^

Monde

Etats-Unis

Leur violence et la nôtre

Les politiciens capitalistes de tous bords condamnent la "violence". Mais ils ne parlent jamais de la violence quotidienne commise par la police. Ils condamnent la résistance à la violence d'État.

lundi 1er juin

Reuters/Carlos Barria

Traduit de l’anglais - « Their violence and ours », Left Voice, 31/05/2020

La société bourgeoise a une façon très amusante de parler de la violence. Au lendemain de l’assassinat de George Floyd par la police, alors que des milliers de personnes descendaient dans la rue pour manifester leur colère et demander justice, la presse bourgeoise publiait des articles avec des titres comme celui-ci : « La violence éclate à Minneapolis suite à la mort d’un homme noir en garde à vue ».

Une bien étrange formulation ! Non seulement le titre dissimule la façon dont cette « mort » s’est produite. Apparemment, ce n’est pas de la « violence » si un fonctionnaire de l’État étrangle un homme jusqu’à la mort. Non, la « violence » n’a commencé qu’après cela.

Ce préjugé souligne la façon dont la société bourgeoise fonctionne. Un Noir assassiné par l’État est un acte banal ; mais des gens qui prennent des produits dans un magasin sans payer, c’est une catastrophe. Les gens sont remplaçables, mais la propriété est sacrée.

En effet, la société capitaliste traite toutes sortes de violences systémiques comme tellement naturelles qu’elles ne méritent même pas d’être appelées ainsi. Un meurtre commis par la police en plein jour pourrait, s’il y a suffisamment de protestations, être condamné pour « usage excessif de la force ». Mais qu’en est-il lorsque la police respecte toutes les règles et réglementations ? Lorsqu’elle expulse une famille de son domicile, par exemple - n’est-ce pas de la violence ? Qu’en est-il d’un magasin qui empêche des personnes affamées de se procurer de la nourriture ? Qu’en est-il d’un gouvernement qui laisse 100 000 personnes mourir d’une pandémie ? N’est-ce pas là de la violence ?

Le poète communiste allemand Bertolt Brecht formulait les choses de manière succincte : « Il y a de nombreuses façons de tuer. Ils peuvent vous planter un couteau dans les tripes, vous enlever votre pain, décider de ne pas vous guérir face aux maladies, vous faire vivre dans une maison misérable, vous torturer à mort au travail, vous envoyer à la guerre, etc. Seuls quelques-uns de ces actes sont interdits dans notre État ».

En réponse aux manifestations, les politiciens bourgeois s’expriment contre la violence. Mais bien sûr, il ne s’agit pas de la violence quotidienne commise par la police. Ils ne font pas référence aux massacres commis par l’armée américaine ou aux ravages économiques causés par les entreprises. Non, leur principale préoccupation sont, presque inévitablement, les dégâts matériels.

La représentante américaine de Minneapolis, la démocrate progressiste Ilhan Omar, a par exemple tweeté jeudi : « Nous devrions et devons manifester pacifiquement. Mais mettons fin au cycle de la violence dès maintenant ». Le maire démocrate d’Atlanta, Keisha Lance Bottoms, a pour sa part déclaré : « Ce n’est pas dans l’esprit de Martin Luther King Jr. »

Mais quel était l’esprit de Martin Luther King Jr. ? Il n’était pas socialiste, mais il comprenait que les personnes opprimées doivent se dresser contre leur oppression. Pour cela, il a été condamné par les pouvoirs pour sa soi-disant « violence ». Le 12 avril 1963, un groupe de huit ecclésiastiques lui a demandé d’annuler les manifestations prévues pour les droits civils en Alabama. Ils ont qualifié les manifestations de « peu judicieuses et inopportunes » car elles « incitent à la haine et à la violence, aussi techniquement pacifiques que ces actions puissent être ». Ils ont dénoncé les mobilisations comme des « mesures extrêmes » et ont proposé que les Noirs « obéissent pacifiquement » tout en s’appuyant sur les tribunaux.

Luther King, bien sûr, n’a pas suivi ce conseil. Il a défendu les manifestations comme « le langage des sans voix » et poursuivi en dénonçant l’horrible violence du gouvernement américain au Vietnam. Ce n’est qu’après son assassinat que Luther King a été transformé en une icône inoffensive - une figure angélique qui ne prêchait soi-disant que la résistance passive.

Les démocrates progressistes comme Ilhan Omar n’appellent pas à la paix - ils appellent les gens à obéir pacifiquement au système qui les assassine. Omar veut que le gouvernement fédéral américain enquête sur les meurtres de la police. Pourtant, des décennies de « réformes » de la police n’ont fait que montrer que cette institution ne peut être réformée. Le département de police de Minneapolis est dirigé par un flic noir qui a déjà poursuivi le département pour ses pratiques racistes. Et pourtant : la police capitaliste, même avec les dirigeants les plus éclairés, ne peut avoir d’autre fonction que de protéger la propriété capitaliste. Cela signifie qu’elle doit opprimer les secteurs les plus pauvres de la classe ouvrière, en particulier les Noirs.

En tant que socialistes, nous condamnons la violence - nous condamnons la violence que le système capitaliste commet à l’encontre de milliards de personnes chaque jour. Nous ne la condamnons pas lorsque la classe ouvrière et les pauvres commencent à se défendre contre la violence du système.

Une émeute sert à attirer l’attention de la classe dirigeante. Elle peut même les obliger à faire des concessions. Mais une émeute ne peut pas mettre fin au système d’oppression et d’exploitation. Pour cela, nous devons combiner la rage dans les rues de Minneapolis avec l’organisation socialiste. Les politiciens du parti démocrate (même ceux qui se disent "socialistes") appelleront toujours les gens à accepter les institutions qui les oppriment. Les vrais socialistes, en revanche, veulent mettre en place des organisations indépendantes de la classe dominante, de leur État et de tous leurs partis.

Une infime minorité de capitalistes exploite le travail de l’immense majorité de la population. Afin de maintenir leur pouvoir, ils entretiennent un énorme appareil répressif, comprenant la police, les prisons, les armées, les juges, etc. Les capitalistes conduisent toute notre civilisation à la catastrophe. Mais ils n’abandonneront jamais le pouvoir volontairement. Tout au long de l’histoire, aucune classe dirigeante n’a jamais abandonné le pouvoir sans être renversée. Comme l’a écrit Karl Marx : « La violence est la sage-femme de toute société ancienne enceinte d’une nouvelle ». Voilà pourquoi la classe ouvrière doit s’affronter aux corps d’hommes armés des capitalistes.

Lorsque les travailleurs mettent le feu à un poste de police, les médias des capitalistes appellent cela de la « violence » - mais ce n’est rien d’autre que de l’autodéfense contre la violence quotidienne perpétrée par le capitalisme. Nous devons nous débarrasser de l’État capitaliste et le remplacer par une société dirigée par les travailleurs eux-mêmes. C’est l’essence même de la révolution socialiste. Et les incendies dans les rues de Minneapolis montrent que l’aggravation de la crise du capitalisme pousse la société américaine un peu plus loin dans cette direction.




Mots-clés

Répression policière   /    Violences policières   /    Etats-Unis   /    Répression   /    Monde