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Macron aux Etats-Unis : entre réchauffement des relations et différends stratégiques

Emmanuel Macron est arrivé mardi soir à Washington pour une visite d’Etat dans un contexte de tensions croissantes entre les Etats Unis et la France alors que la guerre en Ukraine et ses conséquences économiques et stratégiques ont eu une influence considérable sur les relations transatlantiques.

mercredi 30 novembre 2022

Crédit photo : AFP

Un an après l’affaire des sous-marins : un réchauffement des relations entre la France et les Etats-Unis mais des tensions qui subsistent

Emmanuel Macron est de retour à Washington, mais dans un contexte largement différent de celui de sa précédente visite en 2018. Outre le changement de locataire à la Maison Blanche, la situation et les enjeux géopolitiques internationaux ont beaucoup changé en quatre ans. Aussi, comme le note Adrien Jaulmes dans un article pour le Figaro :

« Les tensions économiques déclenchées par la pandémie et la grande rivalité stratégique entre la Chine et les Etats-Unis ont fait passer au second plan les questions de terrorisme, le Moyen-Orient et le dossier du nucléaire iranien, aujourd’hui dans l’impasse. Mais, surtout, la guerre en Ukraine et ses conséquences économiques et stratégiques ont eu une influence considérable sur les relations transatlantiques ».

Les Etats-Unis, qui menaçaient sous Trump de prendre leurs distances avec l’Europe, ont retrouvé avec l’invasion russe leur rôle central et leur omniprésence stratégique dans le « vieux continent ». La résistance ukrainienne, largement assistée financièrement et militairement par les puissances de l’OTAN a rapproché Américains et Européens, mais l’alliance revitalisée n’est pas exempte de tensions.

Un an après l’affaire de l’Aukus -cette alliance anglophone dans le Pacifique gardée secrète jusqu’à son annonce et la rupture par l’Australie du contrat de construction de sous-marins français- et alors que le souvenir de l’humiliation est encore vivace côté français, « cette visite d’Etat tourne définitivement la page de l’épisode Aukus » dixit Marie Jourdain, chercheuse au centre de réflexion Atlantic Council à Washington. Mais de conclure : « cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de grands enjeux à cette visite. Au contraire, les dossiers à discuter sont nombreux ».

France-Etats-Unis : des intérêts stratégiques divergents

Accompagné d’un aéropage de ministres, parmi lesquels Bruno Le Maire (économie), Sébastien Lecornu (armées), Catherine Colonna (affaire étrangères), Sylvie Retailleau (enseignement supérieur), Emmanuel Macron espère convaincre le président démocrate que « le leadership » américain n’est pas incompatible avec le « partnership européen ». La puissance américaine ne doit s’asseoir sur l’affaiblissement de l’Union européenne (UE) martèle-t-on à Paris, où l’on plaide pour mettre sur pied un « partenariat renforcé » en dépit d’un rapport de force (plus que jamais) déséquilibré.

Aussi l’unité affichée dans le soutien de Washington et Paris envers Kiev et le souhait partagé d’éviter une escalade trop importante avec Moscou n’empêche pas l’émergence de fissures. Pendant que l’Europe subit de plein fouet les conséquences énergétiques et économiques du conflit -pénurie, inflation et menace de récession- les Etats-Unis en profiteraient de deux façons : en facturant leur gaz de schiste aux Européens quatre fois son prix sur le marché domestique et en leur vendant des cargaisons d’armes pour renflouer leurs arsenaux appauvris par les dons à l’Ukraine.

S’ajoute à cela l’adoption par le congrès américain, en août dernier, de la loi IRA (Inflation reduction act) de 369 milliards de dollars. Ce gigantesque plan d’investissements prévoit d’aider les entreprises industrielles installées aux Etats-Unis, quitte à discriminer les produits venus d’Europe. Alors que le spectre de la désindustrialisation guette l’Europe, l’Elysée craint que la mise en application de l’IRA ne vienne accélérer la perte de la compétitivité européenne. « Sur la désindustrialisation, il y a un risque de perte de compétitivité en Europe face aux Etats-Unis sur les prix de l’énergie. Le prix du gaz est cinq fois plus important aux Etats-Unis qu’en Europe » confie un proche de Bruno le Maire dans les colonnes de la Tribune.

Cela alors que les difficultés s’accumulent dans les secteurs industriels les plus énergivores. « Cette désindustrialisation reste un vrai sujet en France en raison notamment aujourd’hui des prix de l’énergie » note Vincent Vicard, économiste au CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) et responsable du programme scientifique Commerce international. Et d’ajouter : « L’Europe importe des véhicules électriques de Chine et exporte des véhicules thermiques. Les Etats-Unis font des subventions discriminantes sur les véhicules européens alors que l’Europe subventionne l’achat de véhicules électriques quel que soit leur lieu de production ».

Dans ce contexte, les signes de tensions se sont multipliés ces dernières semaines. « Compte tenu de la nature des soutiens et de leur caractère très massif, ce plan ne respecte pas les règles de l’OMC » a notamment déclaré la Première ministre Elisabeth Borne. « Il y a un besoin de resynchronisation des agendas américain et européen » explique de son côté l’entourage du chef de l’Elysée. Dans la délégation française plusieurs grands patrons vont accompagner Emmanuel Macron sur le sol états-unien. Parmi eux Xavier Niel, Bernard Arnault, Patrick Pouyanné, Luc Rémont ou encore Phillipe Knoche.

Buy European : l’impossible réponse au protectionnisme américain

A l’heure où l’invasion de l’Ukraine montre la vulnérabilité de l’UE, et qu’à l’inverse, le conflit signe le grand retour de l’OTAN, la marge de manœuvre d’Emmanuel Macron est en réalité assez limitée. Si l’idée d’une « souveraineté européenne » plus importante avait pu commencer à germer chez les Vingt-Sept, échaudés par le positionnement de Trump qui jugeait l’Alliance atlantiste « obsolète », l’arrivée de Joe Biden au pouvoir et -surtout- le déclenchement de la guerre en Ukraine ont eu l’effet inverse. Au point d’isoler la France vis-à-vis de ses partenaires européens, à commencer par l’Allemagne, soucieuse de se placer sous protection américaine.

Dans l’attente d’une hypothétique inflexion de la part de Washington, Paris tente de rallier Berlin à l’idée d’opposer des mesures concrètes au protectionnisme américain. Un plan massif de subventions européen, à hauteur de celui de la Maison Blanche, n’est pas à l’ordre du jour. En revanche, la France milite pour mieux cibler les aides existantes, notamment les bonus écologiques à l’achat de voitures électriques, pour qu’elle ne profite pas à l’importation de véhicules chinois. Autre option, Bercy voudrait durcir les normes écologiques à l’entrée du marché unique pour exclure certains biens fabriqués hors de l’Europe. Sur ce point comme les autres, la France peine à convaincre ses « partenaires » européens.

Dans le même temps, alors que Macron entend bâtir une coopération transatlantique plus large -« il faut que nous soyons capables d’organiser la compétition de manière non seulement loyale, mais aussi stratégique entre les États-Unis et l’Europe, de créer un espace dans lequel nous soyons capables d’innover et de progresser ensemble » détaille un conseiller du président-, derrière les atours protocolaires de la visite d’Etat, les entretiens du président français avec son homologue américain risquent de passer par d’âpres négociations. Car l’enjeu est considérable, tant pour l’avenir industriel de l’Europe que dans le contexte de la guerre en Ukraine.

Au-delà de ces enjeux, le rendez-vous américain doit permettre aux présidents de la France et des USA d’afficher leur unité dans le soutien à l’Ukraine. Mais alors que la guerre en Ukraine se prolonge et que les pays européens en paient le prix fort, la visite d’Etat de Macron à Washington est surtout une marque de plus des frictions et désaccords parmi les puissances occidentales sur fond d’accélération des tendances à la crise économique mondiale.



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