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Argentine. Après son revers parlementaire, Milei tente de fusionner avec « la caste »

Le président argentin jette déjà à la poubelle ses supposés « principes anti-caste » et cherche une alliance avec l’une des forces politiques les plus liées au pouvoir économique afin d’éviter une crise politique généralisée suite au fiasco de la loi Omnibus.

Philippe Alcoy

14 février

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Argentine. Après son revers parlementaire, Milei tente de fusionner avec « la caste »

Crédit photo : Armas de la Critica

Cela ne fait que deux mois que Javier Milei est au pouvoir en Argentine et on a déjà l’impression que son gouvernement est au crépuscule de son mandat, empêtré dans des négociations obscures, dépendant de manœuvres politiciennes et subissant des échecs cuisants. Après l’échec parlementaire de la semaine dernière, où le gouvernement argentin a dû retirer son projet de loi Omnibus, en le renvoyant à l’examen dans des commissions (annulant toutes les avancées durement obtenues pour faire voter la loi par une partie de « l’opposition »), Milei cherche maintenant à constituer une alliance, voire à fusionner, avec le parti (Propuesta Republicana, PRO) de l’ancien président de droite libérale, Mauricio Macri.

En effet, dès avant le second tour de la présidentielle, Macri et Milei ont établi une alliance dans les faits, afin de mettre en place un plan économique brutalement néolibéral. Le pacte entre les deux politiciens est un secret de polichinelle. De là, le soutien total du PRO au projet de loi Omnibus de Milei. Le journal Clarín explique même qu’« il y a un accord presque total sur la marche à suivre. Même l’ancien président reconnaît à Milei le courage de procéder rapidement aux mesures d’ajustement structurel ».

L’enjeu de la crédibilité

Cependant, le revers parlementaire de la semaine dernière met le doigt sur un aspect que beaucoup de soutiens de Milei, parmi les classes dominantes locales et les dirigeants politiques et économiques étrangers, craignent : sa capacité à gouverner. En effet, du FMI aux capitaux financiers internationaux, on retrouve de fervents enthousiastes du plan économique de Milei. Certains sont même passés d’un discours craintif à une adhésion quasiment intégrale au discours de Milei, comme le journal The Economist. Or, ses faiblesses politiques inquiètent sur la faisabilité et le plan concret pour l’appliquer, ce qui crée un certain scepticisme. Ainsi, dans un article du journal financier Bloomberg après son discours à Davos, on signale avec méfiance que « malgré tous les arguments provocateurs que Milei a vigoureusement avancés à Davos, il a manqué l’occasion de dire aux maîtres de l’univers ce qu’ils voulaient le plus entendre : son plan concret pour sortir l’Argentine de la misère actuelle engendrée par des décennies d’erreurs politiques. Le cadre libertaire peut être plus ou moins convaincant pour les entreprises, mais il n’est certainement pas suffisant pour justifier l’injection de milliards dans un pays qui a des perspectives passionnantes et qui a sérieusement besoin d’investissements, mais qui n’a cessé de décevoir ».

Un autre exemple de ce sentiment mixte, entre enthousiasme et méfiance, a été la lettre-vidéo ouverte que le PDG de la revue Forbes, Steve Forbes, a adressé au président argentin, le pressant à dollariser l’économie du pays comme il l’a promis pendant sa campagne. « Cher Président Milei, sur vos épaules repose non seulement l’avenir de votre pays, mais aussi la cause de la liberté et des marchés libres dans le monde (...) votre révolution pour la liberté sera vouée à l’échec si vous ne dollarisez pas immédiatement l’économie » explique-t-il dans son texte.

Milei est conscient que la crédibilité de son plan et celle de son gouvernement sont en jeu. Il sait aussi qu’il est en position de faiblesse vis-à-vis des différentes institutions du régime politique argentin. Dans un premier temps il a fait le pari de la « méthode forte » (d’un point de vue discursif) : il a certes négocié avec la « caste », il lui a fait des concessions, il a failli y arriver même… mais il a fait le tout en insultant ses alliés, les traitant de « criminels », dénonçant avoir reçu des demandes de pots-de-vin. Cette pression de Milei ne s’explique pas seulement par les traits excentriques du personnage, mais aussi par une conscience qu’il doit continuer à chauffer sa base électorale à blanc et profiter de sa popularité qui s’est construite contre la caste, qu’il a tant dénoncé au long de sa campagne pour éviter un ralentissement de son gouvernement, en plein contexte d’inflation et de pronostics de récession importante dans le pays. Cependant, sa tentative a été un échec. Milei n’a pas hésité à feindre un plan méticuleusement élaboré pour soi-disant « exposer » la « caste ». Une tentative d’occulter l’échec qui s’est soldée, elle aussi, par un échec.

S’allier avec la caste à la recherche de la gouvernabilité

Quoi qu’il en soit, Milei une fois après avoir réussi à dévoiler les méthodes de « la caste politicienne », a décidé de chercher une alliance avec cette même caste, ou du moins une partie de cette caste. Au-delà des discours électoralistes, la réalité c’est que Milei cherche à tout prix une forme de « gouvernabilité » qui lui permette de mettre en place son plan. Et pour cela, il ne lui reste d’autres options que d’officialiser son alliance avec l’ancien président Mauricio Macri et son parti. Macri est issu de l’une des familles qui a le plus profité des magouilles d’Etat lors des privatisations des années 1990 ; Macri est l’un des plus clairs représentants de cette caste parasitaire politique et économique, que Milei a tant fait semblant de dénoncer pendant ses années de chroniqueur télé ou pendant sa campagne.

Cette alliance/fusion présente des bénéfices pour les deux hommes mais comporte aussi des risques. La Nación, le journal traditionnel de la bourgeoisie argentine la plus concentrée, explique la situation de la façon suivante : « A priori, pour les deux partis, la fusion se traduit par des gains. Pour les libertariens, c’est la possibilité d’ajouter un volume parlementaire qui compenserait leur minorité dans ce sens, et pour le Pro, après être arrivé troisième aux élections générales, c’est la possibilité formelle de revenir au pouvoir. Cela impliquera également des concessions et le risque d’une coexistence, même si la plupart sont optimistes. Dans les rangs libertariens, on est clair : "Le gouvernement appartient à Javier" ».

En effet, bien que les négociations aillent bon train, après l’échec de la semaine passée, le parti de Macri tente d’imposer des conditions plus importantes à une éventuelle alliance avec Milei. Le PRO a pu constater un certain manque de sérieux et de « professionnalisme » de la part des députés et responsables de La Libertad Avanza (LLA), parti de Milei. « Les macristes conditionnent le ralliement des forces parlementaires à une plus grande marge de manœuvre afin d’éviter de nouveaux revers et de faire prospérer les initiatives proposées par l’exécutif », martèle La Nación dans un autre article.

Ces conditions semblent d’autant plus importantes, que l’alliance/fusion entre le PRO et LLA pourrait produire des divisions au sein du parti de Macri. C’est le cas notamment d’Horacio Larreta, ancien maire de Buenos Aires et candidat à l’élection présidentielle, vaincu lors des primaires. Larreta est en mauvais termes avec Macri, qui a soutenu sa rivale Patricia Bullrich lors des primaires de l’alliance de centre-droit, et s’est exprimé publiquement contre les méthodes autoritaires de Milei, bien qu’il soutienne les objectifs économiques de ses réformes. En ce sens, en cas d’alliance, non seulement sa rupture avec le PRO est presque certaine, mais les députés proches de lui (5) pourraient eux aussi rompre avec le bloc parlementaire du PRO (37 sur 257).

Bien que l’on parle de la nécessité de cette alliance pour donner du « volume politique » au gouvernement d’extrême-droite de Milei, la réalité c’est que la fusion des deux blocs parlementaires ne résout pas le problème de manque de majorité pour le président (leur union était déjà visible devant la loi Omnibus, ce qui n’a pas empêché son retrait). Ce nouveau bloc aurait donc besoin du soutien d’autres parties de « l’opposition dialoguiste ». C’est en ce sens que l’on peut imaginer une lutte politique interne pour savoir si c’est LLA qui va prendre le dessus sur le Pro ou si c’est le parti de Macri qui va « absorber » celui de Milei. Clarín spécule en ce sens sur la formation d’un nouveau centre-droit issu de cette possible fusion : « sur le plan parlementaire mais aussi politique, la confirmation de cette droite libérale fusionnée pourrait donner naissance à un nouveau centre (…) Ainsi, une proposition plus modérée pourrait voir le jour ou tenter de se régénérer. La voie médiane à l’ancienne. Il pourrait s’agir du bloc radical (34 députés), du conglomérat de péronistes, d’ex-macristes, de Lilitos [partisans de Lilita Carrió] et de socialistes, dirigé par Miguel Picheto (23 législateurs), et d’autres groupes plus petits ».

Milei fragilisé

Milei est conscient de ces contradictions et faiblesses, mais en même temps, il a besoin d’élargir sa base de soutien au sein des institutions. Son groupe parlementaire est très faible dans la chambre des députés (38 députés) et au sénat aussi (7 sénateurs) ; il n’a aucun gouverneur parmi les vingt-trois provinces, qui ont un poids politique très important dans cet État fédéral. Beaucoup de politiciens ont cherché à permettre à Milei de mener son plan économique, dont les objectifs sont largement partagés par les différentes fractions bourgeoises du pays. Mais le plan lancé par Milei était tellement ambitieux et ses méthodes tellement brutales qu’il a réussi à faire capoter sa méga-loi Omnibus.

Du côté de Macri, qui dispose de 37 députés, 9 sénateurs (sur 72) et trois gouverneurs, dont Jorge Macri, l’actuel maire de la capitale, la question qui se pose, est celle de savoir ce qu’il a à offrir à Milei,. Si l’alliance est pour Macri l’assurance de pouvoir revenir au pouvoir de manière formelle, elle est aussi un pari risqué sur un gouvernement très faible qui vient de subir une première défaite importante au parlement. Cette alliance ne serait qu’une résolution très partielle de la faiblesse structurelle du gouvernement, et une confirmation définitive du tournant du macrisme vers le soutien d’une politique autoritaire dans un contexte d’inflation et de crise majeure dans le pays.

Désormais, c’est son méga-décret de nécessité et urgence (DNU) qui risque de sauter, étant donné qu’une partie du Parti Radical (le parti traditionnel de la droite de l’ancien bipartisme, qui a dominé le pays depuis les années 1940) pourrait l’annuler aux côtés du péronisme, après que celui-ci ait été à plusieurs reprises retoqué par la Justice. Le gouvernement tente de gagner du temps en empêchant la tenue d’une session spécifique du sénat, qui annulerait le décret. Il existe ainsi la possibilité que l’alliance avec Macri lui permette d’attirer les faveurs du Parti Radical, permettant au DNU de survivre.

L’opposition péroniste pour sa part, responsable direct du surgissement et du renforcement de Milei, par sa politique lors des précédents gouvernements, poursuit une politique, au mieux, de dénonciation au parlement mais de totale passivité dans les rues. Certains politiciens péronistes, comme l’ancien candidat à président de 2015, Daniel Scioli, sont même rentrés dans le gouvernement de Milei, d’autres comme le candidat à la dernière élection, Sergio Massa, ont estimé que la grève du 24 janvier dernier était trop précipitée. Ils tentent de répéter leur stratégie parlementaire et électoraliste comme lors du gouvernement de Mauricio Macri (2015-2019).

Mais comme l’écrit Christian Castillo, dirigeant du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS), « l’ampleur de l’attaque en cours rendra probablement cette stratégie impossible. Le mécontentement grandissant, avec des salaires et des retraites pulvérisés, s’exprimera tôt ou tard par des mobilisations de masse et des grèves. Les enseignants annoncent déjà qu’ils ne commenceront pas les cours si la prime d’enseignement et d’autres éléments illégalement supprimés par le gouvernement ne sont pas payés. Et quelle sera la réaction populaire face à l’augmentation des transports et des tarifs ? Et face à l’absence de livraisons de nourriture aux associations qui organisent des soupes populaires ? N’oublions pas que des augmentations beaucoup plus faibles des tarifs de transport ont déclenché des manifestations massives dans notre région, au Brésil en 2013 ou au Chili en 2019 ».

C’est en ce sens que Castillo met en avant une autre stratégie, que nous ne pouvons que partager : « la seule façon d’arrêter le plan de guerre lancé par Milei et les grands patrons est d’augmenter l’auto-activité du mouvement de masse, qui est la seule chose qui puisse sortir de leur passivité les directions des organisations centrales, des syndicats et des mouvements sociaux alignés sur le péronisme, et en même temps les vaincre dans la lutte en imposant un plan de lutte et une véritable grève générale qui mette en échec l’ensemble du plan d’austérité ».


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