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Du Pain et des Roses

#MeToo dans la musique

Accusé d’agressions sexuelles et séquestration, le rappeur Moha la Squale nie les faits et insulte les victimes

Moha la Squale est visé par des accusations d'agressions sexuelles, séquestration, menaces de mort, viol... Enfin sorti du silence, il nie les faits dans un post délibérément provocateur.

mercredi 14 octobre

Difficile d’avoir manqué le scandale autour du rappeur Moha la Squale au mois de septembre. Il y a à peine un mois, plusieurs jeunes femmes ont publiquement porté de nombreuses accusations contre le rappeur, allant des insultes, intimidations, crises de jalousie, jusqu’aux coups, étranglements, séquestration, viols et menaces de mort.

Rapidement, ces témoignages accablants ont fait le tour de la toile, interpellant et révoltant largement par la brutalité et l’horreur des faits rapportés dans les différents récits. Les différentes plaignantes racontent toutes avoir eu des relations avec le rappeur tout au long desquelles =leur a fait vivre un enfer. Enfer par ailleurs extrêmement similaire des unes aux autres. Insultes - « clocharde », « pute mal baisée », « taspé » -, crises à chaque fois qu’elles sortaient ou parlaient avec un autre homme, puis coups de plus en plus forts et récurrents... « Jamais plus de deux semaines sans violences, c’était le gros record », « Il arrivait qu’il me crache au visage », jusqu’à des scènes de violence extrême : « Jusqu’à ce qu’un jour il m’étrangle, qu’il en vienne à m’étouffer avec un oreiller. Il m’étouffait jusqu’à ce que je sois au bord de l’évanouissement », et des séquestrations accompagnées de menaces de mort : « il m’a suivie jusqu’à chez moi et la nuit de l’horreur a commencé [...] il me disait je pourrais te crever la, je pourrais te crever ! Je suis tombé pour séquestration et actes de barbarie, j’hésiterais pas à le refaire ».

Ce sont donc des faits d’une gravité extrême qui sont reprochés au jeune rappeur qui déclarait dans un sombre euphémisme en interview qu’une relation perdait « bien sûr » sa beauté si elle était apaisée : « bien sur, si c’était tout beau... une relation ça se vit ! Quand ça se passe mal ça se passe mal, c’est normal, fallait s’y attendre ».

Le rappeur sort du silence avec un post insultant pour les victimes

A ces accusations, Moha La Squale avait jusqu’à présent fait le choix de ne pas répondre. Suite au scandale, le rappeur s’était mis totalement en retrait du champ médiatique, n’avait rien publié sur ses réseaux sociaux et même repoussé la sortie de son deuxième album. Ce n’est qu’aujourd’hui, après un mois, qu’il est finalement sorti du silence.

Dans l’attente de sa version des faits, d’explications, et sans doute surtout à minima d’excuses, sa communauté mais aussi tous ceux qui ont suivi cette grosse affaire quettaient fermement ceux qui seraient les premiers mots publics du rappeur. Et sans doute aurait-il été difficile de prévoir ce qui a finalement été son premier post Instagram depuis un mois.

C’est donc par une photo de lui « pleurant » au volant d’une voiture que Moha La Squale répond à la vague d’accusations et la polémique dont il a été l’objet. Une photo accompagnée de la légende absolument abjecte « Oh la menteuse, elle est amoureuse ». On est là bien loin du profil bas ou des excuses qu’on aurait pu imaginer.

Au contraire c’est avec, au-delà d’un démenti (bien peu crédible au regard de la concordance des témoignages et de leur nombre), une provocation délibérée qu’il réapparaît. En effet avec cette phrase ouvertement sexiste il renvoie les – tout de même cinq ! - victimes présumées à la position d’ex jalouses, de femmes hystériques, de menteuses, voire de groupies délirantes et frustrées. Autant de clichés et d’insultes sexistes que le rappeur crache ainsi au visage de ces femmes, visiblement énervé qu’elles ne soient pas conforme a la femme idéale qui ne « fait jamais de chichis » à laquelle il déclare son amour dans son tube « Luna ».

Colère et lynchage sur les réseaux sociaux : quand le sexisme ne passe plus auprès de la jeunesse

Si Moha La Squale fanfaronne depuis sa présumée position d’artiste intouchable, l’intense politisation de larges franges de la jeunesse depuis la vague MeToo a rendu très bas le seuil de tolérance au sexisme ici évidemment extrême. La figure de l’artiste adoré a visiblement perdu beaucoup de son autorité et de la confiance du public, ce qu’on voit nettement dans la réception de ce post sur Instagram.

Coté buzz, c’est évidemment un gros coup pour la star. En revanche c’est sans conteste un violent bad buzz qui a vu très peu d’internautes se reconnaître dans le « A bientôt la miff, merci pour tous, <3 sur nous seulement ». Bien au contraire, entre deux témoignages de soutient isolés, les « Mdr fais comme si tu avais rien fait, ta notoriété ne te protégèra pas longtemps », « On n’attend plus l’album là on attend le procès » ou encore « Mais dégage » sont parmi les commentaires les plus likés et largement majoritaires sous la photo.

Le début d’une vague #MeToo dans la musique et les milieux artistiques

Nous avons là une nouvelle et frappante illustration des dessous de l’industrie de la musique, similaire à celle du cinéma et surtout à l’image de l’ensemble de la société, profondément sexiste, machiste et violente envers les femmes. Une affaire qui est par ailleurs parmi celles qui ont le plus fait parler dans ce milieu dans lequel les langues se sont jusqu’à présent bien moins déliées que dans celui du cinéma depuis la vague #MeToo qui a explosé en 2017 avec l’affaire Weinstein.

Malgré tout, plusieurs témoignages dans ce sens brisent depuis quelques mois ce tabou dans l’industrie musicale, et ce bien au-delà du périmètre du rap auquel on cantonne souvent les comportements sexistes et violents. Les victimes voient qu’elles ne sont pas seules et commencent donc peu à peu à parler. Julie et Camille Berthollet avaient ainsi parlé du harcèlement sexuel dans la musique classique, et Patrick Bruel a lui aussi été visé par plusieurs plaintes de harcèlement, d’exhibition sexuelle, et d’une accusation d’agression sexuelle, comme le rappelait le journal Médiapart le 17 septembre dans son article « Dans la musique, #MeToo commence à raisonner ». C’était aussi dans ce sens qu’avait été publiée une Tribune dans Télérama en avril 2019, signée par 700 professionnels des métiers de la musique.

C’est dans le sens de briser l’omerta autour du sexisme et des violences sexuelles bien souvent tues dans les métiers artistiques où les places sont chères et les carrières vite brisées que l’on doit avancer. Au-delà même d’une libération de la parole, il nous faut combattre ce système patriarcal et violent qui est bien sûr loin de se cantonner à tel ou tel domaine du travail ou de la société. C’est contre l’ensemble de ce système et de cette idéologie patriarcale que les femmes doivent s’organiser et se battre. Contre l’impunité des artistes, mais aussi contre un gouvernement qui n’a de cesse d’attaquer les femmes et qui compte au Ministère de l’Intérieur un homme visé par des accusations de viol.




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