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Ankara et Moscou négocient pour débloquer le blé ukrainien, la famine comme arme géostratégique

Mercredi 8 juin, les chefs de la diplomatie russe et turque se sont rencontrés pour évoquer la possibilité de mettre en place un « corridor céréalier », permettant de lever en partie le blocus des exportations de blé ukrainien. Aucun accord concret n'a été trouvé. Alors qu'une crise alimentaire et des famines menacent, la Russie belligérante et la Turquie en quête de renforcement de sa position régionale utilisent l'alimentation comme monnaie d'échange, aux dépens de millions de personnes.

jeudi 9 juin

Crédit photo : Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, a accueilli son homologue russe, Sergueï Lavrov, à Ankara mercredi. (Umit Bektas/REUTERS)

C’est à Ankara que se sont rencontrés Sergueï Lavrov et Mevlüt Cavusoglu, chefs diplomates de Russie et de Turquie, pour négocier une possible reprise des exportations de céréales ukrainiennes. L’idée de mettre en place un « corridor céréalier », notamment depuis le port d’Odessa, permettant aux exportations agricoles ukrainiennes d’atteindre les marchés mondiaux est sur la table.

La voie maritime est particulièrement centrale dans la mesure où l’acheminement par voie ferrée ou par camions est limité, notamment à cause de la destruction d’infrastructures (routes, ponts, gares...) par l’armée russe mais aussi par la faible quantité transportable par ce biais.

Dans un contexte de crise alimentaire grandissante et de risques importants de famine dans de nombreuses régions du monde, la levée du blocus russe sur les exportations agricoles ukrainiennes constituerait un apport alimentaire non négligeable dans la mesure où l’Ukraine exportait 45 millions de tonnes de produits agricoles avant la guerre (notamment 15% de la production mondiale de maïs et 12% de la production de blé). A cause de la guerre et du blocus des exportations céréalières par les forces navales russes en mer Noire, près de 20 millions de tonnes de denrées seraient bloquées en Ukraine et les capacités de stockage des silos seraient saturées.

Les prix des céréales avaient déjà connu une augmentation considérable durant la crise sanitaire : « Au cours des premiers mois de la pandémie, les prix du blé ont bondi de 80 %, selon le Fond monétaire international » comme l’indique Foreign Policy, et la guerre en Ukraine a approfondi la hausse des prix. S’ajoute à ces éléments, la crise environnementale provoquant des sécheresses ou des gels tardifs réduisant les rendements agricoles et poussant certains pays comme l’Inde à limiter leurs exportations alimentaires. Les risques d’une profonde crise alimentaire mondiale sont donc élevés, notamment en Afrique où des millions de personnes pourraient se retrouver dans une situation de famine totale.

La combinaison entre la période des récoltes à venir très prochainement et la crise alimentaire mondiale exerce une pression considérable et donne en dernière instance un pouvoir de négociation à Moscou. L’hypothétique mise en place d’un « corridor céréalier » serait ainsi conditionnée à la levée d’une partie des sanctions contre la Russie notamment sur ses exportations agricoles. Dans ce sens, Mevlüt Cavusoglu a estimé « légitime » que ces sanctions sur les exportations soient levées. Par ailleurs, l’Ukraine a annoncé qu’elle ne déminerait pas la zone portuaire d’Odessa par crainte d’une attaque russe, ce qui rend complexe l’acheminement marchand des denrées.

Reste à voir quels sont les objectifs sous-jacents de la rencontre à Ankara pour le Kremlin, aucun accord concret n’étant ressorti de la rencontre. Cette négociation pourrait n’être qu’un « bluff » de la part de la Russie afin de montrer qu’elle est ouverte aux discussions, apparaître comme responsable vis-à-vis de la crise alimentaire grandissante et garantir des liens géopolitiques notamment en Afrique dont une partie des gouvernements ne s’est pas totalement derrière la position des puissances occidentales.

En effet Poutine a accueilli Macky Sall le chef de l’Etat sénégalais, représentant aussi l’Union Africaine, le 3 juin dernier à Sotchi afin de discuter de la situation et notamment de la question des exportations céréalières. Sur Tweeter, Macky Sall a déclaré « Le Président #Poutine nous a exprimé sa disponibilité à faciliter l’exportation des céréales ukrainiennes. La Russie est prête à assurer l’exportation de son blé et de son engrais. J’appelle tous les partenaires à lever les sanctions sur le blé et l’engrais ».

Le positionnement contre les sanctions du Sénégal montre que les manœuvres du Kremlin utilisent la faim comme outil géopolitique en se positionnant sur une ligne de crête : Lâcher du lest sur le blocus afin de négocier contre les sanctions qui lui sont imposées et pour apparaître responsable vis-à-vis de ses partenaires africains tout en maintenant une possibilité de contenir une partie des exports pour garder ses moyens de pression.

En se positionnant comme pivot des négociations, et de part son rôle dans le contrôle des détroits de la mer Noire, la Turquie tente de son côté d’étendre son influence régionale et de dégager des marges de manœuvres vis-à-vis des puissances occidentales de l’OTAN et de l’UE. En effet, la position de la Turquie est ambiguë car elle voit dans la Russie un concurrent à son influence régionale mais dans le même temps, un acteur indispensable de celle-ci. Ce qui est certain, c’est qu’elle tente de s’imposer comme un acteur incontournable de la crise actuelle, cherchant à faire avancer ses intérêts en jouant un double jeu au sein de l’OTAN.

Cette tentative de repositionnement sur l’échiquier extérieur se combine à une nécessité de réduire la pression en interne pour Erdogan, puisque le pays est touché par une inflation brutale de près de 73,5% qui pèse sur les classes populaires.

Même si les intérêts précis des différentes puissances belligérantes ne sont pas des plus clairs, ce qui est certain c’est que la crise alimentaire et la famine sont utilisées à des fins de négociations géopolitiques dans le cadre du conflit. Il est donc certain que des millions de personnes pourraient subir encore plus brutalement la faim dans les jours et les semaines à venir.

Cette négociation pourrait en même temps jeter la balle du côté de l’OTAN et la faire apparaître comme opposée à une solution « concrète » à la crise. Mais au-delà d’une possible manœuvre de la Russie (et de la Turquie), il faut pointer que la politique de sanctions de l’OTAN et des puissances impérialistes à l’égard de la Russie se base également sur une logique de « géopolitique de la famine ». C’est en cela que nous voyons le plus clairement l’aspect réactionnaire de cette guerre où tous utilisent des méthodes visant à affamer les populations pour faire céder l’autre partie.



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