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Politique

Extrême-droite

Marine Le Pen, ce faux soutien des Gilets Jaunes

« En situation d'état d'urgence, il n'y a pas de manifestation ». Dernière déclaration de Macron ou de Castaner ? Non, ce sont bien les propos de Marine Le Pen interrogée pendant les manifestations contre la loi Travail en 2016, aussi appelé projet de loi « El Khomry ». Après l’attaque de Strasbourg, la réaction de la présidente du RN, en plein mouvement des Gilets Jaunes, est autre, même si elle a parfois ses ambiguïtés. Une illustration que Marine Le Pen est prête à rogner opportunément sur certains principes, si cela lui permet de capitaliser électoralement sur la colère des Gilets Jaunes.

vendredi 14 décembre 2018

24% des intentions de vote : selon un dernier sondage, le RN arriverait en tête des élections européennes à venir, loin devant LREM (18%) mais aussi les Républicains (11%) et la France Insoumise (9%). De bons sondages– même si temporaire – qui sont le résultat des manœuvres de Marine Le Pen pour tenter de capitaliser par les urnes l’énorme mouvement de colère des gilets jaunes.

Si l’extrême droite a été parmi les premières à soutenir le mouvement des Gilets Jaunes en amont du 17 novembre, le mouvement n’a pas forcément évolué dans le sens propice au RN. Au mouvement anti-taxes des débuts, que Marine Le Pen comme Nicolas Dupont-Aignan et Wauquiez ont tenté de pousser, se sont agrégés des revendications sur la question de la justice fiscale, du pouvoir d’achat pour les plus précaires, ou encore des revendications démocratiques. Deux terrains sur lesquels l’extrême droite n’offre que des reculs.

En effet, Marine Le Pen l’a répété plusieurs fois au cours du mouvement : celle-ci est contre la hausse du SMIC et des salaires qui est au cœur des revendications des GJ. De manière générale, son programme économique et social ne promet guère d’amélioration pour les classes populaires.

Sur le terrain des revendications démocratiques, la situation n’est guère plus à son avantage. Le RN ne remet pas en cause le régime hyper-présidentiel en œuvre dans la Ve République. Sa seule proposition de modification du régime est d’instaurer la proportionnelle, très loin des revendications du mouvement comme la question de la révocation et des salaires des élus. Et il n’y a en réalité rien d’étonnant. Avec son programme économique, si Marine Le Pen, arrivée au pouvoir, se retrouvait confronté au même mouvement de protestation que les Gilets Jaunes, nul doute qu’elle utiliserait tous les mécanismes anti-démocratiques permis par la Ve République pour faire rentrer dans le rang les contestataires.

L’opportunité des attentats de Strasbourg

Depuis le début du mouvement, l’extrême droite tente sans relâche de dévier les revendications du mouvement sur un terrain identitaire et xénophobe, bien plus favorable pour elle que le terrain actuel. C’est le sens de l’agitation menée par les identitaires sur le pacte de Marrakech – même si celui-ci ne prévoit aucun dispositif contraignant et laisse deviner au contraire une répression accrue des migrants. C’est en ce sens que Marine Le Pen déclarait lors d’un meeting anti-immigration, aux côtés de Steve Bannon et Tom Van Grieken, le 8 décembre dernier : « En signant ce pacte du diable, nous allons continuer à réduire le pouvoir d’achat des salariés, dilapider les aides sociales et distribuer de l’argent à la terre entière alors que nos compatriotes n’ont plus les moyens de se soigner, de se déplacer, de se loger et parfois pas les moyens de manger. C’est indécent. »

Pourtant, si les idées anti-immigration ont réussi à conquérir, avec pour moteur les politiques xénophobes des gouvernements successifs, une influence dans des couches significatives de la population, se nourrissant de la misère du chômage de masse et de la précarité pour la retourner vers les « étrangers » plutôt que les principaux responsables, les capitalistes, force est de constater que les tentatives de l’extrême droite ont été jusqu’ici vaines. L’immigration et les questions identitaires ne font pas partie du cahier de revendications majoritaires dans le mouvement.

De ce point de vue, la séquence ouverte par les attentats de Strasbourg a surgi à point nommé. Elle a permis à l’extrême droite, Marine Le Pen en tête, de remettre sur le tapis les thématiques sécuritaires et autoritaires. Au lendemain des attentats, celle-ci a pris de manière opportuniste la défense des Gilets Jaunes : « Je suis un peu étonnée de la manière dont on cherche à culpabiliser en réalité les gilets jaunes, dont on dit quasiment à demi-mot qu’ils seraient responsables d’un danger terroriste. Donc stop maintenant. Les responsables du danger terroriste ce sont les terroristes islamistes ». Un discours contradictoire pour la présidente du FN qui a soutenu depuis plusieurs années l’ensemble des mesures d’exception prises au nom de la menace terroriste et qui ont largement servi à réprimer les mobilisations.

Cette contradiction n’est pas anodine. En réalité, derrière ses tentatives de capitaliser sur le mouvement des Gilets Jaunes, en prévision notamment des élections européennes à venir, celle-ci ne souhaite pas la pérennisation du mouvement mais son essoufflement pour pouvoir le capitaliser dans les urnes en mai prochain.

L’extrême droite, vraie ennemie des intérêts populaires

Si Marine Le Pen a pris la défense des Gilets Jaunes après les attentats de Strasbourg, celle-ci s’est bien gardée d’appeler à participer à la manifestation de samedi. Une prise de position cohérente avec son attitude vis-à-vis du mouvement : celle-ci soutient… mais de loin. Si elle s’appuyait initialement sur le refus d’accoler une étiquette au mouvement des gilets jaunes, il semble que désormais le mouvement s’étant largement massifiée, l’excuse ne tient plus : de nombreuses organisations politiques de gauche se sont plongés dans la batailles et appellent ouvertement à manifester. Mais pas Marine Le Pen. Manifester avec la gauche ? Peut-être est-ce trop contre-nature. Il est aussi à rappeler que jamais Le Pen n’a jamais dénoncé la répression policière féroce que celui-ci subit.

Il faut dire que son projet est opposé en tout point à celui des GJ. Celle-ci cherche à capitaliser sur la crise du gouvernement pour appeler à une dissolution de l’Assemblée Nationale et la convocation de nouvelles élections anticipées à la proportionnelle. Dans cette perspective, l’hypothèse d’alliances avec des secteurs de la droite pour prendre le contrôle de l’Assemblée Nationale est un scénario de plus en plus assumé par le RN, et cohérent avec son rapprochement par exemple avec le mouvement de Dupont-Aignan lors des présidentielles. Or, nombre de ces secteurs soutiennent aujourd’hui de larges franges du programme économique de Marine Le Pen.

Surtout, une telle hypothèse signifierait la fin du mouvement. Les Gilets Jaunes le comprennent bien : ils ne revendiquent aujourd’hui pas une dissolution de l’Assemblée, dont ils savent qu’elles ne changeraient pas grand-chose, mais des réponses concrètes et immédiates sur le terrain de leurs revendications, qui permettent d’entrainer des secteurs sociaux qui ne se parlaient plus. Dans les différents rassemblements, à Paris ou en régions, le mouvement a montré sa capacité à unifier des secteurs des quartiers populaires, où vivent majoritairement des populations racisées, et les espaces périurbains ruraux. Ce programme revendicatif unifiant, l’extrême droite l’a en horreur, elle qui cherche à diviser depuis des années de manière artificielle les soi-disant « privilégiés » des « quartiers » et la France rurale dont elle a le mépris, pour mieux asseoir son ascension électorale.

Crédit photo : AFP




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