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Grève dans l’Éducation : après un 19 mars en demi-teinte, quels bilans tirer ?

Mardi dernier, dans le cadre de la grève dans la fonction publique, l'éducation est restée mobilisée, mais accuse une baisse des taux de grève. Une dynamique en décalage avec la colère profonde du secteur, mobilisé depuis le 1er février, qui doit nous inviter à interroger la pertinence du plan de bataille proposé par les directions syndicales.

RP Éducation

22 mars

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Grève dans l'Éducation : après un 19 mars en demi-teinte, quels bilans tirer ?

Crédits photo : Marion Dujardin

Ce mardi 19 mars, à l’appel d’une intersyndicale large, les travailleurs de l’éducation se sont mobilisés aux côtés des autres secteurs de la fonction publique. Cette journée de mobilisation, déposée depuis près de deux mois mais dénuée de perspectives et de préparation sérieuse par les directions syndicales, a été contrastée et en deçà de la colère qui gronde dans l’ensemble de la fonction publique.

Une mobilisation en demi-teinte, malgré des dynamiques qui se poursuivent

Dans la continuité du 1er février, l’éducation rejoignait la date du 19 pour revendiquer des hausses de salaires mais aussi le retrait de la réforme dite du « choc des savoir », dont les décrets d’applications ont été publié le 17 mars, soit deux jours avant la manifestation. Comme l’ont exprimé slogans et pancartes dans les différents cortèges, la colère était visible dans des mots d’ordre radicaux contre le tri social, contre la casse de l’école, contre la détérioration des conditions, et plus largement, contre la mise au pas des élèves via le SNU et l’uniforme.

Mais si la mobilisation dans l’éducation a été relativement plus importante par rapport à l’ensemble des fonctionnaires, comme en témoignent l’importance et la combativité des cortèges d’établissements qui ont essaimé la manifestation parisienne notamment, la dynamique de mobilisation nationale quant à elle ne s’amplifie pas, voire stagne.

Alors que le 1er février près de 47% des personnels du lycée et 55% du collège étaient en grève, seulement 30% du secondaire était mobilisé ce mardi 19. Mais c’est surtout en Seine-Saint-Denis, alors qu’enseignant.e.s, élèves et parents d’élèves étaient déjà mobilisés depuis un mois pour « un plan d’urgence 93 », que la mobilisation s’est maintenue, comptabilisant près de 50% de grévistes ce 19 mars, contre 45% dans le 1er degré et 60% dans le second degré le 7 mars. Des chiffres qui témoignent d’un côté du potentiel de mobilisation de l’ensemble du secteur et de l’autre du décalage profond entre le niveau de mobilisation et la colère profonde partagée à différents degrés par l’ensemble de la profession.

S’inspirer de la mobilisation du 93 pour construire la mobilisation par en bas et la nationaliser

Ce décalage entre le niveau de mobilisation et la colère enseignante est d’autant plus important que la spontanéité du ras-le-bol exprimée le 1er février n’était pas totalement au rendez-vous ce 19 mars. Alors que la colère contre le tri social, avait ouvert une crise importante pour le gouvernement, faisant tomber l’ex-ministre Oudéa-Castera, la dynamique n’a pas réussi à se développer à une échelle nationale, mais a essaimé à l’échelle locale. S’en sont ainsi suivis plusieurs phénomènes de grèves dans un certain nombre d’établissements revendiquant des moyens, contre le manque de personnel et les conditions dégradées d’enseignement, comme par exemple en région parisienne ou encore à Toulouse.

C’est ce mouvement profond qui s’exprime depuis un mois dans le 93 qui, à l’avant-garde de la mobilisation, rend compte d’une colère profonde et d’ampleur dans le secteur. Depuis la rentrée, enseignant.e.s, personnels, élèves et parents luttent pour un plan d’urgence pour le 93, à l’appel des directions syndicales locales, pour obtenir plus de moyens et dénoncer les conséquences du choc des savoirs, perpétuant et approfondissant une école à deux vitesses. La profondeur du mouvement dans le 93 visible notamment dans les phénomènes d’auto-organisation, via des AGs d’établissements, de villes et de bassin, des dynamiques d’alliance avec les parents et les élèves, par exemple au lycée Blaise Cendrars de Sevran, ou encore des perspectives d’élargissement des revendications, comme en témoigne par exemple la motion contre le racisme et les violences policières et l’appel à rejoindre la marche de samedi votée en AG 93 ce jeudi, faisant suite à la mort du jeune Wanys.

Des dynamiques initiales d’élargissement initiées dans le 95, le 92, le 75 et plus récemment le 94 témoignent de tentatives de fournir des expressions à la colère qui habite le secteur, en prenant appui sur la mobilisation dans le 93. Plusieurs AGs se sont tenues le matin du 19 en région parisienne, si les dynamiques restent inégales, d’autres font ressortir des démonstrations positives comme l’AG du 94 qui a réuni près de 200 personnes, ce qui montre qu’une tendance à l’organisation persiste et que les personnels s’emparent de leur mobilisation. A ce titre, plusieurs motions positives, témoignant des batailles portées pour les revendications, sont ressorties à l’image de celle de l’AG du 94 qui interpelle les directions syndicales pour proposer une mobilisation nationale contre le choc des savoirs et le tri social à l’école et affirme la détermination à continuer la lutte jusqu’à obtention des revendications dans le 93. A Sarcelles, le 95-est a appelé à rejoindre le 93 jeudi 21 mars pour la manifestation appelée par l’intersyndicale pour le “plan d’urgence 93” et à la construction d’écoles mortes pour ce vendredi 22 mars. Après la manifestation parisienne du 7 mars, plusieurs établissements du 75, 95, 92, 94 et 93 se sont réunis en AG à la Bourse du Travail de Paris, où près de 500 personnes étaient présentes, ce qui témoigne des dynamiques combatives et des espérances portées vis-à-vis d’un plan de bataille d’ampleur à même de construire durablement le mouvement.

Cette profondeur de la colère témoigne bien d’une volonté du secteur de relever la tête face à un projet d’école offensif. Si le cœur de la mobilisation en Ile-de-France n’a pas encore fait tache d’huile dans le secteur à l’échelle nationale, il contribue à mettre en avant des éléments de morale et une volonté d’un secteur de faire face et de construire une riposte à la hauteur. De manière plus générale, cette dynamique contradictoire entre une journée de grève nationale relativement faible mais une colère qui persiste, invite à questionner la responsabilité des directions syndicales et de leur plan de bataille dans la construction du mouvement.

Une mobilisation en demi-teinte : l’absence de réel plan de bataille en question

A ce stade, un premier point d’étape de la mobilisation s’impose : alors que le 1er février a exprimé une importante colère à l’échelle nationale, celle-ci ne s’est non seulement pas amplifiée mais ne s’est pas reproduite, posant ainsi la nécessité d’un bilan de la politique de l’intersyndicale qui a subi plusieurs revers. A commencer par une date posée trop rapidement le 7 février, qui loin de capitaliser la colère exprimée le 1er du fait d’un manque de préparation et d’un appel partiel, a joué un rôle démobilisateur et démoralisant. De même, malgré la profondeur de la colère et les volontés de poursuivre et d’amplifier le mouvement, la date du 19 posée dans la lignée a également largement manqué de préparation et a laissé la mobilisation du 93 isolée. Ce « plan de bataille » a aussi contribué à perpétuer une stratégie de journées isolées et sans lendemain, dont le secteur avait largement fait les frais l’an dernier au moment de la mobilisation contre la réforme des retraites. Une stratégie de « journée isolée » que les directions syndicales de l’Education ont pourtant maintenu, malgré la volonté et la détermination de larges secteurs d’enseignants, comme en témoigne le résultat des sondages de la FSU qui témoignaient de tendances à la radicalité dans des secteurs de la base.

En outre, la date du 19 construite sur un plan de bataille minimal de pression pour l’augmentation des salaires et le retrait d’éléments partiels du projet réactionnaire du gouvernement s’avère insuffisant pour mobiliser l’ensemble des secteurs d’enseignants, non seulement du collège, mais aussi du lycée, du premier degré, et l’ensemble des précaires de l’Education nationale. Cela dans un contexte où le gouvernement est toujours plus radicalisé et n’hésite pas à multiplier les intimidations notamment contre les enseignants du lycée Blaise Cendrars. De même, le gouvernement a affirmé sa volonté de continuer sa guerre à l’éducation en votant les décrets du choc des savoirs, quelques jours avant la date du 19, au mépris de l’opposition massive contre le choc des savoirs. Or, depuis le 19, aucune nouvelle date nationale et aucun plan de bataille n’ont été avancés par l’intersyndicale. A ce jour, aucun des dirigeants de l’intersyndicale n’a appelé à une date nationale, une honte face à une colère d’ampleur qui dure depuis plusieurs semaines ! A titre d’exemple, Sophie Vénétitay, secrétaire gé... et de souligner la mobilisation en toute extériorité : "Ça fait un mois et demi qu’il y a une très forte mobilisation contre les groupes de niveau, les professeurs sont contre, les parents sont contre, les chefs d’établissement sont contre, les inspecteurs sont contre".

Ainsi, loin d’amplifier le mouvement, ce « plan de bataille » proposé par les directions syndicales a été démobilisateur. Un résultat qui montre également que la stratégie de dialogue social désarme les travailleurs au lieu de donner de la force au mouvement. Il illustre le refus des directions syndicales à se donner les moyens de gagner face à un gouvernement déterminé et radicalisé et montre leur refus de faire fructifier la colère qui s’exprime à la base, en s’appuyant sur les dynamiques avant-gardiste du 93 par exemple. Tous ces éléments contribuent au contraire à jouer un rôle démobilisateur et à faire redescendre la pression depuis la base qui aspire pourtant à un élargissement et une massification. Dans la lignée du bilan de la mobilisation contre les retraites, la dynamique en baisse montre aussi le scepticisme et l’épuisement qu’il y a dans le secteur vis-à-vis des journées de grève isolées, déconnectées d’un plan de bataille offensif qui permette un vrai rapport de force avec le gouvernement.

Pour redonner de la force au mouvement, il faut penser un plan de bataille à la hauteur

L’urgence est donc à l’élaboration d’un véritable plan de bataille qui soit à la hauteur de la profonde colère qui anime le secteur de l’Education, en s’appuyant notamment sur les secteurs à l’avant-garde de la mobilisation comme dans le 93. Alors que la colère persiste, comme le montre les grèves qui se multiplient sur des revendications locales, notamment via des « journées lycée mort » à Toulouse par exemple pour obtenir des moyens, à Nantes ou encore dans le 95, avec la dynamique initiée par les revendications de Simone de Beauvoir qui conduit à la mise en place cette semaine de plusieurs écoles mortes, aucun plan de bataille d’ensemble ne ressort alors même que ces dynamiques envoient des signaux forts. Dans le 93, les grévistes qui ont voté la reconduction ou encore les batailles dans les AGs pour élargir le plan d’urgence 93 à l’échelle nationale, montrent que la colère peut s’exprimer sur le terrain de grèves dures voir reconductibles. C’est en cherchant à amplifier et à généraliser ces dynamiques à la base, et en interpellant les directions syndicales pour un plan de bataille d’ampleur nationale qu’il sera possible de construire une grève dure.

Au-delà du plan de bataille, c’est la question des revendications qui doit être l’une des dimensions centrales pour la constitution d’un rapport de force plus dur et plus large du secteur dans son ensemble. Jusqu’à présent, la mobilisation montre surtout une dynamique depuis le second degré et plus particulièrement le collège, plus directement concerné par le “choc des savoirs” et notamment le projet scandaleux des groupes de niveaux. Or, pour faire reculer le gouvernement il est impératif de construire l’unité du secteur qui rende compte d’une opposition à un projet d’ensemble pour l’école. De ce point de vue, le 93 montre la voie à suivre en articulant les revendications des personnels, des élèves et des familles des quartiers populaires, notamment parce que l’union avec les élèves fait peur au gouvernement comme le montre les tentatives d’intimidation et de répression au lycée Blaise Cendrars qui se sont soldées par un recul de l’institution suite à une mobilisation de soutien exemplaire de la part des personnels, des parents et des élèves. Cette union permet surtout d’ancrer la mobilisation dans les établissements et de construire un rapport de force à la hauteur afin qu’il prenne de l’ampleur. Alors que Macron nous parle de réarmement et que le budget de l’école est amputé au profit de l’armée et de la police, les directions syndicales doivent intégrer le retrait des mesures autoritaires et racistes qui visent à mettre au pas la jeunesse comme un axe central de la mobilisation afin d’unifier les différents secteurs.

Plus généralement, à l’heure où l’éducation est l’un des secteurs au cœur des attaques, qui a initié une riposte profonde, il est impératif de politiser ce combat en élargissant les revendications, en s’adressant plus largement et en envisageant une alliance avec l’ensemble des secteurs. Parce que l’offensive contre l’école incombe à tou.te.s, parents, jeunesse, travailleur.se.s, et parce que le projet du gouvernement pour l’école s’inscrit dans un projet plus global de réformes antisociales dans le cadre d’une guerre menée contre les classes populaires et les travailleur.se.s, la casse néolibérale de l’école s’inscrit plus globalement dans celle des services publics alors même que les budgets de l’armée ne cessent d’augmenter. Contre ce projet pour l’école il est impératif de se mobiliser et de s’organiser contre ce projet d’école toujours plus réactionnaire et pour une autre société.


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