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Iran. Après l’abattage de l’avion de ligne ukrainien, le régime sous pression

Le régime iranien a reconnu avoir abattu l’avion de ligne ukrainien « par erreur » et a relancé la contestation interne. Un régime à la défensive mais qui ne semble pas sur le point de tomber.

mercredi 15 janvier

Après avoir nié toute implication de l’Iran dans le crash de l’avion de ligne ukrainien à Téhéran le même jour où l’Iran attaquait des bases militaires irakiennes abritant des soldats nord-américains, les autorités iraniennes ont finalement reconnu avoir abattu « par erreur » l’avion de ligne. Près de 180 personnes étaient à bord de l’avion. Des vidéos publiées plus tard montrent que l’avion a été atteint par deux missiles avant de s’écraser. Un crime qui est le résultat direct de la passe d’armes entre les Etats-Unis et l’Iran. Pour le régime iranien cet événement efface pratiquement tous les gains qu’il avait obtenu en se présentant comme une victime des attaques de l’impérialisme étatsunien mais limite aussi l’effet d’unité nationale retrouvé après l’assassinat par Washington du général Qassem Soleimani.

En effet, les images de millions de personnes défilant dans les rues de différentes villes iraniennes rendant hommage au général Soleimani contrastaient avec les images des manifestations massives contre le régime et violemment réprimées depuis novembre. Même si l’effet du deuil national pour Soleimani n’allait pas suffire pour résoudre les contradictions économiques, sociales et politiques structurelles du pays, le régime avait trouvé un moyen de gagner du temps. L’abattage d’un avion de ligne a jeté à la poubelle une grande partie de cet effet. Le jour même des manifestations contre les mensonges du régime ont eu lieu, notamment à Téhéran.

Il faut cependant encore observer l’évolution de la dynamique de mobilisation car les manifestations actuelles ne semblent avoir la même composition de classe que celles qui ont secoué le pays il y a quelques semaines. En effet, la contestation de cette semaine est impulsée notamment par les étudiants et des secteurs des classes moyennes alors qu’en novembre le mouvement contre la hausse du prix des carburants était mené majoritairement par les secteurs ouvriers et populaires.

Trump tente de récupérer la contestation

De son côté l’impérialisme nord-américain tente tirer profit de la contestation iranienne. Ainsi, Donald Trump a posté un message de soutien aux manifestants iraniens en farsi, la langue du pays. Il y a écrit : « au peuple iranien courageux et qui souffre depuis longtemps : je suis avec vous depuis le début de ma Présidence, et mon Administration sera toujours avec vous. Nous regardons de près vos manifestations et sommes inspirés par votre courage ». Le secrétaire d’Etat nord-américain, Mike Pompeo, a lui aussi envoyé des messages de « soutien » aux manifestants.

Il s’agit d’une manœuvre grossière de l’impérialisme étatsunien pour faire passer les manifestations contre le régime des ayatollahs pour des expressions de soutien à la politique néfaste de Washington dans la région et notamment vis-à-vis de l’Iran. En effet, au-delà du caractère réactionnaire, corrompu et antipopulaire du régime iranien, la politique de sanctions du gouvernement de Trump contre l’Iran touche principalement les classes populaires du pays. Autrement dit, il s’agit d’une politique impérialiste réactionnaire qui vise à affamer les travailleurs et les masses et ainsi à provoquer des mobilisations contre le régime le forçant à négocier sous des conditions défavorables. Ainsi, le gouvernement de Trump est aussi responsable des misères que subissent les classes populaires en Iran.

Mais la contestation du régime iranien est loin de se traduire automatiquement en un soutien aux Etats-Unis. Comme on peut le lire dans un communiqué des étudiants mobilisés de l’université polytechnique de Téhéran : ces dernières années, la présence des États-Unis au Moyen-Orient n’a fait que semer le chaos et le désordre. Nous savons depuis longtemps où nous en sommes par rapport à ce pouvoir agressif. Néanmoins, nous comprenons également que l’aventurisme américain dans la région ne peut pas être une excuse pour justifier la répression intérieure. Si, de nos jours, la ‘sécurité nationale’ est dans toutes les bouches, le moment est venu de nous demander ce qu’ils entendent par sécurité, pour quels groupes, classes et couches sociales ? (…) Les politiques économiques des trois dernières décennies, en collaboration avec la classe des rentiers, les riches et les corrompus, ont créé un nombre énorme de démunis et de parias. La situation est aggravée par le fait qu’une opposition corrompue et totalement dépendante s’est développée en dehors de nos frontières avec l’aide des médias et le soutien financier de puissances extérieures. Oui, nous sommes aujourd’hui entourés du mal de tous côtés ».

Les raisons d’un mea culpa

Malgré le fait que les évidences allaient ressortir très rapidement et malgré les premières déclarations des autorités iraniennes, le mea culpa du régime reste un événement assez rare, notamment dans la situation délicate dans laquelle se retrouve le pays. Selon Stratfor il y a des raisons politiques pour cette attitude du régime iranien : « la pleine reconnaissance a fait tourner les têtes, mais il y avait une raison au retournement de l’Iran : le pays n’a aucune envie de devenir un paria international, mais préférerait trouver un moyen de s’engager avec le reste du monde, de limiter l’impact des sanctions américaines et négocier avec l’Occident ».

En effet, la réponse militaire iranienne à l’assassinat de Soleimani a elle-même été très limitée par rapport aux discours sur une « vengeance terrible » prononcés par les autorités du pays et dans les manifestations. Téhéran, mais aussi Washington, ne souhaitaient pas une escalade militaire. Pour les Etats-Unis l’assassinat de Soleimani relevait plus d’une « aventure » sans un objectif stratégique clair autre qu’approfondir la politique de « pression maximale » sur l’Iran. Du côté de l’Iran, une réponse militaire à la hauteur de l’offensive nord-américaine n’était pas possible à moins de risquer une guerre aux conséquences imprévisibles, sans parler des implication pour la situation économique du pays. C’est pour cette raison que la réponse privilégiée a été politique : repousser les forces américaines de la région.

C’est en ce sens qu’il faut comprendre le vote au parlement irakien d’une motion exigeant le départ des troupes nord-américaines. A travers cette politique l’Iran entend faire pression sur les Etats-Unis dans une éventuelle nouvelle négociation en affirmant que l’impérialisme a besoin de la coopération de Téhéran pour pouvoir continuer à avoir une présence dans la région avec le moins d’hostilité possible. Cependant, après ce crime avoué contre l’avion ukrainien et la contestation en Iran mais aussi en Irak, ce plan du régime des ayatollahs pourrait subir un revers.




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