenir normalement le 25 février puis en aout et finalement en décembre. Symboliquement, le gouvernement ne veut pas les repousser après 2024. Ça n’en fait pas des démocrates pour autant. D’après les arguments officiels, le contexte ne serait pas propice à des élections apaisées.

C’est vrai mais rien n’indique qu’il le sera davantage dans 10 mois. Est-ce que c’est un coup d’État ? Je ne sais pas trop. Macky Sall a réussi à obtenir 3/5 des voix à l’assemblée nationale, en s’alliant avec Karim Wade, le fils de l’ancien président qui est honni par la population à cause des innombrables scandales de corruption. Alors que Macky Sall avait décidé de ne pas se représenter et soutenait la candidature de son premier ministre, la suspension des élections désavoue le nouveau candidat. Ce qui génère aussi des défections dans son propre camps.

La jeunesse s’en fout. Elle soutient en grande majorité Ousmane Sonko mais rien n’indique qu’il ait le droit de se présenter. Il y a eu des manœuvres parce que le pouvoir a peur de Sonko. La jeunesse sénégalaise a refusé qu’il soit écarté. Le Sénégal est dans l’impasse. Il y a une crispation, une tension très forte dans la société.

RP. Tu disais que tu ne considères pas forcément qu’il s’agit d’un coup d’État. Tu pourrais peut-être revenir sur les méthodes qui ont été utilisées par le gouvernement pour empêcher l’opposition de se présenter aux prochaines élections ?

Il y a plein de candidats, mais l’opposant principal est clairement Ousmane Sonko. Il y a eu pas mal de manœuvres pour essayer de l’empêcher de participer à l’élection. Depuis le début, cette élection n’est pas inclusive. C’est le vrai problème. Est-ce que c’est un coup d’État ? Quand il y a un coup d’État, en général, les militaires prennent les armes et la radio nationale et arrêtent le président. On n’est pas dans ce cas-là et ce n’est jamais arrivé au Sénégal. On peut peut-être appeler cela un coup d’État constitutionnel. Ce qui est certain, c’est que la situation est grave. Et si la jeunesse est dans la rue et brûle des pneus, ce n’est pas par hasard. Les gens sentent bien qu’ils se font rouler dans la farine et ils n’ont pas envie que ce soit le cas.

RP. Est-ce que tu peux revenir sur la situation actuelle du Sénégal et la place des intérêts de la France dans le pays. Je pense que c’est une question importante puisque le Sénégal est un allié central de la France en Afrique de l’Ouest.

Il y a trois composantes : diplomatique, militaire et économique.

La question migratoire est un enjeu diplomatique important. Si Macron n’est pas Zemmour, il a quand même le culte du « grand remplacement ». Gérer nos frontières, c’est quelque chose qui l’intéresse beaucoup avec Darmanin, tout comme l’Union européenne. Une des nouvelles routes de migration part du Sénégal pour aller dans l’archipel espagnol des Canaries. Énormément de jeunes prennent des pirogues pour aller jusqu’aux Canaries et arrivent en Europe. La France demande aux autorités sénégalaises de juguler plus efficacement cet exode. La France veut externaliser ses frontières.

Du côté militaire, il y a plusieurs bases françaises qui ont été fermées en Afrique parce que les pays n’en voulaient plus. Il reste une base importante au Sénégal, avec 950 soldats. La nouvelle loi de programmation militaire va modifier un peu la situation et le nombre de militaires français basés au Sénégal va peut être descendre à 350. Mais la France veut garder cette base et pour cela, il faut que le Sénégal reste un pays allié. Quant au soft power militaire, les accords de coopération sont très forts au Sénégal. Paris ne veut surtout pas les abandonner. Accessoirement, quand on voit les jeunes qui se font tirer dessus avec des grenades lacrymogènes, il faut garder à l’esprit que les munitions employées lors des émeutes en 2021 étaient en partie produites en France. Les militaires, les policiers, les CRS qui gèrent les manifestations sont formés en partie par des militaires français. C’est le « savoir-faire français », comme le disait Michelle Alliot-Marie au moment des Printemps arabes. Sur la façade sur l’Atlantique, il faut gérer le trafic de drogue. C’est un objectif un peu moins important mais néanmoins réel.

Les enjeux sont surtout économiques. Il y a déjà le franc CFA. C’est un « irritant politique » qui agace les Africains en règle générale. La France a fait une réformette mais le fond reste le même. La France a toujours un droit de regard qui s’apparente au final à un droit de véto et rien ne bouge vraiment. Macky Sall est clairement favorable au franc CFA, alors que Ousmane Sonko s’est prononcé contre.

Le Sénégal, c’est un PIB beaucoup plus fort que celui du Mali ou du Burkina. Économiquement, il n’est pas aussi riche que la Côte d’Ivoire. Mais il y a pas mal d’entreprises françaises qui travaillent au Sénégal et qui font beaucoup de profits et cela représente une partie significative du PIB Sénégalais. Il y a, d’abord, les grandes banques, la Société Générale, BNP, les assureurs, Axa. Des grands groupes français comme Air France.

Récemment, le projet très controversé du TER de Dakar, qui a coûté une fortune, a suscité beaucoup d’émoi. Les Sénégalais sont hostiles à ce projet parce qu’il a été financé avec des prêts. Cela a creusé la dette du Sénégal vis-à-vis des institutions internationales et de la France. À propos du chemin de fer qui va de l’aéroport jusqu’au cœur de Dakar, les sénégalais disent que c’est le train dont le ratio au kilomètre est le plus cher du monde. En plus, les locomotives sont dimensionnées pour aller à grande vitesse mais il y a tellement d’arrêts qu’elles ne l’atteignent jamais. C’est Alstom qui a fait les locomotives. La SNCF était dedans ainsi que Thalès et Eiffage. Ce sont des projets qui coûtent plusieurs milliards de francs CFA et qui, au final, n’apportent que peu de solution au désengorgement des embouteillages de Dakar.

S’agit-il d’« éléphants blancs » ? C’est l’expression pour qualifier les grands projets inutiles. Ce n’est pas complètement inutile parce que cela va servir, mais, au regard du prix, beaucoup pense qu’il aurait été préférable de négocier la construction des infrastructures avec d’autre pays comme la Chine. C’est un projet phare pour Macky Sall.

Il y a d’autres entreprises françaises qui vont construire des infrastructures importantes. Un projet de barrage a été récupéré par Vinci, par exemple. En outre, il y a la distribution des produits pétroliers via les stations services Total, mais aussi des gisements de pétrole et de gaz offshore. Récemment, il y a eu une consultation où Total est sorti mal placé, derrière d’autres compagnies pétrlière. Le frère de Macky Sall, qui participait à la consultation, a rebattu les cartes pour finalement accorder le contrat à Total, dont l’offre n’était pas la plus avantageuse pour l’État sénégalais. Il y a une vraie main-mise historique de la Françafrique sur les questions pétrolières.

Au niveau de la distribution des produits, Auchan veut aussi se placer au Sénégal, pour faire des supermarchés. Il y a aussi la pêche. Les pirogues sénégalaises sont obligées d’aller toujours plus loin pour pécher toujours moins de poisson tandis que les gros chalutiers raclent le fond des mers grâce à des licences de pêche que le Sénégal donne à l’Union européenne, mais aussi à la Russie, aux Chinois, à plusieurs autres pays. Les mers sont de moins en moins poissonneuses.

La téléphonie, c’est plusieurs milliards de francs CFA de chiffre d’affaires. Orange est très bien implanté au Sénégal. Depuis dimanche,l’entreprise a accepté de couper internet, sur l’ordre du gouvernement. Orange n’est pas obligé de le faire. Mais ils le font quand même et contribuent à la désorganisation de la société qui veut s’organiser pour faire barrage à cette manœuvre politicienne abjecte.

RP. Est-ce qu’on assiste à une déstabilisation politique ? Que penses-tu de la réaction des autorités françaises ?

Le quai d’Orsay est très discret. Macron et le ministre des affaires étrangères ont formulé des inquiétudes dans ce contexte, sans approuver complètement les agissements de Malky Sall. Le communiqué du Ministère des affaires étrangères va dans ce sens : « La France suit avec une vive attention la situation au Sénégal. Nous appelons les autorités à lever les incertitudes autour du calendrier électoral pour que les élections puissent se tenir dans le meilleur délai possible et dans le respect des règles de la démocratie sénégalaise ». Ils ne se mouillent pas trop ! Ils ne soutiennent pas inconditionnellement le président mais ils ne s’y opposent pas non plus. La France marche sur des œufs. Elle n’a clairement pas envie de se couper d’un allié fort comme le Sénégal dans la sous-région, un allié historique.

Dans le contexte actuel, Paris compte ses alliés forts, en terme de PIB et de rayonnement diplomatique. En Afrique de l’Ouest, c’est le Sénégal et la Côte d’Ivoire. En Côte d’Ivoire, la France est toujours très proche avec Alassane Ouattara. Elle ne sait pas trop comment gérer l’affaire avec Macky Sall. Avant la crise, Macron avait proposé à Macky Sall une porte de sortie s’il ne se représentait pas. Un poste un peu prestigieux et ronflant pour lui offrir une porte de sortie honorable.

RP. Est-ce que la Françafrique pourrait connaître une grande crise au Sénégal après les mobilisations importantes en 2019, 2021 et 2023, pendant lesquelles la jeunesse sénégalaise avait montré sa colère contre le régime et contre ses liens avec la France ?

Au regard du contexte diplomatique dans le Sahel, avec le Niger, le Burkina Faso et le Mali, où il y a des ruptures diplomatiques fortes, on peut pas dire que la France soit en état d’imposer ses vues. Il y a une francophobie très forte en Afrique en ce moment, particulièrement dans ces trois pays, et, en règle générale, en Afrique sub-saharienne, on sent un sentiment anti-français qui monte. Il y a un paternalisme qui persiste, il y a une façon de traiter les Africains qui les exaspère. Il y a surtout le deux poids deux mesures. On soutient un dictateur quand il nous arrange et on s’offusque de certains coups d’état comme au Niger. Par contre au Tchad, où le fils Déby reprend le pouvoir du père sans aucune légitimité constitutionnelle ou démocratique, cela ne pose aucun problème à la France. Il y a même Le Drian et Macron qui vont à N’Djaména pour l’enterrement du défunt dictateur alors qu’aucune personnalité politique internationale de haut rang n’avait désiré venir. Quand il y a des putschistes qui critiquent l’influence française, alors là, on sort les grands mots et la rhétorique belliqueuse.

Que la France ne hausse pas le ton contre des régimes autoritaires alors qu’elle critique le président biélorusse en levant l’étendard français des droits de l’homme, cela montre que sa diplomatie est à géométrie variable. Quand la France n’a pas immédiatement condamné Macky Sall lorsqu’il a repousser les élections présidentielles, le sentiment anti-français est monté au Sénégal, surtout dans la jeunesse. Il était déjà fort, il est monté encore plus.

Nicolas Charbonneau est membre de l’association Survie qui milite contre la Françafrique.


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