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Politique

Chiens de garde de la bourgeoisie

Tribune dans Valeurs Actuelles : un nouveau révélateur des liens entre extrême-droite et armée française

Le 21 avril dernier, Valeurs Actuelles publiait une lettre ouverte faisant planer la menace d’une intervention armée dans une « guerre civile ». Les liens connus des principaux signataires, des hauts gradés de l’armée française à la retraite, avec l’extrême-droite rappellent une nouvelle fois la concomitance des chiens de garde de la bourgeoisie avec les idées les plus réactionnaires

mercredi 28 avril

Crédits photos : Iroz GAIZKA/AFP

Une tribune réactionnaire et la menace d’un coup d’état militaire

Dans une tribune parue dans le journal d’extrême droite Valeur Actuelles une vingtaine de généraux à la retraite et plusieurs centaine de militaires ont fait planer la menace à peine voilée d’un coup d’état militaire. Ses rédacteurs et signataires rejouent l’ensemble des thèmes de l’extrême droite, de l’« honneur de la patrie » à la guerre des civilisations, en passant par l’actualité du « délitement de la France » et de ses prétendus fossoyeurs « l’antiracisme haineux », « l’islamisme » ou encore « les hordes de banlieue ».

Ils concluent : « Nous sommes disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation. Par contre, si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles ». Soixante ans, jour pour jour, après la tentative avortée du putsch des généraux de l’armée française à Alger, le 21 avril 1961, la symbolique est claire et la filiation revendiquée, il s’agit de mettre en garde et d’agiter à nouveau le fantasme d’une prise de pouvoir par l’armée.

Qui sont les signataires de cette tribune ?

Ce texte est signé par vingt-quatre généraux et plusieurs centaines d’officiers, sous-officiers et militaires du rang. L’ensemble des généraux en question ont quitté le service actif, et sont en « deuxième section », un statut militaire particulier, qui les empêche d’exercer des responsabilités au sein de l’armée mais leur permet de conserver des liens tenaces avec celles-ci.

Sans surprise, plusieurs des signataires de la tribune n’en sont pas à leur coup d’essai et leurs liens avec l’extrême-droite sont connus depuis des années. Jean-Pierre Fabre-Bernadac a été à l’initiative de la tribune puis de sa parution sur le crépusculaire site internet Place d’armes entre une éloge de l’historien et militant de l’Action Française Bernard Lugan et un entretien du philosophe d’extrême-droite et identitaire Alain de Benoist. Il a aussi dirigé le DPS, le service d’ordre du Front National entre 1993 et 1994 après s’être vu en 1986 déjà, retirer « son habilitation d’officier de police judiciaire pendant un an » pour avoir transmis des « renseignements dans le cadre d’une affaire judiciaire à un membre du Front National ».

A sa suite, les signataires concentrent l’extrême droite dans ses composantes les plus crasses. Antoine Martinez, candidat déclaré aux présidentielles de 2022 autour d’un axe programmatique raciste, souhaite se faire la voix des « français de souche » et affirme que « plusieurs peuples ne peuvent pas vivre sur un même sol ». Martinez est surtout le dirigeant des Volontaires pour la France (VPF), un groupuscule fascisant convaincu de l’effondrement prochain de la France à cause de l’ « islam et de l’oligarchie financière apatride ». Christian Piquemal, ancien dirigeant de la Légion étrangère, se fait connaître en février 2016 pour sa participation à la manifestation contre l’immigration organisée par le mouvement raciste et islamophobe Pegida à Calais. Il est également membre du « Conseil national de la résistance européenne » fondé par Renaud Camus, le théoricien du « grand remplacement » et préside le « Cercle des patriotes souverainistes », une officine raciste et complotiste. Parmi les signataires également, de nombreux généraux membres, élus ou candidats du Rassemblement National. De François Gaubert, conseiller régional Occitanie élu en 2015 sur la liste de Louis Aliot, à Norbert de Cacqueray, candidat aux dernières municipales à Vannes pour la liste Union pour Vannes soutenue par le Rassemblement National et le Parti Chrétien Démocrate, en passant par Emmanuel de Richoufftz, membre de la liste locale de Debout la France, aux municipales à Grau-du-Roi, on retrouve plusieurs militaires politiquement affiliés à l’extrême-droite.

L’armée française et l’extrême droite : une histoire de la colonisation

Le lien qui unit les hauts-dignitaires de l’armée française à l’extrême droite est profond, et dépasse très largement les signataires de cette tribune. Parmi ceux qui n’ont pas signé, on pense aux figures médiatiques et aux généraux Bruno Dary, militant actif de la Manif pour tous, et à Pierre de Villiers dont le frère faisait la une de Valeurs Actuelles, une semaine auparavant pour « appeler à l’insurrection ». Leur père, Jacques de Villiers, était un membre actif de l’OAS, l’organisation terroriste pro-Algérie française, qui avait été constitué à la suite de l’échec du putsch de 1961. Une filiation dans laquelle s’inscrivent pleinement les signataires de cette tribune.

Ce n’est pas un hasard de publication que d’avoir médiatisé ce texte le 21 avril 2021, soit 60 ans jour pour jour, après la tentative de putsch avortée contre le général de Gaulle au nom de la défense de l’Algérie française et contre la proclamation de son indépendance. L’ennemi d’aujourd’hui « la horde des banlieues » « islamisée », a remplacé celui d’hier, l’algérien, mais c’est le même mécanisme politique qui agite ces militaires retraités fascisants : défendre l’honneur de la partie, la survie de la Nation contre son propre pourrissement actualisé par de prétendus destructeurs venus de l’extérieurs et agissant de l’intérieur.

Sur Place d’armes, leur site où la tribune est également parue, ils expriment leur nostalgie de l’Algérie française et expriment une fracture avec Macron à la suite de la publication à sa demande d’un rapport, reprenant pourtant à son compte le vocabulaire de l’extrême-droite en refusant toute « repentance » ou « excuse », par l’historien Benjamin Storia « sur les questions mémorielles portant sur la colonisation, et la guerre d’Algérie ». Ils écrivent : « Or, tout a changé avec les déclarations irresponsables de François Hollande suivies de celles d’Emmanuel Macron au sujet de la colonisation. À partir de là, la France s’étant auto-humiliée, l’Algérie s’est donc trouvée en position de force pour exiger toujours plus d’elle. » Le racisme dans l’armée est constitutif même au rôle impérialiste de l’institution et à son rapport à la colonisation, et en premier lieu à l’Algérie française.

En ce sens en mars dernier, nous écrivions à propos d’une enquête de Mediapart révélant l’existence de groupes militaires néo-nazis au sein de l’armée française : « Le fait est qu’au sein de l’armée il y a une tolérance assez importante à ces idées réactionnaires car le racisme, le colonialisme et l’impérialisme font inévitablement partie de l’ADN de cette institution. L’armée est une institution centrale de l’impérialisme français ayant mené tout au long de son existence des guerres de conquête coloniale, d’occupation. De nos jours, l’armée française est déterminante pour le contrôle de certaines régions du monde par l’impérialisme français, avec plus de 30 000 troupes à l’étranger. D’un point de vue idéologique, les troupes françaises agissant à l’étranger doivent être imbibées de nationalisme, de patriotisme chauvin et d’un grand sentiment de supériorité. Tout cela fait partie de l’arsenal idéologique de la bourgeoisie impérialiste française et est totalement compatible avec les idées véhiculées par l’extrême-droite. Ainsi le racisme dans l’armée française n’est nullement un phénomène nouveau et dérivé du néonazisme, mais intrinsèque à une armée d’une puissance impérialiste ».

Une institution réactionnaire aux liens historiques avec l’extrême-droite

Par le passé, l’extrême-droite française a souvent eu la tentation du recours à l’armée, de l’affaire Dreyfus au maréchal Pétain, en passant par le putsch d’Alger de 1961. Les officiers, faisant partie intégrante des classes dominantes, ont souvent permis et appuyé l’émergence et la pérennisation de dictatures ou régimes autoritaires pour préserver leurs intérêts quand ceux-ci ont pu être menacés. L’armée et les militaires constituent la force de coercition nécessaire au maintien de la domination de la classe dominante, et en dernière instance le bras armé sur lequel elle peut s’appuyer pour balayer d’un revers de la main ses oripeaux démocratiques et avec eux le jeu politique institutionnalisé des élections quand les crises politiques s’approfondissent. L’institution est en elle-même déjà réactionnaire, elle se veut la garante de la domination d’une petite minorité sur la majorité.

Mais ne nous y trompons pas, si de nombreux généraux et militaires publient aujourd’hui une tribune de cette teneur : raciste, islamophobe et menaçante, c’est parce que le gouvernement a instillé depuis des mois un climat réactionnaire pour faire face à la crise sociale qui s’est accentué avec la pandémie. Le projet de loi séparatisme du gouvernement et le climat islamophobe qu’il a activement installé ces derniers mois a frayé la voie à l’extrême droite. La semaine dernière encore, Marlène Schiappa initiait les états généraux de la laïcité qui derrière l’étendard de la laïcité proclament une nouvelle fois le procès de l’islam et des musulmans. Une haine sur laquelle la droite se contente de surenchérir, tandis que l’extrême-droite, elle, passe à l’action.

Pour notre camp social et la classe ouvrière cette nouvelle menace doit être entendue. La bourgeoisie a démontré qu’elle souhaitait faire payer la crise économique et sociale aux travailleurs quand l’histoire nous a appris que lorsqu’il s’agissait de préserver ses intérêts elle ne s’empêchait pas de recourir à l’armée et aux forces les plus réactionnaires. Alors que l’horizon s’annonce chargé de lutte des classes et face à la menace qui pèse sur nos existences, il faut que nous rappelions à la bourgeoisie et prenions nous-même conscience que lorsque la classe ouvrière s’organise, et autour d’elle tous les opprimés, notre camp social a la force de se battre et ce jusqu’à la prise du pouvoir.




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