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Entre engagement révolutionnaire et philosophie

Toni Negri (1933-2023), histoire d’un communiste

Toni Negri est mort ce samedi, à Paris, à l’âge de 90 ans. Figure de proue de la gauche extraparlementaire italienne des années 1970, penseur et philosophe du conflit, de la confrontation avec le système et de sa transformation, il était avec Mario Tronti, décédé il y a quelques mois, l’une des figures marquantes du marxisme de matrice opéraïste.

Jean Baptiste Thomas

18 décembre 2023

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Toni Negri (1933-2023), histoire d'un communiste

Toni Negri en 1983 - Tano D’Amico /il manifesto

Sans doute est-il compliqué de s’imaginer, pour les plus jeunes, ce qu’a pu représenter Toni Negri pour différentes générations de militant.es. Ce qu’il a pu symboliser, des deux côtés des Alpes et au-delà, à différents moments de l’histoire turbulente du dernier tiers du XXème siècle, marqué par la dernière poussée révolutionnaire contemporaine – ce « long mois de mai » qui aura duré plus de dix ans, en Italie – suivie d’un reflux face auquel, loin de déposer les armes, Negri a choisi de résister en tentant de penser un arsenal conceptuel correspondant aux défis posés par le capitalisme contemporain. Tout en restant, jusqu’au bout, communiste. C’est ainsi qu’il se définissait.

Avec ses camarades de l’époque – au cours de la seconde moitié des années 1960 et dans les années 1970 –, il milite au quotidien dans le pays d’Europe occidentale où le Parti communiste est le plus fort et le plus implanté. Mais pour les jeunes esprits impatients dont Negri fait partie, le communisme ne saurait être synonyme d’Union soviétique, de socialisme réellement existant ni de ses expressions plus ou moins bureaucratisées sur le plan partidaire et syndical. Pour la gauche extraparlementaire italienne des années 1970 qui compte en son sein plusieurs dizaines de milliers d’activistes, en usine, dans les quartiers, les lycées et les universités, le communisme c’est avant tout la lutte propulsive et bien réelle de la classe ouvrière qui s’est mise en branle à partir de 1969, que rien ne semble pouvoir arrêter, et à qui il appartient d’abolir l’état des choses.

Ni Staline, ni Grand Timonier, donc. Negri et ses camarades choisissent la révolte et le conflit qui s’exprime bruyamment dans les usines. Pour le rendre encore plus efficace, ils s’attachent à repenser la question de l’organisation, en toute autonomie des partis et structures traditionnelles, les formes de la lutte ainsi que la nécessité de concevoir l’affrontement à tous les niveaux. Après tout, alors qu’à la Libération les partisans ont été forcés par le PCI de rendre les armes malgré la volonté de certain.e.s de poursuivre le combat jusqu’au bout après avoir chassé les fascistes et l’occupant nazi, la bourgeoisie et le patronat italiens « démocratiques » n’ont jamais cessé de réprimer les manifestations populaires et les grèves ouvrières, avec un long cortège de morts et de blessés. Après 1969, l’État est prêt à tout, même à poser des bombes pour en attribuer la responsabilité aux "subversifs", et certaines franges de l’appareil étatique envisagent sérieusement l’option du coup de force. C’est donc tout naturellement, pour Negri et les militant.es de l’époque, qu’il faut songer aux formes de l’action révolutionnaire dans toutes ses dimensions, y compris en renouant avec certaines traditions de l’antifascisme militant des années 1920 ou de la guerre partisane.

Originaire du Nord-est de la péninsule, c’est entre Padoue, où il enseignera la philosophie politique, et Porto Marghera, le grand complexe pétrochimique face à Venise, qu’il passera la première partie de sa vie, consacrée au militantisme. Né dans une famille catholique, Negri transite par l’aile gauche du Parti socialiste avant de rejoindre Raniero Panzieri et Mario Tronti, hérétiques et dissidents – socialiste, pour le premier, communiste, pour le second –, pour participer à l’expérience de l’opéraïsme à partir de la seconde moitié des années 1960. Avant l’explosion soixante-huitarde italienne qui ne commence, réellement qu’avec l’entrée en mouvement de la classe ouvrière au cours de « l’automne chaud » de 1969, Negri et ses camarades de la revue Classe operaia. Giornale politico degli operai in lotta, s’intéressent de près aux évolutions du monde du travail. Ils entendent porter l’organisation politique au plus près des capacités du jeune prolétariat à contester, à partir de l’ordre usinier, l’ensemble de l’ordre capitaliste, soutenu non seulement par la bourgeoisie mais également par l’ensemble des force de la gauche. Cette même gauche qui préfère les promesses de la réforme graduelle – valeur sûre – au pari hasardeux mais autrement plus passionnant de la révolution.

A partir de cette expérience qui marquera un tournant pour le marxisme militant en Italie et un carrefour qui mènera à l’apparition de multiples courants et organisations politiques, Negri participe à la fondation de Potere operaio [« Pouvoir ouvrier »] puis de l’Autonomie ouvrière. Dans le cadre de la guerre civile de basse intensité que la bourgeoisie italienne et ses alliés, PCI compris, livrent contre l’insubordination ouvrière et sociale qui secoue la péninsule tout au long des années 1970 – ce que l’on a improprement appelé les « années de plomb » – Negri est arrêté le 7 avril 1979. Avec d’autres membres de l’Autonomie ouvrière, Negri, à l’époque en poste à l’Université de Padoue, est accusé par a magistrature d’être responsable et instigateur d’un processus plus général « d’insurrection armée contre l’État » et d’être lié à l’enlèvement et à l’exécution d’Aldo Moro, secrétaire général de la Démocratie chrétienne, l’année précédente. Après avoir passé quatre ans derrière les barreaux, en attente du procès qui, finalement, prononcera un non-lieu, il est condamné à douze ans de prison dans une autre affaire, un braquage et l’exécution d’un carabinier remontant à 1974. Entretemps, Negri a été élu parlementaire grâce au soutien du petit Parti radical italien, ce qui lui permet d’échapper à une nouvelle arrestation/incarcération et de s’exiler en France, à partir de 1983.

Pour rentrer en Italie, en 1997, il devra purger deux années de prison puis quatre ans de liberté surveillée. Dans l’intervalle, en France, il enseigne et se consacre à la recherche, réfléchissant aux mutations et aux transformations de la lutte des classes, d’une part, et du capitalisme contemporains, de l’autre. Fidèle à la matrice opéraïste, c’est en effet la capacité ou non de conflictualité du monde du travail du monde qui détermine les coordonnées, la force et les faiblesses du système. Face à ses détracteurs, sur sa gauche, Negri avait pour habitude de soutenir qu’il n’y avait aucun aggiornamento ni renoncement dans l’appareil conceptuel qu’il avançait, seul ou avec certains amis et camarades – Michael Hardt ou Maurizio Lazzarato, entre autres – mais une simple actualisation des armes du marxisme pour penser la révolution qu’il appelait de ses vœux : derrière la « multitude » il y avait le monde du travail, la « métropole » n’était jamais que l’extension du « territoire productif et social », à savoir de l’usine et de ses prolongations, la prégnance du « travail immatériel » ne détrônait aucunement la question de l’exploitation au cœur du capitalisme, le « biopouvoir », emprunté à Foucault, incarnait le caractère tentaculaire d’un système avant tout policier – et en sus du patronat, Negri détestait tout particulièrement et à juste raison les flics et les juges – « l’Empire » représentait la forme contemporaine des hiérarchies impérialistes, etc.

Il ne nous appartient pas, ici, de nous saisir de l’ensemble des nœuds conceptuels et des questions politiques et stratégiques qu’a posées ou reposées Negri, sur un terrain que, souvent, nous ne partagions pas mais qui, en tout état de cause, ont contribué au renouvellement du débat marxiste en opposition à la pensée unique post-89. Sans doute Negri lui-même aurait été en désaccord et aurait raillé cette méthode – « pour des questions d’espace, nous ne pourrons répondre à toutes les questions » –, lui pour qui travail théorique et militantisme politiques étaient suffisamment importants pour y consacrer sa vie, à savoir discuter, débattre, défendre ses idées et chercher les voies et les chemins pour les appliquer, collectivement. Mais il y aura lieu de le faire, dans un second temps.

Dans Pipe-line, ses « lettres de prison » écrites depuis la maison centrale de Rebibbia, à Rome, Negri se rappelle les luttes ouvrières des années 1960 et 1970 et comment il redevenait « jeune » chaque fois qu’il y avait bagarre : « L’usine, c’était la lutte, c’était une armée immense et confuse, qui produisait sur commande (…). Mais cette armée pouvait devenir un peuple de groupes de partisans, libres. (…) Invisibles au pouvoir, et clandestins par rapport au commandement, mais, dans un immense processus de recomposition du prolétariat, nous avancions. La métropole était tout autour : nous allions aux portes des entreprises, traversant un territoire qui se révélait à nous dans toute sa laideur et son désastre écologique. Mais derrière chaque nouvelle émergence barbare, on voyait courir un fil de recomposition, de réunification entre des gens qui étaient contraints au travail salarié ». Lorsqu’à la suite des affrontements ouvriers de Piazza Statuto, à Turin, en 1962, les opéraïstes « découvrent » un nouveau paradigme, d’organisation et de lutte, « j’étais impatient, dit-il, d’utiliser ce paradigme à la fois comme un levier scientifique et comme un outil pratique. C’était une fièvre, une passion. C’était la même chose que lorsque (...) bien des années plus tard (mais redevenus jeunes), nous avons suivi les luttes en Lorraine de 1977-1978 : une fois de plus, c’étaient des Vénitiens et des immigrés du Sud qui, à nos côtés, à Longwy, se préparaient à affronter le patronat ».

Negri ne sera plus là, hélas, pour se ressourcer au contact des luttes de l’ampleur de celles qu’il a connues dans les longues années 1968 et qui ne manqueront pas de revenir. Mais alors, en sa mémoire, nous lui promettons que nous n’oublierons pas de redevenir jeunes, pour lui.


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