Société

« Laissez les blessés derrière, on s’en occupera »

Rennes, souvenir de répression : récit d’une course-poursuite avec la BAC.

Publié le 30 juin 2016

Tout au long du mouvement contre la loi travail, Rennes a été un laboratoire de la répression gouvernementale : dispositif militaire, interdiction de manifester, charge de fourgons de CRS, mutilation des manifestants, les exemples ont été nombreux. Une manifestante revient sur la journée de mobilisation du 2 juin à Rennes, tristement connue pour avoir fait les frais d’une charge de camionnettes de CRS. Elle raconte comment s’est déroulée cette véritable traque menée par la BAC sur les manifestants, tout en violence et en impunité.

Comme beaucoup de camarades, j’ai participé à la manifestation contre la loi Travail le 2 juin, à Rennes. La première partie de la manifestation s’est déroulée dans le calme, avec deux cortèges qui se sont rejoints en face de la préfecture de Rennes. La CGT, FO, Sud Solidaires et beaucoup d’autres syndicats étaient présents, l’ambiance était joyeuse, malgré le fait que l’accès à la Préfecture était bloqué par une brigade de CRS. Suite à un discours de la CGT, le cortège syndicale invite à la dispersion du cortège et appelle à une nouvelle manifestation le 3 juin. Mais le cortège se prépare à une nouvelle action, le blocage de la Rocade. A partir de ce moment là, tout est allé très vite.

Le cortège d’environ 200 personnes a atteint la rocade, et très vite, les camions de CRS sont arrivés sur le bord de la Rocade, à pleine vitesse, tout près des manifestants. Un bras armé d’une bombe de lacrymogène en est sorti et a gazé une grande partie des manifestants alors qu’à l’arrière du fourgon, un autre CRS en profitait pour donner des coups de tonfa, dans les jambes de ceux qui couraient.

Les camions se sont alors rangés rapidement en plein dans le cortège, déclenchant une panique totale et la séparation en plusieurs groupes. J’ai perdu mes amis avec qui j’étais venue dans cette panique et j’ai commencé à courir pour sortir de la rocade, avec les CRS et les officiers de la BAC à nos trousses. Aveuglée par la lacrymo, j’étais incapable de voir où j’allais et l’adrénaline prenait le dessus. Je distinguais beaucoup de camarades qui essayaient d’escalader un fossé dans lequel j’ai moi même sauté. Après avoir finalement franchi cet obstacle, un groupe entier s’est retrouvé face à un grillage difficilement franchissable. Alors que la BAC arrivait à moins de 10 mètres de nous, certains ont fait tomber le grillage pour nous permettre de continuer notre course. Derrière le grillage, je croise un homme et sa copine, en pleurs et suffocant, je leur fourni du sérum physiologique et je reprends ma course à cause de la charge venant de derrière.

« On aurait dit une traque »


C’est alors qu’une longue course poursuite avec la BAC a commencé, dans des petits quartiers de Rennes. Leur manière d’opérer est assez simple : une charge régulière pour nous fatiguer, des coups de matraque pour ceux qui ne sont pas assez rapides. Dans ce "cortège" d’à peine 50 manifestants, j’ai commencé à prendre peur. On comptait au moins trois blessés incapables de marcher, portés par les camarades, par conséquent très ralentis. Face à une nouvelle charge de la BAC les manifestants ont lancé un appel aux officiers qui chargeaient sans ménagement. L’un d’entre leur cria : "Chargez pas, on a des blessés on ne peut pas courir" et la réponse sadique du BACeux ne tarda pas : "Laissez les derrière, on s’en occupera", le sourire aux lèvres.

Les camarades ont fini par cacher les blessés dans un Mac Donald’s et ont continué à courir traqués par la BAC. A ce moment là, on atteint une petite rue, et une dizaine de BACeux surgissent de l’autre côté. Nous n’étions plus qu’une vingtaine et visiblement coincés. Je commençais à m’inquiéter sur la manière dont j’allais rentrer chez moi, quand je vois des camarades courir dans un garage, sur le côté de la rue. J’y entre et je les sens aussi paniqués que moi. Nous sommes restés 1h30 sans faire de bruit alors que nous entendions les BACeux et l’hélicoptère qui tournait, en partageant ce qui nous était arrivés. Je commençais à faire une crise d’asthme à cause de la lacrymo. Après m’être assuré qu’il n’y avait plus l’hélico, je finis par rentrer chez moi et j’ai pu rassurer mes amis qui s’inquiétaient.

Cette manifestation m’a choquée et particulièrement marquée face à la violence des officiers, en soulignant qu’aucun d’eux ne portait leur numéro de matricule. Les coups de matraque pleuvaient sur nous sans aucune pitié, et on continuait à se faire traquer alors que notre seul but était de rentrer chez nous. Le préfet, interrogé sur la cause d’une charge en voiture, a mis en cause "la difficulté de leur travail et les conditions difficiles, car les officiers devaient réagir le plus rapidement possible". Sans plus de justifications, il a évité les questions gênantes sur le port du matricule en promettant un rappel à l’ordre. Le but était ici de nous effrayer, mais le mouvement continue et on ne lâche rien !