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Monde

Bain de sang

Myanmar. Plus de 100 manifestants tués par la junte pour « la journée des forces armées »

Samedi dernier à l'occasion de la « journée des forces armées » la junte militaire a perpétré d'atroces tueries à l'encontre des manifestants. Dans une vaste opération de répression lancée par l'armée ce sont plus de 100 personnes qui ont perdu la vie dans l'horreur la plus absolue, déclenchant rapidement une vague d'indignation internationale.

lundi 29 mars

AA/ Yangon

Une répression particulièrement sanglante

Ce samedi le Myanmar a sombré une nouvelle fois dans l’horreur. A l’occasion de la « fête des forces armées » une importante journée symbolique pour la junte militaire et au cours de laquelle l’armée a fait une démonstration de sa puissance, plus de 100 personnes ont été tuées dans plus de 40 lieux différents. C’est pour l’instant la journée la plus meurtrière depuis le coup d’Etat du 1er février. Un coup d’Etat qui a déjà fait plus de 350 victimes parmi les manifestants.

Le nombre exact de morts durant la journée est impossible à déterminer précisément en raison du manque d’informations officielles, de la censure et des coupures de communication imposées par les autorités pour faire taire les protestations. Les manifestants dénoncent notamment l’utilisation de bandes paramilitaires de civils agissant de concert avec l’armée et venant encore augmenter la brutalité de la répression. Sur les réseaux sociaux ont fleuri de nombreuses vidéos, photos qui viennent prouver et révéler au grand jour les atrocités commises par l’armée, elles montrent des fusillades, des attaques dans les rues des grandes villes.

En une journée la junte militaire a donc tué l’équivalent d’un tiers du total approximatif de morts depuis le début des manifestations contre le coup d’Etat, selon l’ONG locale Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP). En ce jour, le général Min Aung Hlaing, chef du Tatmadaw (comme on connaît l’armée au Myanmar), dictateur en chef et auteur du putsch, s’est attelé à démontrer sa puissance et sa capacité à contrôler un pays qui s’est soulevé contre lui dans le but de mater dans le sang le mouvement.

La même journée était organisé un défilé militaire par l’armée, plusieurs milliers de soldats, de chars, de missiles et d’hélicoptères ont défilé sur une grande esplanade devant les généraux et leurs quelques invités dont les délégations russes et chinoises, pays qui n’ont pas condamné le coup d’Etat.

Malgré la répression, la jeunesse et le mouvement ouvrier résistent encore et toujours

Pourtant malgré la répression brutale et les massacres perpétuées, la résistance ne cesse pas et s’organise. Chaque enterrement devient un acte politique avec des milliers de personnes présentes pour rejeter le coup d’Etat.

Cette répression brutale n’a pour autant pas le résultat escompté, la grève se poursuit affectant plusieurs des activités, bloquant le secteur bancaire, les ports, les commerce, et les usines textiles, l’une des plus importantes du pays, pénalisant aussi l’armé qui se retrouve par moments pas loin de la pénurie. Dans ces usines, qui produisent pour les principales marques du monde, 90% des travailleurs sont des femmes, et depuis le début du coup d’État, elles ont joué un rôle essentiel, tant en première ligne des protestations que dans l’organisation de chaque usine.

Les manifestations se poursuivent également et la détermination des jeunes et des travailleurs ne faiblit pas. Le jour même mais aussi le lendemain les manifestants tenaient tête à l’armée en érigeant des barricades. En plus de ces actions, des milliers de jeunes des quartiers populaires et d’étudiants se sont radicalisés, d’abord dans l’idée de défendre la démocratie contre le coup d’État, puis en réaction à la répression militaire brutale. Cela implique un large secteur avancé qui affronte quotidiennement l’armée avec des barricades, des boucliers et des armes artisanales, acquérant en pratique une expérience accélérée dans l’auto-défense de leur lutte.

Un autre élément important réside dans l’opposition des armées ethniques rebelles dont une partie est contre la dictature. La jonction avec les manifestants des villes pourrait signifier un saut dans l’affrontement, voire un pas vers un conflit armé plus important. Comme l’expliquait Philippe Alcoy dans nos colonnes, « alors que peu s’attendaient à ce que la résistance au coup d’Etat soit aussi massive, la population myanmaraise est en train d’exprimer largement son refus de la dictature. Parmi elle, une partie importante de la nouvelle et jeune classe ouvrière myanmaraise et de la jeunesse étudiante ». Une jeunesse qui, dans les quelques témoignages qui arrivent à passer les frontières, ne cesse d’envoyer des messages d’espoir, une jeunesse qui se bat au côté du mouvement ouvrier. Et c’est bien de cela qu’a peur le nouveau gouvernement, ce qui le pousse à réprimer aussi durement.

Entre concert de condamnations internationales et intérêts impérialistes

Le massacre de ce samedi noir a conduit les chefs d’état-major des armées de douze pays à dénoncer collectivement les exactions de l’armée birmane. Des responsables des armées de l’Australie, du Canada, de l’Allemagne, de l’Italie, du Japon, des Pays-Bas, de la Nouvelle-Zélande, de la Corée du Sud, du Royaume-Uni, du Danemark, de la Grèce et des Etats-Unis qui ont dénoncé « l’usage de la force létale contre des gens non armés par les militaires ».

Quant à la France elle ne s’est pas exprimée directement, l’ambassadeur avait pour sa part demandé à l’armée birmane de « cesser la violence et d’œuvrer pour restaurer son respect auprès du peuple birman » selon Le Monde.

Pour autant ces dénonciations internationales sont à comprendre dans les tensions et enjeux qui se jouent entre les puissances impérialistes. La Chine a d’importants intérêts économiques et investissements au Myanmar, et même si elle ne semble pas être à l’origine du coup d’Etat, elle tente de s’adapter aux militaires et soutenir parfois indirectement et d’autres fois directement la répression contre les manifestants. Le Japon et l’Inde ont également des intérêts et des investissements dans le pays, même s’ils ont jusqu’à présent privilégié un contact secret avec les militaires, avec lesquels ils entretiennent une relation bien huilée. À leur tour, ces deux pays, ainsi que les États-Unis et l’Australie, font partie de ce que l’on appelle le dialogue quadrilatéral sur la sécurité (pour l’Indo-Pacifique), et procèdent à un exercice de jonglage, entre le dialogue des deux premiers et les sanctions à l’encontre des membres de la junte militaire des deux seconds, auxquels s’ajoute l’Union européenne.

Parallèlement à ces pourparlers et sanctions, la répression et la résistance se poursuivent. Ce samedi, alors que les militaires profitaient de l’exposition, à midi, la violence avait éclaté dans tout le pays. Samedi, la journée la plus sanglante est aussi celle qui a suscité le plus de résistance. L’organisation contre le coup d’État se développe et fait craindre aux militaires de perdre leurs privilèges politiques et économiques.

Si de nombreux manifestants comptent encore sur les appels à l’intervention des puissances impérialistes et sur le retour à la normale de Suu Kyi, les revendications qui se sont fait jour parmi les manifestants dépassent de loin la politique même de la Ligue Nationale pour la Démocratie qui, lorsqu’elle était au gouvernement, a déjà montré qu’elle n’était pas disposée à mettre fin au pouvoir et aux privilèges des militaires, en même temps qu’elle menait une politique néolibérale et privatisatrice à l’égard des travailleurs, et qu’elle laissait passer le génocide des musulmans en développant un discours xénophobe.

La montée en puissance de la résistance, l’unité entre les différents secteurs en lutte et la radicalité de leurs revendications, qui dépassent déjà le simple retour à un gouvernement civil, nécessitent le développement des méthodes de grève et d’autodéfense, avec une indépendance politique totale tant vis-à-vis des puissances impérialistes que de la politique conciliante de la Ligue Nationale pour la Démocratie.




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