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Politique

Témoignage

"Mes 48h de garde-à-vue, accusé d’avoir crié ’à l’émeute !’ Mais que faire contre la parole d’un flic ?"

Nous relayons ci-dessous le témoignage poignant que nous a envoyé un Gilet Jaune de 23 ans, technicien en Télécom dans l'Essonne, à propos de ses 48 heures de garde-à-vue totalement arbitraire à l'issue de l'acte X à Paris, détenu dans des conditions exécrables pour le seul fait d'avoir manifesté pour exiger plus de démocratie.

mercredi 23 janvier

Photo : Serge d’Ignazio

"Samedi 19 janvier, sur les Champs Elysées, vers 18h. La petite cinquantaine de gilets jaunes qui restait, dont moi, se font encercler par les CRS. Je me prends à ce moment-là un coup de gazeuse alors que j’avais les mains levées. Bref, je mets 10 minutes à pouvoir réouvrir les yeux. Pour sortir de cette embuscade, les CRS devaient nous contrôler. Pas de soucis, j’ai rien à me reprocher, je me dirige vers l’un d’eux en ouvrant mon sac qui contenait un casque de skate et des lunettes de ski (que j’ai avec moi dans chaque manif au cas où ça dégénère, mais croyez-moi, je suis un pur pacifiste, pas par choix mais plutôt par manque de couilles). Le CRS qui me contrôle voit donc le casque et les lunettes et me dit « toi tu vas venir avec nous ».

Il s’en suit, que j’ai donc passé 48 heures en garde-à-vue. Je suis arrivé menotté au commissariat du 20eme arrondissement samedi vers 19-20h, et j’en suis ressorti lundi à 13h."

"Ma garde à vue... une première et j’espère la dernière"

"J’ai été conduit, menotté avec un bracelet en plastique, dans une camionnette de CRS, et direction le commissariat du 20eme arrondissement.

La première nuit, on va dire que ça a été. Avec la fatigue de la journée, j’ai réussi à m’endormir assez rapidement, malgré la solitude qui peut être pesante. Surtout quand on t’enlève tout, même tes lacets. J’ai pas voulu utiliser la couverture qui était dans la cellule qui puait l’urine, j’ai préféré avoir froid pendant la nuit.

On me réveille à coups de matraque sur la vitrine, c’est l’heure du contrôle, il devait être minuit. Tu sors de la cellule, on te palpe avec les mains sur le mur, on vérifie ta cellule, et tu y retournes pour continuer ta nuit.

A 6h du matin, on me réveille pour me mettre en cellule collective avec deux autres « gilets jaunes » qui ont été arrêtés en même temps que moi. Là aussi ça allait, j’étais plus tout seul. On discute, ou pas. Le moral n’est pas au rendez vous, beaucoup d’inquiétude.

A midi, ça toque sur la vitrine : « du riz ? ». Je dis oui. On nous ramène un plat avec opercule de pâtes aux champignons, chauffé à peine 30 secondes je suppose, car la sauce était encore gélifiée. Je mange, pas forcément par faim, mais ça occupe...

Dans l’après-midi, on vient me chercher, on prend mes empreintes, on me prend en photo, de face, de profil, et de 3/4, et retour en cellule. Un peu plus tard, on m’appelle pour une sorte d’interrogatoire, dans un bureau. Policier pas méchant, mais pas compatissant non plus, du genre sans sentiments particulier qui émane, du genre dans la lune."

"J’étais accusé de vouloir faire une émeute et des dégradations de bien publics"

"J’explique ma version de mon interpellation, et là il m’explique celle du policier qui m’a arrêté. « Personne très agitée avec un casque sur la tête en criant ’à l’émeute !’ » J’étais accusé de vouloir faire une émeute et des dégradations de bien publics. J’étais sur le cul. Croyez-moi sur parole, le casque était dans mon sac à dos, et je n’ai pas dit un mot, je me remettais tout juste du coup de gazeuse que j’avais reçu. Mais que voulez-vous faire contre la voix d’un flic !

J’ai commencé à stresser sérieusement. Je retourne en cellule. On discute chacun de son interrogatoire en pensant qu’on sortira tous en fin d’après midi. Vers 18h je suppose, on voit des personnes qui ont été arrêtées en même temps que nous, passer dans les couloirs, récupérer leurs effets personnels et sortir. On se dit ’cool c’est fini, c’est bientôt notre tour’ !

Un policier vient et appelle mon nom. J’avoue avoir eu un soulagement à l’idée de partir. Sauf que l’on ne m’a pas dirigé vers la sortie, mais dans une cellule individuelle. Et là j’ai pas compris. J’ai de nouveau stressé encore plus. Ça commençait à être vraiment long. Pourquoi on me garde ? Je suis au courant de rien, j’ai pas l’heure, pas de portable, rien.

On m’appelle. Je sors de la cellule en pensant encore une fois que c’était finit, le policier qui m’a interrogé me dit que le procureur veut me voir, sauf qu’il n’est pas là le dimanche (normal) et que je pourrais le voir que demain matin, donc lundi. Ça veux dire que je vais encore passer la nuit ici ? « bah oui » sans compassion qu’il me dit. J’ai commencé à vraiment déprimer. Je suis retourné dans ma cellule, et, déjà que le temps est très long quand t’as pas l’heure, ni rien pour te distraire, mais là je commençais vraiment à paniquer. La cellule était vachement bien insonorisé, j’entendais seulement le bruit de la ventilation, il y avait des taches de sang sur les murs, des graffitis, et toujours cette forte odeur d’urine. Je me sentais terriblement seul. Je sors quand ? Je vais aller en prison ?

Avec bien du mal, j’arrive à m’endormir, avec la couverture, que j’ai pas refusé cette fois-ci, malgré l’odeur.

A minuit, on vient me réveiller pour aller au dépôt. Du coup menottes, direction le véhicule et une vingtaines de minutes de routes avec deux autres détenus qui parlaient pas français, dont le CRS, c’est vite empressé de dire « en France on parle français, quand je vais dans ton pays je parle arable » , ce qui m’étonnerait fortement.

Ça m’a fait du bien d’être dehors... voir la nuit parisienne... entendre un fond de musique à a radio... c’était sultan of swing.

Arrivé au dépôt, on vérifie mes affaires qui ont été transférées, j’en profite pour poser des questions, du genre « quand est ce que je vais bien pouvoir sortir ? » Elle me répond « bah tu vas peut être faire 2/3 mois pour l’exemple ! » en me regardant avec un sourire au coin. Je la regardais sans répondre, avec seulement mon expression du visage qui devait bien ressembler à un grand stress. « Le procureur je le vois à quel heure ? » , on me répond « vers 10h je pense, vous êtes pas beaucoup aujourd’hui ». Le temps s’allonge encore... d’abord 8h, ensuite 10h...

On me dirige dans une cellule pour la nuit avant de voir le procureur le lendemain matin.

Une cellule dans un coin, sans passage, avec la lumière allumée constamment... j’essaie de m’endormir pour que le temps passe plus vite, mais c’est dur... j’attend qu’une chose, c’est de voir le procureur. Et là j’ai peur, et si jamais ils me gardent vraiment ? Et si le procureur est pas là ? Je vais rester une nuit de plus ? Je vais vraiment faire 2/3 mois ? Sans horloge, tu attends sans savoir le temps qui reste. C’est très dur.

Je me cache sous la couverture de cellule (propre cette fois ci) recroquevillée sur le côté en attendant tel un enfant... j’ai que ça à faire, et sous la couverture, j’ai un semblant de réconfort.

On toque, un flic me dit « ton nom ? »

Je lui répond. Il me dit de venir. Je lui demande si c’est pour voir le procureur, il me dit oui. Je lui demande si après je vais pouvoir rentrer chez moi ? Il me répond « gilet jaune ? » j’acquiesce. Il répond « je suis pas censé te le dire, mais oui », je lui redemande « vous êtes sur ? Vous vous moquez pas de moi hein ? », il me répond que oui c’est finit pour moi. Je lui ai redemandé plusieurs fois pendant le trajet pour me rassurer car j’y croyais plus.

Il s’ensuit la moral du procureur « même si 80/90% du peuple est d’accord avec les gilets jaunes, ne prenez pas de casque avec vous, on peut vous prendre pour un casseur. » moi en larme, j’acquiesce, j’acquiesce... je veux qu’une chose, c’est sortir...

Le procureur met un coup de tampon sur un petit papier rose, et le temps de récupérer mes affaires, j’étais sorti. Sans suite, juste mon casque et mes lunettes partis à la destruction. Et un débit de 150€ sur ma carte bleue sur un achat « playstationnet » survenu le dimanche alors que j’ai pas de compte PlayStation et que j’ai passé tout mon dimanche en cellule... mais bon on va pas commencer la parano hein !"

"Je viens de devenir un réel anti-flic..."

"Au final, durant ma garde à vue de 48h, j’ai vu des personnes rentrer après moi, et ressortir avant moi. J’ai passé deux jours avec de la lacrymo sur le visage, mon oreille me brûlait.

Je suis rentré en transport en évitant les wagons avec des enfants car mon manteau puait horriblement la lacrymo, qui me faisait plus rien, mais que les autres ressentaient.

Dit comme ça, ça parait court, mais je vous assure que 48h en garde-à-vue, c’est long. Très long. Surtout quand t’as rien à te reprocher. Un mec a été embarqué avec moi parce qu’il avait mis des livres sous son tee-shirt autour de la taille (pour atténuer les coups de matraques je suppose). « Le savoir tue » qu’il m’a sorti ! C’était bien trouvé je trouve.

Alors voilà, je viens de devenir un réel anti-flic, moi quelqu’un d’absolument pas violent. J’ai fait pratiquement tous les actes, un peu refroidi par les 48h en garde-à-vue... mais je pense revenir."

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