^

Politique

Laïcité

Les lycéens contre la laïcité ou contre l’islamophobie ? Derrière les chiffres d’un sondage orienté

La publication d’un sondage Ifop au sujet du rapport de la population lycéenne à la laïcité a insurgé une partie de la toile concernant le « recul de laïcité ». Mais derrière les chiffres semble surtout affleurer un rejet de l’instrumentalisation discriminatoire de celle-ci.

mercredi 3 mars

Crédit photo : Gérard Julien / AFP

La publication d’un sondage IFOP (Institut Française de l’Opinion Publique), au sujet du rapport de la population lycéenne à la laïcité, a provoqué des réactions houleuses sur la toile. Pour CNews « la laïcité recule au lycée », tandis que Jordan Bardella du Rassemblement National (RN) s’est empressé de dénoncer « le basculement civilisationnel à l’œuvre », appuyé par Laurent Alexandre qui déclare dans un tweet que « la jeunesse, dont les racines musulmanes s’affirment, rejette la laïcité  ».

Dans le climat d’offensive islamophobe et sécuritaire que nous connaissons, avec le gouvernement Macron qui se sert de la « laïcité » pour justifier l’acharnement contre les musulmans ou assimilés, le sondage risquait évidemment de faire réagir. Mais que contient vraiment l’étude, sensée exprimer un « recul de la laïcité » chez la génération lycéenne ?

Derrière les chiffres d’un sondage orienté

Le sondage Ifop à été commandé par la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA) et la revue Droit De Vivre (DDV), à l’occasion de la sortie de leur numéro de mars 2021 consacré à la laïcité. Selon l’article du DDV développant ces résultats, l’objectif était de « mieux cerner la place que les lycéens accordent aujourd’hui à la religion, le sens qu’ils donnent à la laïcité dans l’enceinte scolaire mais aussi leur point de vue sur le droit de « blasphémer » à la manière d’un journal satirique comme Charlie Hebdo ». Un sondage d’emblée orienté, et dont le titre "« Droit au blasphème », laïcité, liberté d’enseignement… les lycéens d’aujourd’hui sont-ils « Paty » ?" annonce la couleur.

L’Ifop a donc mené une enquête auprès d’un échantillon représentatif d’un millier de lycéens, en prenant en compte plusieurs variables, tel que l’affiliation religieuse et le contexte scolaire, en confrontant ses résultats au point de vue de l’ensemble des français majeurs. Ainsi, le sondage, qui s’attarde sur plusieurs aspects traitant de la religion, permet selon son auteur François Kraus, directeur du pôle « politique/actualités » à l’Ifop, de « mettre en exergue un double clivage -celui entre les jeunes et le reste des Français d’une part, celui entre les jeunes musulmans et le reste de la jeunesse d’autre part ».

Or, il est intéressant de s’attarder quelque peu sur les réponses des enquêtés. A condition d’avoir un minimum de recul critique, les résultats expriment moins un « rejet de la laïcité » qu’un rejet de son utilisation comme outil de stigmatisation des minorités, notamment musulmanes. En interrogeant le rapport aux signes religieux ostentatoires, la vision de la laïcité et des lois qui l’accompagnent, la question du blasphème, le rapport à l’assassinat de Samuel Paty et aux attaques meurtrières à Charlie Hebdo, il ressort que la génération lycéenne aspire principalement à un traitement plus égalitaire des différentes religions.

Ainsi, concernant le port de signes ostentatoires, les lycéens interrogés sont largement plus favorables à leur autorisation dans la fonction publique et le milieu scolaire que le reste de la population. Que cela soit pour les parents d’élèves accompagnant les enfants en sortie scolaire, les élèves dans les établissements publics, où les agents des services publics, le taux d’adhésion des lycéens est en moyenne deux fois plus élevé que le reste de la population française : 57 % d’entre eux sont pour le port de signes ostentatoires pour les parents d’élèves accompagnant les enfants en sortie scolaire contre 26 % pour l’ensemble des français et 52 % des lycéens sont pour autoriser ce port dans les lycées publics, contre 25 % pour l’ensemble des français. Ce qui a semblé insurger la toile, c’est les réponses données par les élèves musulmans à cette question, qui sont largement favorables à l’autorisation des signes ostentatoires : 90 % d’entre eux sont pour concernant les parents en sortie scolaire, et 88 % pour les lycées publics.

Or, il serait évidemment absurde de prendre ces chiffres sans les lier au contexte politique dans lequel ils s’inscrivent, puisque ces dernières années, ce n’est pas le port de la croix chrétienne qui est largement attaqué, mais bien le port du voile. Tandis que l’interdiction en 2004 des "signes ostentatoires" à l’école cachait un projet visant directement le voile, les polémiques se sont depuis enchaînées concernant la participation de mères voilées à l’accompagnement de leurs enfants en sortie scolaire, avec Blanquer en première ligne. Ce taux d’adhésion semble donc révélateur d’une discrimination systématique subie et ressentie par la population musulmane ou assimilée et de la volonté d’y mettre fin.

De même, les différentes lois associées à la laïcité (1905, 2004 et 2010) sont perçues par 37 % des lycéens interrogés comme discriminatoires envers la population musulmane, et pour citer le DDV : « Et ce sentiment n’est pas l’apanage des musulmans (81 %) : il est également partagé par beaucoup d’élèves scolarisés en zone d’éducation prioritaire (55 %), en lycée professionnel (43 % en bac pro) ou se percevant par les autres comme « non blancs » (64 %) ». Rien d’étonnant quand on sait que la jeunesse racisée, habitant dans les quartiers populaires fait face de plein fouet au racisme et à l’islamophobie, et ce souvent sous couvert de « laïcité » ou de « non respect des valeurs de la République ». L’exemple le plus récent du passage de ces discriminations sur le terrain législatif est la loi séparatisme, dont le nom a justement changé pour devenir une loi « confortant les principes républicains », mais dont le fond reste le même : s’attaquer à nos droits démocratiques en faisant de la communauté musulmane un bouc émissaire.

A l’inverse, la conception de la laïcité qui est le corollaire de ces positions est relativement claire dans le sondage. De fait, la manière dont la laïcité est définie et perçue par les lycéens est à l’opposée de la laïcité "de combat" que de nombreux politiques défendent. Les résultats sortants de l’enquête montrent en effet que seuls 11 % des élèves interrogés définissent la laïcité comme outil pour « faire reculer l’influence des religions », contre 26 % pour l’ensemble des français. Au contraire, 29 % d’entre eux voient la laïcité comme devant « mettre toutes les religions sur un pied d’égalité », 27 % la définissent comme permettant « d’assurer la liberté de conscience », et 27 % encore la voient comme « séparant les religions de la politique ». Alors que le DDV décrit ces résultats comme « une vision dépolitisée de la laïcité », ils semblent à l’inverse plutôt correspondre à l’esprit de la loi de 1905. De même, lorsque le DDV écrit que « l’association de la laïcité à l’absence de discrimination entre les croyants est particulièrement forte dans les rangs des adeptes des religions minoritaires (38 %) – notamment les élèves de confession musulmane (37 %) – », il paraît simple de comprendre l’aspiration que sous-tend ce résultat.

En ce sens, difficile de faire plus orienté que la conclusion de l’auteur François Kraus qui analyse les résultats comme témoignant d’un « double clivage » comme cité plus haut, qui résulterait selon lui d’une croissance de la population musulmane en France mais aussi d’une « américanisation des mentalités » influençant « l’acceptation des expressions religieuses dans l’espace scolaire ». A l’inverse, il est possible d’analyser ce « double clivage » comme exprimant d’une part l’oppression spécifique subie par la population musulmane ou assimilée, qui est un des facteurs déterminant de leur rapport au traitement de la religion dans la société, mais également d’une aspiration à l’égalité et du rejet par une partie de la jeunesse de l’utilisation de la laïcité comme outil pour combattre les minorités.




Mots-clés

Jeunesse   /    Islamophobie   /    Politique