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17 octobre 1961 : Zemmour nie le massacre pour défendre l’Etat colonial français

Alors que l''on rendait hommage aux victimes du 17 octobre 1961 ce dimanche, Eric Zemmour s'est permis de cracher une nouvelle fois sur l'Histoire et les victimes en affirmant que « il n'y a pas eu les centaines de morts dont on a parlé » ce jour là.

mardi 19 octobre

Des manifestants algériens violemment arrêtés par la police à Puteaux, dans la banlieue de Paris, le 17 octobre 1961. Crédit photo : AFP/Fernand Parizot

Ce dimanche à l’occasion du 60ème anniversaire du massacre du 17 Octobre 1961, lorsque la police parisienne tuait et noyait dans la Seine les algériens qui manifestait à Paris contre le colonialisme, Eric Zemmour a lancé une nouvelle provocation raciste. Le polémiste et candidat (pas encore déclaré) à l’élection présidentielle a ainsi affirmé : « Il n’y a pas eu les centaines de morts dont on a parlé. Les historiens les plus sérieux parlent d’entre trente morts et quarante morts. Je le répète, il y avait eu une cinquantaine de morts de policiers entre 1958 et 1961 ». Il a ensuite justifié la répression sanglante, sous prétexte que « la manifestation était interdite » et qu’« il y a eu des attaques de policiers » de la part du Front de Libération National (FLN) qui dirigeait la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

Négationnisme : Zemmour et les « trous de mémoire » de l’État colonial français

Ces déclarations négationnistes d’un point de vue historique servent la défense mémorielle de l’État colonial et raciste français dont Eric Zemmour fait l’apologie. A ce titre il s’agit d’abord de rappeler que contrairement à ses allégations, la manifestation appelée le 17 octobre 1961 par la fédération française du FLN était pacifique. Octobre 1961 coïncidait en effet avec une période pendant laquelle la direction du mouvement pour l’indépendance de l’Algérie cherchait à trouver des soutiens diplomatiques et à gagner l’opinion publique internationale en s’appuyant sur des démonstrations de masses non-violentes. Le politologue spécialisé sur les questions ayant trait à l’histoire coloniale, Olivier Le Cour Grandmaison relate ainsi sur FranceInfo que le 17 octobre 1961 « le FLN avait pris des dispositions très strictes pour s’assurer que les hommes et les femmes qui viendraient à ces rassemblements ne seraient pas armés d’une façon ou d’une autre », avant d’expliquer que « c’est le couvre-feu raciste imposé seulement à ceux désigné sous le nom de "français musulmans d’Algérie" qui a provoqué la manifestation ».

D’autre part, en affirmant que « les historiens les plus sérieux parlent d’entre trente morts et quarante morts », Eric Zemmour reprend les chiffres fournis en 1998 par le rapport Mandelkern commandé sous le gouvernement Jospin par Jean-Pierre Chevènement. A l’issue de ces travaux, le secrétaire d’État chargé de la mission Dieudonné Mandelkern avait affirmé que « on peut arriver à quarante, voire cinquante victimes, sans doute pas plus ». Comme l’explique le CheckNews de Libération, cette estimation s’appuie sur le nombre des « corps de nord-africains entrés à l’institut médico-légal entre le 17 et le 31 octobre » pour lesquels la « date présumée de la mort ou ses circonstances [...] ne permettent pas d’exclure tout lien avec les manifestations ».

Or selon Jean Géronimi, l’auteur d’un autre rapport également commandé sous le gouvernement Jospin en 1999 par Élisabeth Guigou cette fois, l’estimation chiffrée des victimes algériennes de la répression pendant le mois d’octobre 1961 restait « très vraisemblablement inférieure à la réalité, dans la mesure où l’on n’a pas la certitude que tous les corps immergés, particulièrement nombreux à cette époque, ont été retrouvés et dans la mesure, aussi, où des cadavres ont pu être transportés encore plus en aval de la Seine, jusque dans les ressorts d’Évreux, voire de Rouen, dont les archives conservées sont trop lacunaires pour être exploitées ».

Jean-Luc Einaudi, l’historien et militant anti-colonialiste auteur de l’ouvrage de référence en la matière intitulé La Bataille de Paris : 17 octobre 1961, a proposé en 2001 un décompte qui abouti au chiffre de 359 morts pendant les mois de septembre et octobre 1961, dont 159 à partir du 17 octobre. L’historienne des mouvements sociaux Mathilde Larrère parle de par ailleurs de 11.000 personnes arrêtés lors des rafles dans Paris et sa banlieue ce jour-là. En tout cas une chose est sûre, l’Etat colonial français a toujours cherché à camoufler ce massacre, d’abord lorsque la préfecture de police transmettait le bilan officiel de seulement deux morts, puis en empêchant les historiens d’accéder aux archives.

Au sujet du communiqué publié par l’Élysée ce dimanche, Olivier Le Cour Grandmaison explique ainsi : « Je constate que dans la déclaration qui a été faite, il n’y a strictement rien de dit sur l’accès aux archives. Je vais donner un exemple très précis : si vous voulez consulter les archives de la préfecture de police de Paris, ce qui est évidemment très important pour savoir comment cette police et comment Maurice Papon plus précisément s’est comporté et quel ordre il a donné, à qui faut-il s’adresser ? À la préfecture de police de Paris qui est donc à la fois juge et parti ».

Zemmour et Macron : les deux faces d’une même République raciste et colonialiste

Le discours d’Eric Zemmour, bien que particulièrement décomplexé, est toutefois loin de se distinguer sur le fond de ceux de la droite classique et plus généralement des institutions de la Vème République qui tirent leurs fondement dans le caractère colonial et raciste de l’État français.

A l’instar de Valérie Pécresse qui a par exemple également déclaré : « j’aurais aimé que le président de la République associe à la mémoire des victimes de cette manifestation la mémoire des vingt-deux policiers français qui ont perdu la vie dans des attentats du FLN cette même année 1961 ». De cette manière la présidente de la région Île-de-France et candidate de droite à l’élection présidentielle met sur un pied d’égalité les victimes colonisées avec leurs bourreaux colonisateurs.

Du côté de l’Élysée, si un communiqué a été publié samedi dernier affirmant que « les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon sont inexcusables pour la République », il s’agit en réalité d’une manœuvre d’Emmanuel Macron pour mieux préserver les véritables commanditaires de ce massacre : De Gaulle et l’État français, en pointant la responsabilité personnelle du préfet Papon.

Cette tentative de la part de Zemmour, Macron et consort de remodeler l’histoire coïncide non seulement avec une séquence politique marquée par la polarisation du débat publique autour des thèmes identitaires et islamophobes chers à l’extrême-droite à la veille de l’élection présidentielle de 2022. Mais elle révèle surtout de la nature de l’État français qui cherche ainsi à camoufler son caractère profondément raciste en instillant le mythe de sa « mission civilisatrice », alors qu’hier dans les colonies comme aujourd’hui dans les quartiers populaires et les pays sous domination impérialiste, sa police et son armée tuent, violent, pillent et massacrent.




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