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Invasion de Rafah : comment la bourgeoisie égyptienne tire profit des menaces d’Israël

Abdel Fattah Al-Sissi et ses amis s’enrichissent alors que les Gazaouis meurent de faim. Ibrahim Al Organi, homme d'affaires égyptien, a fait du corridor du Philadelphie une mine d'or pour lui et ses entreprises, pendant que les Gazaouis meurent de l’autre côté de la frontière.

Mariam Amel


et Enzo Tresso

17 avril

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Invasion de Rafah : comment la bourgeoisie égyptienne tire profit des menaces d'Israël

Crédit photo : Νέα Δημοκρατία ; Licence Créative Commons 2.0

Depuis qu’Israël a annoncé le début du massacre à Gaza, plusieurs pays se sont précipités pour afficher ouvertement leur soutien à l’Etat colonial. Malgré le bilan tragique de la guerre, qui a déjà fait plus de 33 000 morts alors que les scènes d’horreur se multiplient, telles que le massacre de la farine et le massacre à l’hôpital Al Shifa, Israël continue à bénéficier du soutien public des pays impérialiste tout en nourrissant l’escalade dans la région, jusqu’à menacer d’embraser le Moyen-Orient et d’entrer en guerre avec l’Iran.

Dans ce tableau, la complicité des pays arabes joue un rôle central. C’est le cas notamment du côté de l’Égypte. Malgré le mécontentement au sein de sa population, Al-Sissi a en effet fait le choix de soutenir ouvertement Israël, réprimant les manifestants solidaires avec la Palestine et imposant un contrôle strict du corridor de Philadelphie. L’Égypte sous Al-Sissi n’hésite pas à avouer ouvertement qu’elle a trahi les Palestiniens pour maintenir des relations stables avec son allié israélien.

L’importance stratégique de Rafah pour le pouvoir égyptien

Depuis le début de la troisième phase de la guerre de Gaza et l’encerclement complet de Khan Younès, le 23 janvier 2023, Tsahal a fait du contrôle du corridor de Philadelphie un de ses principaux objectifs tactiques. Cette étroite bande de terre de 14 kilomètres de long et d’une centaine de mètres de large jouxte en effet la frontière entre l’Egypte et l’enclave fortifiée de Gaza. Sous souveraineté égyptienne depuis 2006, il s’agit du seul accès à l’enclave que ne contrôle pas Israël. Annonçant, fin décembre, sa volonté d’en prendre possession, le projet israélien a suscité l’opposition ouverte de l’Egypte et les inquiétudes du président Al-Sissi, qui aurait ainsi demandé aux mouvements palestiniens d’éviter la zone. Le 17 janvier des échanges de tir ont eu lieu entre les forces israéliennes stationnées à la porte de Kerem Shalom et des individus situés du côté égyptien.

Mais à mesure que le gouvernement israélien avançait dans les préparatifs d’une possible invasion de Rafah, qui ne manquerait de rejeter des centaines de milliers de Palestiniens du côté égyptien, le Caire semble s’être résigné à céder aux exigences israéliennes. En prévision d’un hypothétique transfert de population, al-Sissi aurait lancé, le 11 février, de grands travaux d’aménagement dans le désert du Sinaï pour construire, à la hâte, une zone tampon fortifiée de 13 kilomètres carré, capable d’accueillir, selon le Wall Street Journal, près de 100 000 réfugiés. Quelques semaines après le début des travaux d’aplanissement du désert et de fortification de la ligne de Philadelphie et de la nouvelle prison destinée à accueillir la population gazaouie, Netanyahou a exposé ses vues au cabinet de guerre au sujet de l’avenir de Gaza, après la guerre. Prévoyant de maintenir un contrôle sécuritaire israélien sur l’enclave et de déléguer le gouvernement technique de la bande de Gaza à des notables locaux, la proposition de Netanyahou planifie également la construction d’une zone-tampon qui, rognant sur le territoire de l’enclave gazaouie, séparerait définitivement Gaza de l’Egypte. Un tel projet exigerait de prendre le corridor par la force pour ceinturer Rafah au sud et concrétiserait la déportation de masse du peuple Palestinien.

Farouchement hostile à l’idée d’accueillir les réfugiés palestiniens, craignant que l’arrivée de combattants du Hamas ne radicalise l’opinion publique égyptienne et ne réveille les Frères Musulmans, qu’il réprime durement depuis son coup d’Etat et dont le Hamas était à l’origine la branche palestinienne, Al-Sissi craint également que la région ne serve de base arrière à la résistance palestinienne et ne favorise le retour des milices islamiques que l’armée égyptienne a délogées du Sinaï entre 2013 et 2016.

Si la population égyptienne se montre solidaire de la Palestine, al-Sissi semble avoir renoncer à imposer ses exigences au gouvernement israélien en raison des promesses faites par les négociateurs de Tel-Aviv. Comme l’a révélé le journal Yedioth Ahronoth, Israël aurait proposé au gouvernement égyptien d’effacer une partie de ses dettes colossales en contrepartie de l’accueil d’une partie des Palestiniens transférés hors de Gaza. Au bord de l’insolvabilité, l’Egypte doit faire face à une dette évaluée à 164,7 milliards de dollars, en juin 2023. Israël s’acquitterait ainsi d’une partie des créances de l’Etat égyptien, notamment les dettes contractées auprès du FMI pour acheter la déportation des Palestiniens. Extrêmement dépendant des importations de blé, en provenance d’Ukraine, et d’autres denrées alimentaires, l’Etat égyptien ne peut se passer des prêts internationaux que lui octroient le FMI et certains pays du Golfe.

Loin de s’opposer au remboursement de la dette égyptienne, Al-Sissi trahirait ainsi le peuple palestinien et, acceptant la tacitement la décision israélienne, se contenterait, depuis le mois de février, d’anticiper les effets catastrophiques que causerait l’invasion de Rafah. Intégralement fortifiée, la zone tampon permettrait ainsi de séparer les Palestiniens exilés du reste de la population égyptienne, en les enfermant dans une « nouvelle Gaza », à proximité de la frontière, qui ne l’empêcherait pas de poursuivre son grand projet pour le Sinaï et la vallée du Nil dans laquelle il veut développer massivement l’activité balnéaire et touristique.

Al-Organi Group, le grand monopole qui contrôle le couloir de Rafah

Face aux menaces israéliennes, Abdel Fatah Al-Sissi a donc cédé. Anticipant les conséquences d’une possible invasion de la ville frontalière de Rafah, il a confié les travaux de construction un riche magnat du secteur du bâtiment égyptien, faisant de l’aménagement du sas fortifié une source de profits, au détriment des victimes du génocide. Déjà en charge de la coordination des flux d’aide alimentaire et des départs de Gaza, Ibrahim Al-Organi, autrefois exilé, ami proche de Mahmoud Al-Sissi, fils du président égyptien, a récupéré les travaux de construction.

À 50 ans aujourd’hui, Al Argani est considéré comme l’un des plus proches alliés du président Abdel Fattah Al-Sissi et de l’armée égyptienne. Son empire commercial, englobant la construction, les carrières, le tourisme, l’hôtellerie et la sécurité privée, est colossal.
La plus grande collaboration entre Al-Organi Group et Al-Sissi concerne le nord du Sinaï. Depuis son arrivée au pouvoir, Al-Sissi a rayé la partie égyptienne de Rafah et Cheikh Zuweid de la carte, au motif de la lutte contre les islamistes grâce à la participation militaire importante d’Al Argani. Ces zones ont été complètement détruites, avec l’établissement d’une zone tampon entre l’Égypte et Gaza sur cinq kilomètres dans le Sinaï ; AlSissi a renforcé son contrôle de la frontière via une société, Hala Consulting and Tourism, appartenant à Al-Organi Group, qui collabore avec Israël.

Aujourd’hui, deux sociétés du groupe Al-Organi monopolisent le passage de Rafah : The Sons of Sinai et Hala. La première, une entreprise de construction, contrôle les permis de sortie pour les camions et autres marchandises, tandis que la seconde offre des services de conseil et de tourisme. Ces deux entreprises détiennent désormais le monopole du transport des voyageurs vers et depuis Gaza. Dans un article publié par Middle East Eye, une organisation caritative internationale a déclaré avoir été contrainte de verser 5 000 dollars à Sons of Sinai pour faire passer un camion d’aide humanitaire.

De même, plusieurs enquêtes ont révélé que des permis de sortie de Gaza étaient vendus à des prix exorbitants, allant de 4 500 à 10 000 dollars pour les Palestiniens et de 650 à 1 200 dollars pour les Égyptiens. Ce contrôle acharné de la mobilité des Palestiniens n’est pas nouveau : l’Égypte a contribué à enclaver Gaza bien avant le début de la guerre coloniale d’Israël tandis que ses entrepreneurs ont fait du profit sur la misère des Palestiniens.

La longue collaboration entre l’Egypte et Israël

Ces mesures s’inscrivent dans la longue histoire de la collaboration entre l’Egypte et Israël. En 2005, lorsque la bande de Gaza était encore sous occupation israélienne, la circulation par le passage était contrôlée directement par Israël qui imposait de lourdes restrictions d’accès. Après le retrait d’Israël de la bande de Gaza en 2005, l’Autorité palestinienne a géré le contrôle du passage en coordination avec l’Union européenne et Israël pour une courte durée jusqu’à l’élection du Hamas en 2007 dans la bande de Gaza. Interdisant toute intervention de l’autorité palestinienne, le Hamas a refusé toute forme de coordination, exigeant une circulation égypto-palestinienne libre.

Or, suite à l’arrivée au pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza, Israël a imposé un blocus transformant la bande de 360 km2 en prison à ciel ouvert. L’Égypte, sous l’égide de Hosni Moubarak à l’époque, avait donc fermé le hall égyptien de Rafah, bloquant ainsi le seul accès terrestre des Gazaouis au monde extérieur. Après le début du Printemps arabe et sous la pression de la rue, Hosni Moubarak a dû quitter le pouvoir. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Nabil, a alors annoncé la réouverture du couloir et des frontières avec Gaza. Cependant, avec le coup d’État d’Abdel Fatah Al Sissi en 2013, qui a repris la main sur la frontière, un nouveau blocus a été imposé aux Gazaouis.

La coopération israélo-égyptienne est cependant plus ancienne. L’Égypte est parmi les premiers pays à avoir adhéré aux accords de normalisation. Suite aux accords de Camp David, signés le 16 mars 1979 entre le président égyptien Anouar El Sadate et le premier ministre israélien Menahem Begin, sous l’égide du président américain Jimmy Carter, la situation politique et militaire au Moyen-Orient a profondément changé. L’Égypte a ainsi récupéré le Sinaï à la condition de nouer des relations économiques et diplomatiques normalisées avec Israël et d’accorder la libre circulation aux navires israéliens dans le canal de Suez, préfigurant ainsi la normalisation des relations diplomatiques à venir entre différents pays du Moyen-Orient et l’État colonial.

Cet accord a marqué le début d’une longue collaboration entre Israël et l’Égypte, dont l’Égypte a tiré profit aux dépens des Palestiniens de Gaza. En 2011, par exemple, avec l’accord avec l’Égypte, Israël a déployé ses troupes dans le Sinaï, une « collaboration sans précédent » selon Yair Golan, le numéro deux de l’armée israélienne, qui a permis à Israël de surveiller de près les installations gazières et les pipelines. Les événements des 20 dernières années montrent que le sort des Gazaouis a toujours été entre les mains des Israéliens et des dirigeants égyptiens. Seules les mobilisations en Égypte en 2011 ont réussi à imposer une vraie liberté de circulation entre Rafah et le Sinaï.

Al-Sissi réprime les manifestations en Egypte et tente de canaliser la colère populaire

La guerre coloniale d’Israël à Gaza et le spectre de l’invasion de Rafah ont cependant réanimé la colère populaire, qui s’est exprimée à de nombreuses reprises depuis le 7 octobre, inquiétant le gouvernement qui tente par tous les moyens de contenir le mécontentement. Le régime militaire d’Al Sissi, conscient du pouvoir de la rue qui a réussi à renverser Hosni Moubarak, essaie d’étouffer toute forme de protestation populaire. Après le 7 octobre, des dizaines de milliers d’Égyptiens ont pris les rues pour dénoncer le massacre perpétré par Tsahal. La place Tahrir remplie de milliers de manifestants a réanimé le souvenir de la révolution en 2011.

Face à cela, afin de semer la terreur et de faire taire les critiques de la collaboration avec l’Etat d’Israël, le président Al Sissi a eu recours aux arrestations et à la répression pour tuer dans l’œuf les mobilisations. Pendant le mois de mars 2024, le Parquet suprême de la sûreté de l’État égyptien a ainsi décidé de renouveler la détention de 177 Égyptiens qui ont participé aux manifestations en soutien à la Palestine, accusés de coopération avec des groupes terroristes, d’incitation aux émeutes et de sabotage intentionnel des propriétés publiques et privées. En plus d’infliger des traitements dégradants à ces détenus, beaucoup d’entre eux ont subi une disparition forcée.

Depuis le début du mois d’avril, les journalistes et militants organisent des rassemblements hebdomadaires devant le syndicat de la presse. Ces rassemblements, qui dénoncent le génocide à Gaza mais aussi le contrôle du corridor de Philadelphie et de la partie égyptienne de Rafah par Ibrahim Al Argani et ses alliés commencent à gagner en ampleur. Ils ont été réprimés par les services de sécurité qui ont lancé en début du mois une campagne d’arrestations massives, ciblant plusieurs militants à la tête de ces mobilisations.

La complicité des hommes d’affaires tel que Ibrahim Al Organi et du gouvernement égyptien témoigne de la compromission des bourgeoisies arabes avec l’Etat d’Israël. Aujourd’hui plus que jamais, la classe ouvrière égyptienne qui se bat contre l’inflation, la précarité et la répression doit s’organiser partout pour dénoncer les politiques répressives et les politiques austéritaire d’Al-Sissi, qui endette le pays pour remplir les poches des hommes d’affaires égyptiens complices du génocide. Aujourd’hui, plus que jamais, la libération de la Palestine dépend des masses populaires de la région qui seules peuvent détrôner leurs gouvernements corrompus et priver Israël de ses appuis régionaux.


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