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Les briseurs de grève sont-ils des « suceurs de bites » ?

Une vidéo où l’on voit des grévistes de la RATP au dépôt de Vitry en Val-de-Marne traiter des briseurs de grève de « suceurs de bites » a fait le tour des médias. Cet épisode a fait les choux gras de la presse dominante, qui s’en est servi pour jeter du discrédit sur le mouvement. Ce que les médias ne disent pas, c’est que les propos homophobes ont été proférés par les deux parties, grévistes et jaunes. Tous les moyens sont bons, semble-t-il, pour essayer de faire retourner l’opinion publique, alors que le soutien aux grévistes continue d’être largement majoritaire parmi la population.

vendredi 13 décembre 2019

La CGT-RATP a réagit en produisant un communiqué condamnant les propos homophobes. Or ce communiqué ne dit rien sur l’opération médiatique en cours qui vise, entre autres, à conforter les préjugés de la classe dominante sur les syndicalistes : ceux-ci seraient frustres, homophobes, bref réacs. Classes laborieuses, classes dangereuses donc, surtout lorsque celles-ci luttent. Pourtant, quiconque aurait mis les pieds à une assemblée générale de grévistes, ou à des piquets de grève, qu’ils soient de la SNCF ou de la RATP, peut constater que ce genre de propos sont minoritaires et extrêmement rares. La plupart du temps les grévistes parlent du mouvement, de l’état de la grève, mais aussi de leurs problèmes personnels.

Cependant, ces propos ont bien été proférés, ce qui pose le problème plus général de comment lutter contre l’homophobie au sein de la classe ouvrière. L’association entre homosexualité et fragilité ou lâcheté ne date pas d’hier et elle a souvent été instrumentalisée au sein du mouvement communiste par les staliniens pour jeter du discrédit sur leurs opposant à leur gauche. Les briseurs de grève peuvent être des lâches, ou tout simplement des travailleurs qui ne sont pas encore convaincus de la nécessité de la lutte, mais ce ne sont pas des « suceurs de bites ». Parmi les travailleurs de la RATP et y compris parmi les grévistes, plusieurs sont sûrement des hommes qui aiment des hommes, homosexuels ou bisexuels, c’est-à-dire des « enculés » ou des « suceurs de bites ». Plusieurs d’entre eux sûrement rentrent le soir chez eux auprès de leur conjoint. Cela ne les rend moins courageux que les autres, cela ne signifie pas qu’ils aient moins envie de lutter contre le patron.

Qui plus est, parce qu’ils ont longtemps été opprimés dans le cadre de la société capitaliste et patriarcale, les personnes LGBT ont été souvent aux avant-postes de la lutte révolutionnaire. Il suffit de penser aux émeutes de Stonewall contre les violences policières en juin 1969 à New York, ou au Front homosexuel d’action révolutionnaire en France, qui a défilé le 1er mai avec les cortèges de travailleurs. Enfin, il faut surtout penser à l’expérience de Lesbians and Gays Support the Miners (« Lesbiennes et gays en soutien aux mineurs »), qui ont soutenu activement la grève des mineurs en Angleterre sous Thatcher en 1984. Cette expérience a permis de nouer des liens profonds de solidarité entre le mouvement LGBT et les syndicats de mineurs, qui ont défilé ensemble lors de la marche des fiertés de 1985.

Enfin, contrairement à ce que voudrait une optique corporatiste, les conflits du travail ne portent pas toujours sur des questions économiques. Souvent, lors des grèves les revendications s’étendent à d’autres questions qui vont bien au-delà des salaires : le rapport aux chefs, le rapport entre collègues, le racisme, le sexisme ou l’homophobie au travail, etc.

Considérant cela, il paraît important pour celles et ceux qui veulent mettre à bas ce système qui remise des milliers d’entre nous au ban de la société de combattre la domination bourgeoise à chaque fois qu’elle se manifeste. Au lieu de séparer la lutte contre l’exploitation et contre l’oppression, les deux doivent être pensées ensemble. Daniel Guérin dans Homosexualité et révolution rappelait que « le révolutionnaire prolétarien devrait donc se convaincre, ou être convaincu, que l’émancipation de l’homosexuel, même s’il ne s’y voit pas directement impliqué, le concerne au même degré, entre autres, que celle de la femme et celle de l’homme de couleur » (p. 37). C’est certain que dans le futur, travailleurs grévistes et suceurs de bites – les deux étant souvent une seule et même personne – se retrouveront sur les barricades.

Crédits photo : France Info




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