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Non, la nomination de Gabriel Attal n’est pas une victoire pour les LGBT

La nomination de Gabriel Attal, ouvertement gay, en tant que premier ministre, a été saluée comme un signe de « progrès » par certains médias. En réalité, ce technocrate en costume cravate fait honte à tous ceux qui se sont battus pour un mouvement LGBTI radical et révolutionnaire.

Sasha Yaropolskaya

10 janvier

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Non, la nomination de Gabriel Attal n'est pas une victoire pour les LGBT

Crédits photo : Digiworld Summit - Flickr

« C’est incroyable de voir Gabriel Attal Premier Ministre », jubile une écrivaine sur BFMTV. « Cette nomination est historique », s’exclame le journal gay Têtu. « Gabriel Attal is France’s Youngest and First Openly Gay Prime Minister », titre, de l’autre côté de l’Atlantique, le New York Times. Assiste-t-on à un phénomène d’amnésie collective ?

Difficile en tout cas d’expliquer autrement les célébrations de la nomination de Gabriel Attal au poste du Premier ministre du gouvernement Macron comme si elle représentait une grande victoire pour la communauté LGBT. Ceux d’entre nous qui ont toujours trouvé la politique du « en même temps » de Macron trop grossière pour être crédible, avions clairement sous-estimé la naïveté et la complaisance des journalistes : voilà le Président félicité sur son progressisme une semaine après avoir pris la défense de Gérard Depardieu qui ferait « la fierté de la France » et moins d’un mois après le passage d’une loi immigration parmi les plus brutalement xénophobes des trois dernières décennies.

On pouvait pourtant imaginer que la ficelle était désormais trop usée pour être utilisée, même par des médias experts en bricolage de sujets servant à alimenter la rhétorique du gouvernement. Après le mandat « historique » lui aussi d’Élisabeth Borne qui proclamait dédier sa nomination à Matignon « à toutes les petites filles » pour ensuite les condamner à devoir travailler jusqu’à la mort avec la réforme des retraites passée en 49.3. Après le mandat de Pap Ndiaye à l’Éducation, qui a vite abandonné son timide discours antiraciste pour pourchasser les élèves musulmans Après Sarah El Haïry lesbienne et racisée, mais pas « woke » !, Olivier Dussopt, homosexuel qui aurait travaillé en 3x8, Darmanin fils de femme de ménage et « issu » de l’immigration... Après qu’on ait entendu que c’était le gouvernement « le plus queer de la Vème République », et que la presse ait célébré sa jeunesse.

Toutes ces origines et détails de parcours n’ont pas empêché les mandataires d’organiser collectivement un carnage social de grande ampleur, de passer des lois anti-ouvrières, sécuritaires et racistes dont les premières victimes sont des personnes racisées, des immigrés, des femmes et des personnes LGBT. Il y a comme un thème...Les gouvernants bourgeois issus des groupes opprimés représentent-ils vraiment les intérêts de ces groupes ? Leur identité est-elle plus importante que la politique qu’ils portent ? Oui, la réforme des retraites qui signe la peine de mort des travailleurs les plus précaires dans ce pays a été portée par un ministre du travail fils d’ouvrier. Et alors ?

Leur camp ce n’est pas les femmes, les LGBT, les racisés : leur camp, c’est la bourgeoisie.

Le point aveugle de ces analyses illuminées, c’est la classe. Quand Barack Obama entre à la Maison Blanche en 2008, cela a peut-être ravivé les espoirs d’une partie de la population noire aux États-Unis et marqué un signe d’un changement des mœurs. Mais Obama a pris les rênes d’un pays capitaliste et impérialiste et rempli un mandat au service de la bourgeoisie états-unienne. Il est donc resté dans l’histoire comme celui sous le mandat duquel on a vu exploser les violences policières, donnant lieu au mouvement Black Lives Matter. Comme celui qui a laissé la crise de 2008 ruiner les classes populaires mais a offert une bouée de sauvetage au secteur financier. Enfin, comme celui qui a bombardé quotidiennement les pays du Moyen-Orient avec son armée des drones.

Dans tous les pays du monde, on voit se rejouer le même scénario. Rishi Sunak prend la tête du gouvernement britannique et est célébré en tant que fils d’immigrés. Par la suite, il annonce poursuivre l’objectif de « la fin totale de l’immigration ». Kamala Harris est célébrée en tant que première femme racisée au poste de vice-présidente, pendant qu’elle s’adresse aux immigrés des pays du Sud en leur disant solennellement : « Ne venez pas ». Giorgia Meloni, future présidente du Conseil italien, proclame : « Je suis une femme, je suis une mère ! » pour ensuite mener des attaques contre les droits reproductifs ou encore contre le RSA.

Ces politiques bourgeois sont-ils victimes d’une dissonance cognitive ? Pourquoi jouent-ils contre leur camp ? En réalité, ils sont le plus souvent assez francs sur leurs intentions dès le départ. C’est cohérent. Leur camp ce n’est pas les femmes, les LGBT, les racisés : leur camp, c’est la bourgeoisie. Et ils mèneront des politiques en ce sens. Et à juger l’avalanche des commentaires ironiques de la part des gays et des trans sur la nomination d’Attal, plus personne n’est dupe. Il ne reste que la presse libérale pour pouvoir prétendre le contraire.

Pour revenir au cas Attal : loin de représenter une victoire pour la communauté LGBT, cette nomination constitue plutôt le symbole d’un relatif échec politique. Il fut un temps où la communauté LGBT était associée à une politique radicale et révolutionnaire : les révoltes des homosexuels et des trans de Stonewall contre la police, les gallons de sang déversés sur les PDG pharmaceutiques par les jeunes d’Act Up New York, la génération de 68 en France avec le FHAR, les Gouines rouges, les Gazolines. Il fut un temps où on pouvait se la péter. Avec du style. Désormais nous sommes « représentés » dans l’espace politique par le technocrate le plus ennuyeux qui ait jamais existé, fabriqué dans l’usine des écoles d’administration. Au lieu de constituer une menace pour le système capitaliste, il prétend désormais faire de nous son quota de diversité.

Pourtant, nous sommes nombreux dans la communauté LGBT à refuser cette voie. Nous avons grandi sur les ruines de la crise de 2008, dans un monde capitaliste qui n’a su nous offrir que l’exploitation, les guerres et une dévastation climatique nous privant d’avenir, et nous ne plaçons plus aucun espoir dans les individus « opprimés » qui défendraient nos intérêts dans les échelons de pouvoir. Nous sommes de celles et ceux qui battons le pavé dans les Prides anticapitalistes et dans les mobilisations pour la Palestine. Celles et ceux qui cherchons nos alliés sur les piquets de grève plutôt que dans les ministères. La figure d’Attal salit l’héritage politique des combats de nos anciens, mais notre génération sera capable de leur rendre de nouveau honneur en transformant les dernières années du mandat Macron en son pire cauchemar.


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