^

Notre classe

Témoignage d'un ancien pompier

« Si je n’ai été pompier qu’un peu plus de 2 ans, c’est simple : je n’ai pas tenu »

Alors que ce 15 octobre, les pompiers étaient dans la rue pour exprimer leur colère, Gaëtan Gracia, ancien pompier, nous a livré son témoignage.

mardi 15 octobre

J’ai eu la chance, pendant une courte période de 2 ans, de faire partie des pompiers, de cette "grande famille" comme on dit aux jeunes qui rentrent. Après leurs 4 mois de grève, et la répression de leur manifestation aujourd’hui, je voulais témoigner de mon soutien total, et raconter une partie de mon vécu. Pour moi, le traitement que reçoivent les pompiers actuellement est un exemple frappant du monde dégueulasse dans lequel on vit. 

Personnellement, si je n’ai été pompier qu’un peu plus de 2 ans, c’est simple : je n’ai pas tenu. Pourtant c’était mon rêve, depuis petit, et je m’étais préparé pour. Mais entre les rêves et la réalité, il y a une distance, et j’ai pu expérimenter qu’il fallait une carapace, une solidité, que peu de gens ont. Sauter des nuits, des repas, vivre en décalé, et malgré ça être capable d’intervenir avec lucidité, avec endurance, face à des situations très variées, parfois violentes ou traumatisantes, c’est le quotidien d’un sapeur-pompier. Je me souviens de ces collègues revenant le regard ahuri de leur intervention après les meurtres d’enfants de Mohamed Merah.

Je me souviens de notre stress face à notre premier accident grave, alors que nous avions juste 20 ans. Je me souviens des discussions, des interventions qu’on se raconte, peut-être pour les dédramatiser, les relativiser. Mieux vaut en rire, et aux pompiers on rit beaucoup aussi. Je me souviens des moments de solidarité, certains parmi les plus beaux que j’ai vécu. Je me souviens aussi de la difficulté de rencontrer un psychologue (dans mes souvenirs, une ou deux pour le département, presque impossible à voir). Je me souviens avoir pensé qu’on faisait le plus beau métier du monde, mais que ça n’était pas vraiment notre métier.

Nous étions une caserne de volontaires, qui faisions ça à côté de notre vrai métier (pour ma part, dans le bâtiment). Les 200.000 volontaires (sur un total de 250.000 pompiers en France) permettent d’assurer les mêmes interventions que les professionnels, mais sont bons marché pour l’Etat... Je me souviens que quand un colonel est venu nous expliquer qu’on ne nous indemniserait peut-être plus les déplacements à la caserne quand ça bipe (mais seulement ceux qui "décalent", qui partent en intervention), j’ai vu des pompiers touchés dans leur dignité, menaçant de "poser le bip". 

Je me souviens de beaucoup de choses, et j’en ai oublié beaucoup d’autres...Mais en tout cas, je me souviens que je voulais faire ce métier pour "aider les gens", et que se sentir comme une variable d’ajustement dans le budget de l’Etat me semblait déjà bizarre. Quelque chose tournait pas rond.

Aujourd’hui, j’ai changé de voie, je suis devenu métallo, mais surtout militant. L’incompréhension que j’avais à l’époque s’est transformée en colère. En colère contre un système qui tourne entièrement autour du fric, où l’économie n’est pas organisée en fonction de nos besoins mais en fonction du profit de quelques-uns... C’est frappant dans des métiers comme les pompiers ou les hospitaliers. On dit "ça doit être un vrai service public, pas pour faire des sous !". C’est clair ! Je crois même qu’aucun secteur ne devrait être fait pour "faire des sous" ! 

En voyant la manifestation des pompiers se faire gazer et réprimer, les gens disaient "ils ont touché à nos pompiers, c’est bientôt la révolution !". Je l’espère ! Mais en tout cas, je vois surtout une manifestation qui ressemble aux débuts des Gilets jaunes. Des manifestants qui bloquent le périphérique, esquivent les flics, rebloquent plus loin, ne veulent pas partir, discutent pour savoir s’il faut forcer le barrage ou inviter les CRS à "manifester avec nous"... Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que les gilets jaunes ont ouvert une nouvelle période de la lutte de classe en France. Une période différente, moins contrôlable par les directions syndicales traditionnelles, plus radicale, plus spontanée...

J’espère que mes anciens collègues et amis pompiers, en plus de lutter pour faire valoir le "plus beau métier du monde", seront le maillon d’une grande chaîne, d’une grande convergence des luttes, qui dégagera Macron, son gouvernement, et son monde...




Mots-clés

Témoignage   /    souffrance au travail   /    Notre classe