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Politique

A une semaine du premier tour

Abstention historique, absence de débats… : une « étrange » présidentielle qui inquiète la classe dominante

Abstention potentiellement historique, absence de débat, faiblesse de la gauche : cette campagne est le symptôme d’un système à bout de souffle, qui peine à faire jouer les rouages traditionnels du consentement. Une tendance qui inquiète la classe dominante, tant elle pourrait ouvrir la voie à un quinquennat explosif du point de vue de la lutte des classes.

lundi 4 avril

Crédits Photo : CS actu

Une élection monotone, marquée par l’abstention

Il y a cinq ans, Macron avait été élu sur la division ou l’affaiblissement des partis et après l’élimination successives de ses adversaires principaux, minés par des scandales à répétition, dans le cadre d’une élection « toboggan ». Des journalistes du Monde allaient alors jusqu’à comparer la campagne à un film de Tarantino. Cette année, c’est la monotonie qui semble primer dans une « non-campagne » inédite. 

« Campagne « bizarre », dans laquelle « il ne se passe rien », […] « encéphalogramme plat », qui incite à ne « plus rien suivre » jusqu’au jour J  » sous les interpellations « percent à la fois de la surprise, de la déception, du désabusement et une pointe de fatalisme » commente en ce sens Mediapart. Les chaînes de télé ne s’y trompent d’ailleurs pas : les producteurs et autres patrons de chaîne ont pour le soir du premier tour décommandé les présidentielles de leurs grilles télévisuelles. Sur TF1, M6 ou encore C8, les pitreries des Visiteurs, d’Astérix et Obélix ou des Bidasses remplaceront celles des politiciens professionnels.

Comment expliquer une telle dynamique ? D’abord, de façon conjoncturelle, le choix d’Emmanuel Macron de refuser tout débat, et les formats d’émission baroques auquel cette situation a donné lieu, n’ont pas aidé à créer une dynamique autour de la campagne, qui peut parfois apparaître comme « jouée d’avance ». Cette situation est elle-même indissociable de la guerre en Ukraine qui est venue heurter le lancement de campagne et offrir une position privilégiée au président sortant, après deux années marquées par la crise sanitaire. Enfin, l’écart n’a fait que se creuser entre les thématiques racistes et sécuritaires qu’ont voulu mettre au cœur de la campagne toute une partie des candidats et les préoccupations d’une grande partie de la population, centrées sur le pouvoir d’achat.

Cependant, la crise a des racines plus profondes, dans la décomposition ces dernières années du bipartisme qui a donné lieu à une crise de régime non résolue. C’est à l’aune de celle-ci qu’il s’agit de comprendre les tendances électorales comme le niveau prévu d’abstention.

2022 : Macron en tête, l’extrême-droite à plus de 30% et Mélenchon en tête à gauche

La politique anti-sociale de François Hollande et l’émergence d’Emmanuel Macron sur la scène politique nationale à partir de 2016 a précipité l’effondrement du bipartisme. Celui-ci demeure frappant dans l’élection. Malgré un maintien de ses positions lors des élections régionales, le PS semble être en phase terminale avec une Anne Hidalgo donnée entre 1% et 3% des intentions de vote dans les sondages. Du côté des Républicains, l’espoir suscité par l’unification de la droite traditionnelle derrière la candidature de Valérie Pécresse s’est rapidement effondré, et la droite a déjà abandonné tout espoir de parvenir au second tour des présidentielles. Le débat sur leur avenir politique agite les deux forces en attendant la sentence du 10 avril 2022.

En l’absence de concurrent crédible à droite, Emmanuel Macron mène la course en tête avec près de 30% des intentions de vote. Le président-candidat a su se servir de la guerre en Ukraine et de la crise de la Covid pour se placer au centre du jeu, s’attachant à écraser le débat et à dicter l’agenda politique. Comme le note Stefano Palombarini, après avoir été élu par un « bloc bourgeois » réunissant « les classes bourgeoises auparavant liées à la droite et à la gauche » et « une partie des classes moyennes séduites par les promesses d’une promotion sociale rendue possible par la perspective de “modernisation” du capitalisme français », sa base sociale s’est recomposée, devenant un « bloc de droite ». Elle demeure marquée par son étroitesse, et l’incapacité du projet de « guerre sociale » de Macron à agréger des secteurs des classes populaires.

Face au président sortant, l’importance du score de l’extrême-droite est un autre des marqueurs centraux de l’élection, avec un tiers des intentions de vote cumulées pour ses trois candidats. Ces derniers profitent du tournant autoritaire, sécuritaire et raciste initié par le gouvernement depuis l’été 2020. Celui-ci constitue une réponse aux dynamiques de lutte de classe, comme le mouvement des Gilets jaunes ou les mobilisations anti-racistes de juin 2020, et a un caractère préventif, les classes dominantes préparant leurs troupes à de futurs mouvements sociaux.

Dans ce contexte réactionnaire, Marine Le Pen fait évidemment figure de rivale favorite avec autour de 21% d’intentions de vote. Si le phénomène Eric Zemmour a capté une partie de son électorat en profitant de la crise ouverte après les élections régionales et des contradictions de sa « dédiabolisation », sa surenchère raciste a contribué à lisser l’image de Marine Le Pen. De son côté, celle-ci a maintenu une stratégie d’adresse aux classes populaires sur la forme – avec une insistance ces dernières semaines sur la question du « pouvoir d’achat » - tout en maintenant son projet identitaire et néo-libéral sur le fond. Sur ce dernier plan, Marine Le Pen a cherché à se « crédibiliser » en multipliant les signaux au patronat : engagements sur le remboursement de la dette publique, abandon de la sortie de l’euro et même, plus récemment, de la retraite à 60 ans.

Finalement, du côté de la gauche institutionnelle et de l’extrême-gauche, la faiblesse générale (autour de 27% d’intentions de vote cumulées) témoigne d’une incapacité à dialoguer avec la radicalité politique qui s’est exprimée depuis 2017, et de façon ininterrompue, dans la rue. Mouvement des Gilets Jaunes, grève contre la réforme des retraites et mobilisations féministes, antiracistes et écologiques n’ont pas trouvé de débouché politique réel. Les projets les plus éloignés de ces aspirations - le néo-libéralisme vert d’EELV et la candidature chauvine du PCF qui ont tous deux accompagné le tournant réactionnaire du régime, de même que la tentative avortée d’union de la gauche autour de Taubira - se sont tous effondrés. De leur côté, les deux candidatures d’extrême-gauche souffrent d’un certain routinisme et de l’impossibilité de s’exprimer dans les débats.

En tête à gauche, Jean-Luc Mélenchon ne capitalise que partiellement ces dynamiques. Si le candidat de l’Union Populaire est largement devant, avec entre 15 et 17% d’intentions de vote, il reste en-deçà de son niveau de 2017 dans les sondages à la même période, quand bien même le seuil d’accès au 2ème tour est abaissé cette année par la candidature Zemmour. Dans ce cadre, les Insoumis veulent croire qu’une certaine dynamique de « vote utile » peut s’installer en faveur de Mélenchon et la Fondation Jean Jaurès souligne les facteurs qui pourraient jouer en ce sens. Pour autant, le candidat de l’Union Populaire pourrait pâtir du fait qu’une tendance du même type profite à ses adversaires à droite (en particulier à Marine Le Pen), et que, malgré sa volonté de mobiliser les classes populaires et la jeunesse, celle-ci devraient être centralement concernées par ce qui est la dernière caractéristique de l’élection : un niveau d’abstention qui s’annonce inédit.

Une abstention qui attise la crainte des classes dominantes de la lutte des classes à venir

A quelques jours du premier tour, dans les sondages, le taux d’abstention continue en effet de progresser. Brice Teinturier, sondeur (Ipsos), imagine deux scénarios. « Soit dans les dix derniers jours, comme en 2017, la mobilisation remonte et on peut espérer à ce moment-là une abstention contenue, on va dire à 25 %, soit on est vraiment sur un schéma différent, et là effectivement on peut être dans la zone des 28, 30 % d’abstention ». Échaudés par le précédent des élections régionales où le niveau de l’abstention (deux-tiers des électeurs au final) avait été sous-estimé, les sondeurs mettent en garde à propos d’interprétations trop hâtives et se préservent de déclarations définitives, mais la plupart sont d’accord pour parler d’une abstention potentiellement historique.

Celle-ci touche d’abord la jeunesse et les classes populaires, profitant à Macron et défavorisant la gauche et l’extrême-droite. Comme le note le sociologue Vincent Tiberj, l’abstention « profitera au candidat qui parle aux électeurs les plus constants. (…) Donc ce serait plutôt favorable à Valérie Pécresse, puis à Éric Zemmour et, vraisemblablement, à Emmanuel Macron. Ce dernier, en plus, a le grand avantage d’attirer la France qui va bien, qui a toutes les raisons d’aller voter. »

Dans le cadre de cette élection présidentielle « étrange », certains ne masquent pas une certaine inquiétude face à cette perspective. Il y a quelques semaines, le président du Sénat et figure historique de LR, Gérard Larcher, mettait en garde contre le risque de « crises de légitimité » auquel pourrait s’affronter un second mandat Macron, si les présidentielles devaient être escamotées. « Il faut qu’on soit attentif, nous sommes maintenant à cinq semaines et demie de l’échéance du 1er tour, s’il n’y a pas de débat, s’il n’y a pas de bilan, de projet, imaginons le président de la République réélu, alors ce sera dans une forme d’omission de débat démocratique, avec un risque de légitimité au cours du mandat » expliquait-il sur Europe 1.

Cécile Cornudet, éditorialiste pour le journal patronal Les Echos commente de son côté : « c’est dans les moments d’indifférence politique que peuvent se produire les accidents démocratiques. C’est dans la rue que se règle la colère quand la politique n’est plus régulatrice. » tandis que Marc Lazar pointe le fait que « [Macron est] haï par la gauche, par la droite et par les classes populaires’’. S’il était réélu sans un véritable débat sur les questions économiques et sociales, la situation post-élections pourrait être ‘’très problématique’’ », danger sur lequel insiste le Financial Times.

Comme l’effondrement des partis du régime et l’affaiblissement des corps intermédiaires, l’abstention constitue en effet l’expression d’une crise d’hégémonie, et de la capacité du régime à organiser le consentement. Son corollaire est la radicalité des luttes et la difficulté à les contrôler. Avec la guerre en Ukraine, la hausse des prix et les réformes exigées par les classes dominantes, à commencer par celle des retraites, ces éléments annoncent un futur quinquennat potentiellement explosif. Si les élections sont marquées par une prédominance des forces politique réactionnaire sur le terrain politique, la rue pourrait ainsi reprendre vite ses droits.

Face à cette vitalité potentielle de la lutte des classes qui pourrait marquer le prochain quinquennat, il est urgent de préparer les luttes à venir et de construire un bloc de résistances à même de faire face à la situation à venir, quelle que soit l’issue de l’élection. Cela implique l’indépendance vis-à-vis du régime, le refus absolu de participer à la moindre tentative de front républicain en soutien à Macron, mais aussi une bataille contre les illusions placées dans une victoire électorale qui se substituerait à l’auto-organisation et aux luttes à venir. En ce sens, nous appelons à soutenir les deux candidatures d’extrême-gauche qui, malgré leurs limites, portent une volonté de transformation sociale par en bas et de lutte sans concession contre le patronat.



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