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Réforme des retraites

Faouzi, ouvrier à la RATP : « l’an dernier, trois collègues sont décédés avant la retraite »

A trois jours de la première journée de mobilisation contre la réforme des retraites, Faouzi Demoulin, agent de maintenance au dépôt RATP de Belliard, revient sur les conséquences de la suppression des régimes spéciaux à la RATP et sur la préparation de la grève.

lundi 16 janvier

Révolution Permanente : Comment a été reçue la réforme chez les machinistes et dans les ateliers de la RATP ?

Faouzi Demoulin : Ça a été mal reçu, très très mal reçu. Ils annoncent la fin des régimes spéciaux ; or beaucoup de nos collègues sont entrés à la RATP parce que, malgré les conditions de travail très dures, il y avait ce régime pour compenser. Il y a un sentiment de trahison très fort. Les collègues n’ont pas envie de perdre ces acquis et il y a beaucoup de colère.

On fait le tour des centres bus pour mobiliser les collègues : j’étais ce matin au centre bus de Nanterre et cet après-midi au centre bus de Charlebourg. Un collègue nous a appelé de son centre bus, d’Asnières, et tout l’atelier sera en grève jeudi, c’est énorme. C’est pareil à Charlebourg, toute l’équipe est venue pour prendre des informations lors de l’heure d’information syndicale. Les gens ne veulent pas brader leur retraite. Ils sont déterminés à se battre jusqu’au bout.

La pénibilité est un des grands absents de la réforme, comment le prenez-vous ?

Faouzi Demoulin : C’est un métier difficile, la plupart des collègues ont des problèmes de dos ou de surdité, entrainée par le bruit des moteurs sur lesquels on travaille toute la journée. Personnellement, j’ai des problèmes de surdité, j’ai du mal à entendre les basses fréquences et j’ai des problèmes lombaires. On est exposés à beaucoup de produits toxiques et on prend beaucoup de risques. Il y a une grande part de manutention humaine dans notre travail, avec un effort physique très important. On travaille dans la poussière, les gaz d’échappement, les vapeurs d’huile de moteur, d’huile de boite de vitesse, les liquides de refroidissement de bus : tout cela entraine des risques de cancer.

On travaille par terre, on s’abime le dos. Quand on travaille sous les bus, on est au contact de la poussière, la boue, l’eau des égouts, les détritus, les produits toxiques. A la maintenance des métros, ils ont les mêmes problématiques quand ils travaillent sous les rames de métros.

L’année dernière, trois de mes collègues sont décédés avant l’âge de départ à la retraite, c’est hallucinant. On avait un collègue qui est décédé à un an de la retraite, ça fait 2 ans qu’il était en arrêt maladie, avec un cancer. On sait que pour une bonne partie c’est dû à ce que ces collègues avaient respiré pendant leurs années de travail, à l’époque l’amiante, mais aussi d’autres produits toxiques. Avec les années, ils ont remplacé les produits toxiques par d’autres produits toxiques. Par exemple dans les plaquettes de frein ils ont remplacé l’amiante par de la céramique, qui entre dans les poumons et provoque des micro-fissures dans les alvéoles.

Tu as bossé toute ta vie et on te rajoute deux ans de plus, c’est énorme. Tu cotises toute ta vie et en fin de compte c’est un vol, tous les mois on me vole, je paye la retraite des autres et quand ça sera mon tour on me dira « tu pars plus tard ». On te vend le dialogue social mais en fin de compte c’est que du baratin, ils ne veulent pas qu’on aille à la retraite, ils veulent qu’on meure au boulot.

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Le régime spécial de la RATP est aujourd’hui mis en danger. Pourquoi voulez-vous le défendre ?

Faouzi Demoulin : A chaque réforme, on recommence à taper sur les régimes spéciaux, on nous traite de privilégiés, de preneurs d’otage. Mais ceux qui disent tout cela, les ministres, les députés gardent leurs avantages. Qu’ils montrent l’exemple, qu’ils renoncent à leurs régimes spéciaux et qu’ils prennent notre place si on est si privilégiés que ça.

Le régime spécial, ce sont des acquis sociaux, qui permettaient aux gens qui ont sacrifié des week-end et des moments de famille de pouvoir les récupérer. Quand tu passes le 24 décembre au travail, ou que tu ne peux pas prendre tes vacances quand tu veux parce que tu dois être d’astreinte, c’est important d’avoir des compensations. Ce n’est pas un privilège, c’est une compensation par rapport à la dureté des conditions de travail et aux sacrifices familiaux. Quand tu te lèves à 4 heures du matin le dimanche, quand tu rentres et que tu es épuisé, tu ne peux pas profiter des moments avec ta famille, tes enfants. C’est très compliqué d’avoir une vie sociale. Comment être invité chez des gens quand tu n’es jamais dispo ? Quand ton jour de repos tombe au milieu de la semaine ? Tu es tout seul à la maison alors que ta femme bosse, que tes enfants sont à l’école et tu es absent quand eux ils sont en week-end, en vacances… c’est ce que j’ai vécu toute ma vie.

Comment se prépare le 19 janvier à la RATP ?

Faouzi Demoulin : Ce matin on faisait le tour des centres bus pour motiver les collègues à faire grève. Les collèges sont très en colère, ils n’ont pas envie de voir reculer leur âge de départ à la retraite. Ils sont déterminés à aller jusqu’au bout. On n’est pas là pour faire une démonstration et dire « on n’est pas d’accord » et arrêter. C’est vraiment un bras de fer qui s’engage avec le gouvernement.

Ils ont dit à Castex d’augmenter les salaires à la RATP pour calmer les mouvements sociaux mais l’augmentation qu’on a eue, c’est qu’un écran de fumée avec le niveau de l’inflation en cours. Les collègues en sont conscients, il n’y a personne qui se satisfait de ça. On voit bien que tout ce qui a été gagné comme augmentation de salaire, chez les pétroliers, chez Geodis, ce ne sont pas les patrons qui sont venus le leur donner. Il a fallu une lutte, ils ne voulaient pas le leur donner, eux ils s’en foutent qu’on crève la dalle, on est vraiment dans la lutte des classes.

Pour cette mobilisation, il y a une volonté de la part de pas mal d’agents RATP de s’auto-organiser pour forcer les syndicats à les écouter, à ne pas baisser les bras ou donner de mauvais plans de bataille, pour faire en sorte que cette lutte soit victorieuse. On sait très bien que le gouvernement ne va pas lâcher comme ça. C’est une bataille de grande ampleur qui se prépare. Les enjeux sont très importants pour Macron et les patrons, mais pour nous, c’est notre vie qui en dépend. On voit bien qu’il y a une grosse attente de la part des collègues, ils savent qu’ils n’ont pas le choix, qu’il faut aller jusqu’au bout. Ils n’ont pas envie d’avoir cette vie qu’on essaie de leur imposer.

Pour le 19, on essaie de créer un cortège unitaire en tête de manif d’agents RATP, pour mettre la pression aux syndicats pour pas qu’ils se mettent à table tout de suite pour signer, pour faire entendre la colère de la base. Le sens de ce cortège c’est dire c’est nous qui allons décider du reste de la grève, que la grève appartient aux grévistes. Après la manifestation, on va se réunir à après pour décider nous-mêmes de ce qu’on va faire de la suite de la grève, si on se cale sur le rythme des raffineurs. Il faudrait que tous les syndicats de la RATP prennent position sur la proposition de la CGT pétrole : ce n’est pas avec des journées sans lendemains qu’on fera plier le gouvernement.

A la RATP, on a beaucoup appris de 2019, on était le fer de lance et on a appris de nos erreurs. C’était la première fois qu’on faisait une grosse grève depuis 1995, et maintenant on sait qu’il faut se méfier des directions des syndicats : en 2019, la trêve de Noël imposée par Martinez, ça a tout brisé. On ne veut pas que les directions syndicales signent un compromis pour nous, comme ils l’ont fait avec les contrôleurs. On est là pour faire entendre notre revendication : le retrait de la réforme. On n’aura le retrait qu’avec une lutte intense et sur la longueur, et qu’avec le soutien de toute l’opinion publique.



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