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Affrontements entre la Turquie et le régime syrien, à un pas d’une guerre totale ?

En une semaine l’armée syrienne soutenue par la Russie a mené plusieurs attaques contre les forces turques, tuant 13 militaires. Erdogan envoie des renforts. On se rapproche toujours un peu plus vers une guerre plus ouverte dans la région ?

jeudi 13 février

Crédit photo : AFP / Getty images

Les forces armées syriennes ont attaqué l’armée turque pour la deuxième fois en quelques jours à Idlib, une province du nord contestée et ravagée par la guerre civile. C’est la dernière zone contrôlée par les rebelles syriens.

La première attaque a eu lieu le 3 février, les forces gouvernementales syriennes ont procédé à des bombardements près de la ville de Saraqeb tuant sept soldats turcs. Erdogan a annoncé le lendemain avoir bombardé des positions syriennes en guise de représailles et l’envoie de renfort. Le but étant de dissuader l’armée syrienne de poursuivre son offensive. Cela n’a pas eu l’effet escompté puisque lundi, les forces syriennes ont bombardé à nouveau les positions turques à Taftanaz, à environ 13 km au nord-est de la capitale provinciale d’Idlib, tuant cinq soldats turcs.

L’armée syrienne a tenté à plusieurs reprises de prendre Idlib au cours de l’année écoulée, mais a toujours échoué, soit face aux rebelles soit bloquée par les négociations et cessez-le feu négocié par la Turquie et la Russie. Le but de Bachar Al-Assad est de reprendre l’autoroute M5 qui relie Damas à Alep. Deux kilomètres de cette autoroute échappent encore aux forces du régime.

L’avancée syrienne a permis d’encercler cinq des postes militaires turcs sur les douze prévus par l’accord de Sotchi. D’après Le Monde, Erdogan a déployé « Un millier de chars, de véhicules blindés, de lance-roquettes multiples, ainsi qu’une centaine de membres des forces spéciales y ont été acheminés depuis les régions turques méridionales du Hatay et de Gaziantep ». Le but d’un tel déploiement semblent être une tentative de créer une zone de contrôle à Idlib avant que le gouvernement syrien ne s’avance trop près de sa frontière.

Une situation humanitaire catastrophique

L’offensive syrienne a provoqué un nouvel exode. Un exode sans précédent depuis les 9 années de guerre civile. Près de 700 000 personnes ont fuit les combats dans la région d’Idlib selon David Swanson, porte-parole du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, dans le Washington Post.

Interrogé par le Washington Post, Mustafa Haj Youssef, directeur Idlib du groupe de protection civile des Casques blancs, explique que « les civils sont dans des tentes sans protection ni chaleur. La température est inférieure à zéro. La situation est tragique et s’aggrave avec la poursuite des attaques aériennes et terrestres. » Des informations font état d’enfants morts de froid.

L’afflux de réfugiés pousse Ankara à réaffirmer sa volonté de contrôler une zone frontalière afin de les y installer. Évidemment cela se fait sur le dos des Kurdes alors que le gouvernement syrien tente de reprendre la dernière province du pays détenue par les rebelles.

Des négociations qui ne donnent rien

Des négociations ont eu lieu entre Ankara et Moscou, principal soutien du régime syrien, mais cela n’a rien donné pour l’instant. De son côté, les USA, via leur envoyé en Syrie, James Jeffrey, ont affirmé leur soutien à Ankara. James Jeffrey a indiqué que son pays était prêt à aider Erdogan face à « une menace à Idlib de la part de la Russie et du gouvernement Assad ».

Si Erdogan a menacé et a exigé que les forces syriennes se replient sur leurs positions précédentes, il leur a tout de même laissé jusqu’à la fin du mois pour le faire. La Turquie exige un cessez-le-feu permanent et un retour aux lignes d’origine des postes d’observation et serait prête à se contenter d’une zone de sécurité plus petite le long de sa frontière.

La Turquie ne veut pas que le régime syrien reprenne la main sur la zone contrôlée par les rebelles qu’elle soutient car elle perdrait l’un de ses seuls leviers dans les négociations et verrait surtout sa zone d’influence se réduire dangereusement.

Entre la Turquie et le régime syrien, Poutine a choisit

Cette escalade a clarifié le rapport entre la Turquie et la Russie qui s’étaient rapprochés depuis quelques temps face notamment au retrait des USA de la région.

Les relations se sont donc tendues entre les deux pays. Erdogan a acheté le fameux système de missile russe S400 alors même que le pays est l’une des pierres angulaires de l’OTAN dans la région, rapprochant un peu les deux États. Mais depuis Erdogan qui tente d’augmenter sa sphère d’influence dans la région et également en Libye va à l’encontre des intérêts russes. La vente de drones à l’Ukraine va également dans ce sens.

La contre-offensive turque en Syrie a poussé Poutine à choisir son allié dans la région, la Syrie. Le président russe affirme également que la Turquie n’a pas tenu ses engagements du processus d’Astana et de Sotchi en ne rendant pas l’autoroute M5 au régime syrien et en n’ayant pas réussi à convaincre les factions rebelles liées à Al-Qaida de déposer les armes à Idlib.

La Syrie : un terrain de jeu pour une guerre d’influence

La tentative turque de prendre de l’influence dans la région rentre en contradiction avec les aspirations de l’Iran qui via ses milices est intervenue aux côtés de l’armée syrienne tendis que l’aviation russe empêche toute utilisation de l’aviation turque. L’avancée syrienne et la récupération de l’autoroute M5, l’intensité des bombardements et les exactions poussent des milliers de personnes sur les routes en direction de la frontière turque. Or Erdogan ne veut pas de ces réfugiés alors qu’il compte déjà en installer dans la zone tampon prise aux kurdes, faisant ainsi un véritable nettoyage ethnique.

On constate avec ces affrontements que les relations russo-turques relèvent de la realpolitik. Cela met en avant les contradictions et les limites des relations entre la Turquie et la Russie. La Syrie est le pays où, après les retrait progressif (quoique pas total) des Etats Unis, se joue une guerre d’influence entre trois puissances qui cherchent à gagner du terrain, la Turquie, la Russie et également l’Iran qui voit d’un très mauvais œil les tentatives turques d’implantation en Syrie.

Il y a plusieurs scénarios possibles. Soit Erdogan maintient sa main mise sur Idlib et peut installer les réfugiés, soit il doit se contenter d’une zone au dessus des autoroutes M4 et M5 ce qui rendrait plus compliqué l’implantation des réfugiés. Cela viendrait automatiquement tendre les relations entre la Turquie et l’UE. En effet, l’UE ne veut pas d’un afflux de réfugiés. Fin janvier, l’Allemagne avait promis 25 millions d’euros à la Turquie afin de construire des infrastructures dans la zone frontalière contrôlée par les troupes turques.

Bilgehan Öztürk, analyste spécialisé dans les affaires russes au sein du think tank SETA, a déclaré à Middle East Eye qu’ « une crise des réfugiés aggravera les relations entre la Turquie et ses alliés de l’OTAN et finira par servir les intérêts russes » mais que pour autant « les relations turco-russes se poursuivront de manière cloisonnée, dans des domaines stratégiques tels que l’énergie. »

Les peuples de Syrie payent de plein fouet ces petits jeux d’influences, notamment les Kurdes qui ont combattu Daesh. Pour en finir avec la barbarie, il faut que toutes les puissances quittent la Syrie. Que la Turquie, l’Iran, la Russie mais également les Etats Unis, la France et autre puissance impérialiste arrêtent d’assassiner les peuples de Syrie afin d’augmenter leurs sphères d’influence.




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