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Notre classe

"Le résultat de production passe bien avant la sécurité". Entretien avec la CGT STMicroelectronics

Pour inaugurer son tournant électoraliste vers l'écologie, le gouvernement annonçait la semaine dernière de nouvelles mesures concernant la sécurité des sites Seveso. A cette occasion, nous avons interviewé les militants de la CGT STMicroelectronics, entreprise de semi-conducteurs, qui, depuis 2017, dénoncent les effets néfastes de la politique anti-sociale du gouvernement sur la sécurité des sites industriels et l'hypocrisie des mesures présentées par Elisabeth Borne.

lundi 17 février

Crédit photo : Photo Paris-Normandie /Louis Pauchet

Révolution Permanente : Suite à l’affaire Lubrizol, la CGT STMicroelectronics avait dénoncé publiquement les conditions de sécurité insuffisantes sur le site de Crolles. A vous lire il semble que Lubrizol n’est pas un cas isolé, mais une catastrophe liée à un non-respect des règles de sécurité fréquent sur les sites Seveso seuil haut. Pourriez-vous nous en dire plus sur les dérives qui existent sur ce genre de sites ?

Comme partout la logique de la rentabilité triomphe, la logique capitaliste pousse à la réduction continuelle des coûts de production. La vision à court-terme des décisionnaires (actionnaires, hauts dirigeants) les pousse également à entreprendre des chantiers rapides, peu préparés, avec des délais agressifs. Cela entraîne des problèmes de sécurité. Nous l’avons dénoncé publiquement, car nous avons eu successivement des problèmes majeurs, qui n’ont, par chance, pas engendré de catastrophe industrielle. Nos travaux et alertes en instances du personnel ne servaient à rien ou presque.

Notre expérience de salarié.e.s et d’élu.e.s, nous fait observer que le réflexe de nos employeurs est, dans un premier temps, de masquer les problèmes, car aux coûts de remises aux normes, d’entretien et de contrôle des installations, s’ajoute le manque à gagner engendré par des arrêts de fabrication nécessaires à la remise en état. Nous voyons que le résultat de production passe avant tout, bien avant la sécurité. A ce titre, les principes d’individualisation et de culpabilisation des individus tournent à plein régime. Le management communiquant sur une “culture de la sécurité” individuelle et rejetant la responsabilité sur les travailleur.euse.s lorsqu’un accident du travail survient. Cette communication dédouane à chaque fois l’employeur. Dans le même temps, par défaut de maintenance ou d’investissement, les incidents se multiplient, les fuites de produits chimiques, les rejets de gazs, de solvants deviennent banals. Si les catastrophes industrielles majeures sont rares, les manquements à la sécurité deviennent en effet la norme pour produire davantage. Mais l’accumulation de manquements à la sécurité peuvent engendrer une catastrophe.

RP : En octobre dernier, un ancien salarié de Lubrizol expliquait à Révolution Permanente que « La sous-traitance, c’est uniquement une affaire d’argent, au détriment de la sécurité ». Vous semblez partager ce constat, en quoi le recours à la sous-traitance nuit-il à la sécurité des sites ?

Dans des entreprises telles que la nôtre, la position des sous-traitants n’est pas tenable. En ayant suivi l’évolution du site, on a la vision d’une perte réelle de connaissance en interne et de réactivité. Notre site fonctionne 24/24h et 7j/7. La nuit et le week-end, les sous-traitants ne sont présents que sous la forme d’astreinte, ce qui induit un délai de réaction plus important.

La pression sur les coûts s’exerce encore plus chez les sous-traitants, qui pour remporter les marchés, n’hésitent pas à réduire les effectifs et connaissances humaines. Ceux-ci étant soumis à la position dominante des donneurs d’ordres, omniprésents et exigeants, les conditions de travail sont donc fortement dégradées et le turn-over important. Les directives du donneur d’ordre ne peuvent être contredites, ainsi nous avons récemment eu des exemples sur notre site d’incidents graves résultant d’ordres dangereux exécutés par des sous-traitants. Ces ordres sont également contraires à la loi car ils constituent une forme de subordination de salarié.e.s extérieurs et donc un délit de marchandage.

Le cas de Lubrizol est révélateur quant à l’impact de la sous-traitance, L’entreprise voisine, Normandie Logistique, leur permettait de stocker les produits chimiques à moindre coût, car les entreprises de stockage ne répondent pas aux mêmes normes que les entreprises utilisatrices. L’externalisation du stockage est donc devenue la norme.

RP : Cette tendance à sous-traiter est-elle généralisée ?

De plus en plus ! Si les premiers services à subir cette pratique étaient des services généraux, qu’on considérait hors du cœur de métier, aujourd’hui à peu près tous les métiers de l’entreprise peuvent connaître cette réalité. Mais au-delà de la sous-traitance, le danger naît également de la précarité. Les intérimaires ne font pas valoir leur droit de retrait en cas de danger, ne sont pas formés correctement. Ils sont corvéables à merci et obéissent à tout ordre. Ils et elles sont incorporés après une formation sommaire et extrêmement brève alors que nous évoluons dans un environnement à risque qui nécessite une information et une formation importantes, notamment sur la partie sécurité.

Aussi, l’individualisation des rémunérations encourage l’obéissance, y compris à des consignes en contradiction avec l’impératif de sécurité au profit de la production. Les conquêtes sociales qui ont construit collectivement, des garanties pour les travailleur.euse.s sont à l’origine de l’amélioration des compétences des salarié.e.s, Elles leur ont aussi permis de ne pas accepter les ordres dangereux ou des conditions de travail aberrantes. C’est ainsi que la sécurité de toutes et tous s’est améliorée. Pour augmenter la rentabilité, le patronat s’attaque frontalement à ces conquêtes depuis plusieurs années, c’est pourquoi le combat contre la précarité et pour des garanties collectives est également un combat pour la sécurité.

RP : Hier soir Elisabeth Borne a annoncé un plan pour lutter contre la prévention des risques industriels, qui passe notamment par l’augmentation des contrôles annuels ou encore la création d’un « bureau d’enquête accident indépendant ». Quelques mois après l’affaire Lubrizol, considérez-vous que ces annonces soient à la hauteur de la situation ?

En dehors de ces annonces, il faudrait déjà que le législateur clarifie sa position. Aujourd’hui la surveillance de ces sites en France est régie par une circulaire législative DRT, qui permet à l’Etat français de mettre en application la directive européenne. Actuellement la position de nos employeurs est de dire que la circulaire évoquant ces dispositions n’est plus applicable, car elle évoque les CHSCT, alors que cette instance a disparu avec les ordonnances Macron et la création des CSE.

Si on veut que ces contrôles soient efficaces, il faut également que des pénalités lourdes pèsent sur les employeurs. Les annonces du gouvernement ne contiennent aucune sanction susceptible de mécontenter le patronat et si Mme Borne annonce une augmentation des pouvoirs des DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement), elle n’annonce pas d’augmentation de leurs effectifs qui leur permettrait d’exercer ces pouvoirs d’enquête et de contrôle. Nous jugeons ces annonces dans la ligné des communications et projets réalisés par le gouvernement, « le papier cadeau est beau, mais à l’intérieur c’est merdique. ». On utilise le buzz, mais derrière on met en place toujours plus de liberté en cadeau au patronat.

RP : Comment expliquer que le nombre de contrôles ait baissé ces dernières années comme vous le dénonciez en octobre 2019 ?

La période de transition générée par les ordonnances Macron a contribué à rendre compliquées les dispositions existantes. En outre il faudrait également se pencher sur les différents organismes chargés d’effectuer ces contrôles (DREAL, inspection du travail…) qui subissent également des évolutions organisationnelles qui ne sont pas de nature à les rendre plus efficaces.

Les gouvernements successifs ont organisé, pour le compte du patronat, la casse des corps de contrôle des entreprises, en diminuant les effectifs, en coupant les budgets, en brisant l’autonomie des fonctionnaires. Le rapport de la mission d’information révèle des milliers de sites non contrôlés, mais comment s’en étonner, alors que ce gouvernement détruit l’ensemble de nos services publics ? Les CHSCT ayant disparu, les contrôles ou alertes de salarié.e.s sont amoindries également.

RP : Après avoir largement couvert l’entreprise dans l’affaire Lubrizol, le gouvernement veut montrer qu’il prend en charge le problème. Or, dès 2018 vous dénonciez les effets des ordonnances Macron sur la sécurité d’un site comme celui de STMicroelectronics ! Pourriez-vous revenir sur les problèmes qu’a posé la fusion des IRP en termes de sécurité sur un site comme le vôtre ?

Mécaniquement la réduction des représentants du personnel et l’allègement des obligations de l’employeur ont imposé aux élus du personnel de faire des choix. Nous ne sommes plus en capacité de couvrir l’ensemble du site ou de traiter ces sujets en profondeur. La création des CSE qui devait regrouper les CE, DP et CHSCT s’est réduite, dans la plupart des cas, à une quasi-disparition des rôles des 2 derniers. L’aspect CE, notamment la partie œuvres sociales, a absorbé la plupart des élu.e.s, particulièrement dans les syndicats dits “réformistes”.

Les sujets de santé, sécurité et condition de travail quant à eux sont dévolus à une commission pratiquement sans pouvoir, la CSSCT, ersatz des anciens CHSCT. Par cette attaque via les lois travail, les employeurs bien allégés de leurs obligations et des contrôles des salarié-e-s, ont repris la main sur ces sujets-là, qui sont à risque pour eux.

Nous pensions qu’après Lubrizol, nous allions observer une prise de conscience comme ça avait été le cas après AZF. Mais malheureusement non, les annonces faites ne sont que des annonces de façade, et les moyens humains de contrôle, par des organismes indépendants ou même des salarié-e-s, ne sont pas renforcés. Au moment où les sites industriels nécessitent une surveillance accrue (vieillissement, augmentation de l’automatisation), on allège les moyens pour les contrôler, et on laisse les employeurs bien plus libres de leur gestion irresponsable.




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